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DRESSER-RAND SAS Le Havre

Grève reconductible à Dresser-Rand : « A partir du lundi 12 Mars, on a décidé de faire des barrages filtrants »

A l’appel des syndicats CGT et CFDT, des salariés de l’usine Dresser-Rand employant 585 travailleurs, spécialisée dans la production de compresseurs, ont lancé un mouvement de grève reconductible pour exiger une augmentation de salaire dans le cadre des Négociations Annuelles Obligatoires, sous la forme d’une somme fixe équivalente pour chaque salarié non-cadre, les salariés cadres ayant un système de rémunération individuelle différent. Nous avons interviewé Pascal Nicod, militant CGT, syndicat majoritaire dans l’entreprise et secrétaire du CE.

La grève se déroule au travers de barrages filtrants et de débrayages d’une heure par jour pour chaque salarié gréviste menés à tour de rôle, les salariés ralentissant notamment l’approvisionnement et les expéditions de matériels sur le site.

Révolution Permanente : Peux-tu te présenter ?

Pascal Nicod  : Cela fait 29 ans que je suis chez Dresser. La culture d’entreprise, ça me parle, car j’ai 53 ans et mon père travaillait déjà chez Dresser. Les changements de dirigeants de l’usine, j’en ai vu un paquet et plus encore difficilement les changements de « modèle d’usine ». Pour le coté historique, il est important de savoir que depuis l’ordonnance de 1945 portant sur la création des CE, le CE de Dresser est le tout premier à avoir été créé au Havre. Et nous revendiquons donc avec fierté 73 ans de gestion majoritaire CGT de notre CE.

RP : Peux-tu nous expliquer un peu le contexte de l’entreprise ?

Pascal Nicod : Cet été, cela fera 3 ans qu’on a été racheté par le groupe Siemens. Avant, on était une société détenue par des actionnaires américains. Auparavant, on était un centre de profits coté à la bourse de New York, dont l’activité principale est la fabrication de compresseurs pour le marché du pétrole et du gaz, de turbines à vapeur et d’autres fabrications, y compris une activité de réparation, services et maintenance sur sites. A l’époque, Siemens était un concurrent et nous a racheté car leur gamme de compresseurs pour le pétrole est beaucoup moins technique et beaucoup moins diversifiée que ce que nous savons faire en terme d’application. Ils nous ont également acheté pour pénétrer le marché américain. C’est l’appât du gain qui fait qu’on a été absorbé par ces gens-là. Du coup, on a perdu notre autonomie en terme d’organisation et de politique industrielle et commerciale, ceci dit légalement on reste une entité à part entière, on est encore Dresser SAS.

RP : Peux-tu nous raconter les changements qui se sont opérés par la suite ?

Pascal Nicod  : C’est terrible, on est rattrapés par le système capitaliste, on est complètement dans le modèle du centre de coût, le moindre euro qui est produit, on ne l’investit plus dans l’outil de production. On laisse les gens partir on ne les remplace pas, les investissements techniques ou de R&D sont quasi inexistants. On a vu au fur et à mesure la politique de Siemens se déployer dans l’ensemble de l’usine. On était 714 salariés, alors qu’à fin Février, au dernier CE on est plus que 585 sur le site du Havre. Sans parler ici de nombreuses fermetures de sites un peu partout dans le monde. Sur la réduction des effectifs, on nous chante l’éternelle ritournelle qu’il n’y a « pas de plans de licenciement », c’est vrai. Ceci dit, ce sont des « départs naturels » qui ne sont pas remplacés, et ils ont ouvert le robinet à fond des départs en rupture conventionnelle. Donc, il n’y a plus d’embauche et surtout la perte de notre savoir-faire. Alors, il est vrai, comme on le dit dans l’article de presse Havrais, que le marché sur lequel on intervient est compliqué depuis 2 ou 3 ans, car sur le marché pétrolier, le prix du baril a fortement chuté, les investisseurs ont freiné leur investissement. Et nous travaillons principalement pour le monde de l’extr[[action et du raffinage, mais il y a encore du marché à prendre si on s’en donne les moyens. Car ce n’est pas faute pour les salariés d’être extrêmement flexibles en s’adaptant à tous les changements de méthodes de travail imposés par la direction. A côté de cette activité principale, on fait de la petite turbine à vapeur, pour faire de l’énergie à partir de la vapeur d’eau.

