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Censure

Guerre des médias en Turquie. Erdogan à l’offensive contre les gülénistes

Publié le 8 mars 2016

Après le quotidien Zaman (« Le temps »), au tirage dépassant le million d’exemplaires, c’est l’agence Cihan, appartenant au même groupe de presse, qui est placée sous tutelle lundi 7 mars. Le magistrat à l’origine de l’opération n’a pas souhaité en exprimer les motifs. Mais ce n’est un secret pour personne : derrière ces médias se profile l’ombre de Fethullah Gülen, influent religieux et rival d’Erdogan. La censure traduit ici la volonté du président turc de faire taire la critique de sa dictature chez ses anciens alliés.

Une décennie d’entente

Pour être proches, le prédicateur soufi exilé aux États-Unis et l’homme fort de la Turquie, Erdogan, l’ont été. Les dernières années de la décennie 90 furent celle de l’alliance des deux hommes dans la tempête qui secouait l’islam politique turc. En juin 1997, Necmettin Erbakan, fondateur de l’islamisme turc moderne était destitué de son poste de premier ministre par l’armée. Le dernier coup d’État des forces armées influencées par l’idéologie kémaliste ouvre une période de répression des islamistes. En 1999, Recep Tayyip Erdogan passe 4 mois en prison pour avoir cité lors d’un meeting quelques vers vindicatifs d’un « poète » nationaliste : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats ». La même année, Fethullah Gülen, prédicateur et guide d’une richissime et influente confrérie religieuse, fait le choix de s’exiler dans une luxueuse demeure de Pennsylvanie. Leur torpeur n’est que de courte durée, et les cartes rebattues, Gülen soutient Erdogan dans sa tentative de rassembler leur famille politique autour de l’AKP (Parti de la justice et du développement) contre Necmettin Erbakan et ses derniers partisans, rassemblés dans le parti de la Félicité (Saadet Partisi). En 2002, l’AKP remporte les élections législatives et Erdogan devient premier ministre.

La combinaison va fonctionner jusqu’en 2011. Rassemblés autour de la volonté de se prémunir d’une tentative de putsch kémaliste, Gülen mettra son influence dans les médias, la justice et la police au service du premier ministre dans une vaste opération de purge des officiers de l’armée turque. Les membres dirigeants de la Cemaat (la « confrérie »), seront favorisés dans la défense de leurs intérêts économiques représentant une partie émergente de la bourgeoisie turque face aux élites kémalistes durant cette période. Un accord qui se brisera sur de profondes divergences d’appréciation de la politique étrangère de la Turquie, autour des rapports avec l’impérialisme américain, Israël, et des révolutions arabes.

Révolution de palais avortée

A partir de 2011, le torchon brûle entre les deux hommes. La Cemaat dénonce le tournant autoritaire du premier ministre pour mieux exprimer sa colère de voir Erdogan ne pas prendre en compte son opinion. Quand en 2013, le gouvernement de l’AKP est durement touché par le mouvement contestataire de Gezi, Gülen tente le tout pour le tout en affrontant ouvertement son rival. Ses médias révèlent leurs petits secrets : scandales de corruption, complot visant à fabriquer un casus belli avec le régime d’Assad légitimant une intervention au sol dans le bourbier syrien en faisant organiser par la police politique turque des attentats contre des soldats à la frontière. Le tout, appuyé par la mise en ligne d’enregistrements sonores humiliant Erdogan et ses proches. Mais, faute d’arriver à prendre en main l’AKP ou de proposer une alternative électorale, les magistrats gülénistes et les officiers de police loyaux à la confrérie sont purgés par le premier ministre. Erdogan dénonce un complot fomenté depuis l’étranger, un « État parallèle » qui voudrait remettre en cause le mandat populaire qu’il reçoit, élection après élection.

C’est au tour du réseau d’écoles privées représentant un revenu et un vivier important pour la Cemaat d’être fermé. Une banque détenue par les capitaux gülénistes et des fonds d’investissements sont saisis par une justice aux ordres d’Erdogan. Depuis la fin 2015, des chaînes de télévision (KanalTurk, Samanyolu) sont mises sous tutelle et arrêtent d’émettre, les quotidiens Bugün (« Aujourd’hui ») et Millet (« Nation ») sont repris en main et affichent depuis des articles en faveur du président turc. Avec Zaman et Cihan, un nouveau coup dur est porté à l’empire Gülen, et Erdogan s’affirme plus que jamais comme un tyran affranchi de ses anciens soutiens.

Dans cette histoire, il ne faut toutefois pas oublier que ceux-là même qui aujourd’hui hurlent à l’usurpation des libertés démocratiques, et en particulier à la liberté d’expression, ont été les premiers qui ont appuyé Erdogan tout au long de sa prise du pouvoir jusqu’en 2013 et cela y compris lorsque ce dernier enfermait les journalistes d’opposition, de gauche cette fois, à l’image de Hrant Dink condamné à six mois de prison en 2005 et assassiné en 2007 par un nationaliste, d’Ahmet Sik du journal Radikal, condamné en 2011 pour la publication de son livre « L’armée de l’Imam » mettant justement en lien le réseau Gülen et le pouvoir en place, de Sadiye Eser, du quotidien de gauche Evrensel en 2012. Et de beaucoup d’autres.