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Culture et Sport

L'art de la répartie

Guillaume Meurice, Interview d’un chroniqueur subversif

Propos recueillis par Maryline Dujardin Guillaume Meurice, c'est l'humoriste qu'on peut écouter en semaine sur France Inter dans « Si tu écoutes, j’annule tout ». Avec son humour grinçant et subversif, Guillaume sait décrypter l'actualité et amener une vision critique et drôle. Interview d'un chroniqueur de terrain.

Comment en es-tu arrivé à faire ces chroniques sur France Inter ?

En 2007, j’ai fait mon premier spectacle, que j’ai eu la bonne idée d’appeler « Annulé ». Il n’y avait que moi et mon metteur en scène qui disions « ouais ouais, c’est un bon titre ! » parce que c’était vraiment l’histoire d’un spectacle qui était annulé au final, mais quand tu ne le sais pas, ça marche pas. Les gens sur internet, ils voyaient « Guillaume Meurice Annulé », bon on va voir autre chose ! Ça fait une anecdote rigolote à raconter, mais... sur le moment c’était moins drôle.

Il s’agissait d’un spectacle où je faisais des allégories : je faisais la Mort, je faisais Marianne la république, et ça a une petite importance sur ce qui se passe maintenant. En parallèle, je faisais des petites cameras cachées dans les rues, et j’ai fait notamment Marianne à un meeting de Sarkozy en 2012. Je suis arrivé avec un bonnet phrygien, déguisé en Marianne, avec une pancarte « J’ai mal au cul ! », et ça c’est pas très bien passé du tout. Et c’est même la seule fois de ma vie où je me suis pris un poing dans la gueule. Ça a une petite importance, parce que c’est en voyant ça qu’Alex Vizorek m’a proposé le format de cette émission, les petits reportages. Il a pris cet exemple là et il a dit : « Toi, tu es un mec qui aime bien aller sur le terrain et qui n’a pas peur du contact. Est-ce que tu viendrais pas nous faire 3/4 minutes de terrain tous les jours ? » Et en 2014, j’ai commencé le spectacle que là je joue en ce moment, où je joue le communicant de Manuel Valls, en parallèle de mes chroniques.

Comment tu as choisi cette mise en forme pour tes chroniques ?

En fait, pour le format, on n’a pas fait exprès d’inventer un truc nouveau. À la base, Alex m’avait dit 3 minutes de son brut et il m’avait même dit, quand je l’avais eu au téléphone la première fois, « À midi, tu as fini ta journée, tu nous envoies tes sons » et on s’est rendu compte que si je n’expliquais pas où j’étais, si je ne contextualisais pas le truc, ça marchait moins. En plus, comme j’aime bien être en plateau et réagir à ce qu’il se passe, on s’est dit que ça marchait bien comme ça, ça c’est fait un peu par accident. Du coup, c’est moi qui monte les prises de son parce que c’est plus simple comme ça.

Il y a un peu deux types de chroniques : des chroniques très d’« actualité », où tu interroges la situation en tant que telle (et c’est souvent assez politique), et des chroniques beaucoup plus légères, est-ce que c’est voulu ?

C’est complètement volontaire. Si tu ne fais que du « c’est la lutte finale », au bout d’un moment tu lasses. Et tu es attendu : les gens, ils se disent « c’est attendu » donc ils vont critiquer ; et puis moi, ça me lasserait aussi de faire que ça.
Donc je trouve mon équilibre en faisant des trucs un peu absurdes avec un peu moins d’empreinte sociétale. J’essaie quand même que ça veuille dire quelque chose et d’avoir un avis sur les trucs, mais... Oui, il y a des chroniques plus légères que d’autres et c’est complètement voulu.

Mais par exemple, pour moi, Mamie Platane c’était une chronique légère. Quand je l’ai faite, je me suis dit « bon, c’est une mamie qui milite pour la défense des arbres », je trouvais ça hyper beau, hyper poétique, et qu’elle se fasse savater par des flics je trouvais ça honteux, mais je me suis dit « tout le monde va s’en foutre ». Mais je l’ai fait quand même parce que ça me plaît, et demain je ferai un truc un peu plus costaud et, en fait, des fois, je suis moi-même surpris de l’impact que ça peut avoir. Tant mieux.

L’arrestation de Katia Lipovoï à Poitiers, Le moment Meurice le 17 févr. 2016



La plus virulente de tes chroniques selon toi ?

Par exemple, le RSA. Je comprends que le mec m’en veuille – en même temps, c’est lui qui à commencé. Faut pas dire des conneries, des trucs comme ça, il savait qu’il était enregistré...