RP : Comment se porte l’entreprise ?

Pascal Nicod : Cette année, au titre de l’année 2017, Dresser Rand a remonté 24 millions de dividendes, sauf que la politique économique de siemens est différente de celle de Dresser-Rand. C’est-à-dire donc une politique différente entre un centre de profits que nous étions par rapport à celle d’un centre de coûts que nous sommes devenus. Ils ont vu qu’un certain nombre de provisions financières et autres reports à nouveau existaient des années précédentes. Ils ont ainsi retrouvé 25 millions supplémentaires. Pour 2017, Dresser a donc remonté plus 49 millions d’euros à Siemens. Il y a deux années de ça, on a eu un problème de paiement avec un client du Turkménistan, c’était environ 13 millions d’euros pour le Havre. Ce client a été très long à payer et nous n’avons pas eu de participation aux bénéfices car « il ne fallait être patient pour en récupérer les bénéfices ». On nous a dit que des lors que cet argent rentrerait on devrait en récupérer notre part. Sauf que ce morceau, on ne l’a pas récupéré. Et cette année on voit les 49 millions remonter à Siemens...! C’est facile de comprendre qu’on n’est pas content, d’autant plus qu’il y a 1 mois, sur l’intranet de l’entreprise, Siemens communiquait sur un chiffre d’affaire record, déclenchant une enveloppe pour la réserve de participation en augmentation de 50%. Sauf que comme nous sommes Dresser-Rand SAS, nous ne sommes pas légalement concernés quand il s’agit de profiter des bénéfices, là on existe plus.

RP : Qu’est ce qui a déclenché le mouvement de grève ?

Pascal Nicod : Cette année ce qui a bloqué, c’est les NAO. Déjà l’an dernier, au niveau des NAO, on avait une direction qui voulait mettre le paquet sur les augmentations individuelles, plutôt que les augmentations générales conséquentes avec un minimum, ce qu’on appelle un talon, une somme minimum, que chaque salarié non-cadre est sûr de gagner si le calcul % d’AG sur son salaire représente moins que ce talon. L’année dernière, on a posé une première pierre, au niveau des NAO, en revendiquant une somme fixe pour tous les employés non cadres. Cette année, dite exceptionnelle de par la situation du marché et de la charge par la direction, on est parti sur une somme de 90 euros. Mais nous nous sommes retrouvés pour la 1ere fois face à une direction qui ne souhaitait pas négocier comme d’habitude. Elle nous a entendus, elle a entendu notre argumentaire, mais elle ne nous a pas écoutés. Reconnaissant malgré tout que notre plateforme revendicative CGT était raisonnable car tenant compte de la situation exceptionnelle, et pourtant on n’a pratiquement pas avancé. La première proposition ridiculement basse de la direction a été de 0,5% en augmentation générale et 0.5% en augmentation individuelle. Il y a eu 4 réunions. En accord avec une majorité des salariés, dont les syndiqués CGT, on a fait une proposition d’augmentation pour chaque salarié non cadre à 47 euros. Cette proposition ne porte pas sur les revendications individuelles, car nous on veut une somme fixe pour tout le monde, cela d’autant plus que maintenant avec un effectif réduit à 580, le travail qu’on a aujourd’hui fait qu’à la moindre urgence, on est débordé. Pour faire face, on fait des heures supplémentaires, on sous-traite.

RP : Où en êtes-vous avec les négociations ?

Pascal Nicod  : On a remis à la direction notre proposition de 47 euros soutenue par une pétition de 378 signataires, sur un effectif moyennement présent de 550. Ce n’est quand même pas rien mais cela a été refusé par la direction. Ils ont considéré que les NAO étaient terminées sur leur dernière contre-proposition… Le lendemain matin, j’avais un projet de PV de fin de négociation dans ma boite mail. On a refusé de le commenter et de le signer. En AG du personnel, on a proposé aux salariés de faire une dernière proposition commune aux 3 organisations syndicales de l’entreprise. Notre dernière proposition, c’est donc une somme de 42 euros pour tous les non-cadres. Cela représente environ 1,5% de masse salariale non cadre. 1,5 %, c’est exactement l’enveloppe que la direction était prête à mettre sur la table, mais pour la direction c’est une question de principe de ne pas attribuer à chaque salarié la même augmentation de salaire, à croire que certains méritent plus que d’autres… C’est une forme de mépris des salariés. La direction veut garder ses augmentations individuelles. De notre point de vue, c’était inacceptable politiquement et syndicalement, on est resté à 42 euros pour tout le monde. Ensuite, elle a fait passer son enveloppe globale d’augmentations à 1,7% de la masse salariale non-cadre ma« is avec un talon de 36€ assorti d’une menace de revenir à sa dernière proposition moins avantageuse, si nous ne signions pas un accord dans la journée ! 2ème marque de mépris des salariés car c’est plus que ce que nous demandons au global, mais avec une répartition totalement différente et surtout moins juste. On est revenu face aux salariés, la majorité des salariés a dit : « on en a marre, il ne faut pas baisser notre froc, on se met en grève en établissant un rapport de force ».

RP : Quelles sont les modalités d’action et de grèves ? Peux-tu nous en dire plus sur l’intersyndicale ?

Pascal Nicod : Lundi, de la semaine dernière, on a décidé de faire des barrages filtrants pour réduire la production de dividendes. On fait une grève tournante, avec environ 20 personnes toutes les heures, de 7 h jusqu’à 19h le soir. On a reconduit le mouvement cette semaine, avec toujours une très bonne mobilisation des salariés, syndiqués ou non. On ne cède pas au chantage. La proposition commune était en intersyndicale. Sur le tract, on était donc en intersyndicale avec la CFDT. La CGC soutenant la proposition malgré la pression de la direction. Le patron a malgré tout essayé de soudoyer les cadres, en leur expliquant qu’eux étaient mieux lotis que les non-cadres avec une augmentation globale de 1,7%. En termes de représentativité on est à CGT 49,1%, la CFDT dans les 12%, la CFE CGC fait le reste. Pour l’instant, la CFDT nous suit toujours donc tout va bien

RP : La direction exerce-t-elle des pressions autres ?  »

Pascal Nicod : Je ne sais pas si cela vient de la direction, mais oui, au niveau des managers, et autres petits chefs de service ou d’équipes. Un certain nombre d’entre eux disent aux salariés, que « c’est ridicule, vous n’êtes pas à 42 euros près chez Dresser Rand, ça sert à rien, c’est stupide, que les syndicats n’iraient pas au bout. ». Par exemple, une salariée d’habitude pas gréviste, a fait le choix de nous rejoindre, vendredi de 13 à 14h. Une fois rentrée dans son service, son chef l’a convoqué en affirmant que « ça lui ne ressemblait pas, d’habitude elle avait plutôt peur, que c’était ridicule qu’on se battait pour 6 euros ». C’est ce genre de pression qu’on met sur les salariés.

RP : Qu’en est-il du moral et de la combativité des travailleurs ?

Pascal Nicod : Les salariés grévistes restent convaincus et motivés. On repropose quotidiennement les feuilles de présence sur le piquet de grève pour le lendemain. On a également des gens pas inscrits qui viennent. Des gens qui n’ont pas l’habitude de faire grève. On continue de tracter pour expliquer et réexpliquer encore le combat que nous menons. L’état d’esprit reste très correct sur le piquet. Ça commence à grogner dans l’encadrement des services. Là on en est à la deuxième semaine. La problématique pour l’entreprise, c’est la clôture financière du mois de mars qui correspond aussi à la clôture financière du premier trimestre. Ce n’est donc surtout pas le moment de lâcher. Et puis comme on dit chez nous à la CGT : « On lâche rien !!! » D’autant que pour le coup, c’est par principe !!!

Propos recueillis par Damien Bernard




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