RSA dans le Haut-Rhin, le moment Meurice le 9 févr. 2016



Et puis il y a la chronique que j’ai faite au salon des entrepreneurs, il y a une trentaine de jours. Et c’est exactement ce qui est en train de se passer là, autour de la loi El Komhri. C’est pas que j’étais prophète, c’était déjà dans les tuyaux à l’époque, ça s’appelait « la réforme du code du travail ». Et sur la page d’Inter à l’époque, je me suis fait défoncer parce que le public de France Inter c’était avant tout les petits entrepreneurs, parce que France Inter c’est déserté par les ouvriers et les classes vraiment populaire et prolétaire.

Les peurs des patrons : Le moment Meurice le 3 févr. 2016

« avant que Macron le foute en l’air, le code du travail est encore en vigueur en France »

Les humoristes désertent beaucoup les sujets politiques, par peur que les français en soient fatigués. Et toi, c’est ce que tu choisis de faire : allier humour et actualité politique.

C’est pas que j’ai choisi, c’est que je fais ça pour ça en fait, c’est mon mode d’expression. Si je pouvais le faire d’une autre façon, par la peinture ou en étant militant, je le ferais. Mais il s’est trouvé que j’ai trouvé ce moyen-là de le faire et on m’a dit « viens le faire à la radio ! » et quand je le fais sur scène, les gens, ils viennent.

Ce qui m’importe, c’est de ne pas me faire un ulcère à l’estomac, de ne pas garder pour moi. Quand je lis le journal le matin et que je vois Manuel Valls, je me dis « mince ! » et je suis hyper heureux de pouvoir aller à l’assemblée et d’interroger ; « et sinon, Manuel Valls, c’est pas un connard ? » Moi, ça me libère. Et en le faisant – chose incroyable – ça libère d’autres gens aussi, et ça, au départ, je n’y croyais pas beaucoup parce que je ne me sens pas trop Zorro dans l’âme. Et que des gens puissent dire « merci ça nous as fait du bien avec ta chronique », je me dis wahoo c’est hyper touchant, ça m’émeut. Avant, j’avais un blog, qui doit encore exister, où je faisais déjà ça : commenter l’actualité.

Tu aimes bien jouer avec tes interlocuteurs, leur faire des démonstrations de leur façon de penser. Par exemple, sur une chronique sur les grèves, tu interroges une dame sur le sujet et, au début, elle te dit qu’elle est contre les grèves, et puis après ta démonstration des acquis sociaux dus aux grèves, elle finit par te dire que finalement c’est bien.

Alors ça, c’est un autre truc. C’est qu’on a tendance, nous, les êtres humains, à répéter ce qu’on nous dit, c’est comme ça qu’on apprend : par l’imitation. Depuis tout petit, on est comme ça. Donc, cette petite vielle, Jean Pierre Pernault venait de lui dire aux infos que la grève, c’était vraiment de la merde, que ça bloquait le pays. Donc quand quelqu’un l’interroge dans la rue, elle répète que la grève c’est vraiment de la merde et que ça bloque tout, parce qu’elle n’a pas eu le temps ou elle n’a pas le recul, donc elle répète ce qu’on lui dit. Mais si on lui dit « si vous avez une retraite, c’est bien qu’il y a des gens qui se sont battus à un moment donné ? », elle n’est pas neuneu la petite mamie, elle fait « ah bah ouais » et elle le reconnaît ! Donc ça, ça m’intéresse, et moi j’aime bien qu’on me le fasse ça : me faire changer et progresser, et j’aime bien le faire aux autres aussi du coup.

Grèves : Le moment Meurice le 26 janv. 2016



Un truc similaire, c’était à la manif des agriculteurs. Grosse manif par la FNSEA qui a eu lieu à Paris. Moi je pige la colère des mecs, mais je ne pige pas pourquoi ils sont à la FNSEA. Et les mecs, ils te disent « on est pour le contrôle des prix » alors qu’ils sont dans un syndicat libéral, c’est pas logique. Donc en fait, l’humour, il est déjà dans l’absurdité de ce truc-là. Donc j’avais dit aux gars « vous êtes libéral ou pas ? » Et il m’avait répondu « ouais,ouais, ouais ! » donc je leur avait dit « bah alors on va pas contrôler les prix, c’est la loi du marché » et j’en avais deux trois qui m’avaient fait « ah ba ouais, en effet ». C’est juste de démontrer un rouage d’un truc qui ne va pas, je m’adresse aux gens qui écoutent les chroniques surtout.

Le climat politique est particulièrement difficile, il y a eu beaucoup d’offensives du gouvernement ces derniers temps : état d’urgence et tout ce que cela implique comme climat oppressif, des salariés comme les ex Goodyears qui prennent de la prison ferme, et la cerise sur le gâteau : la loi El Komhri, avec la remise en question du code du travail. Beaucoup de mobilisations se préparent, qu’est-ce que tu en penses de tout ça ? Est-ce que tu y seras toi dans la rue ?

En fait, la bataille a gagner, c’est celle de l’opinion public, parce que pour le moment elle est dans leur camp, clairement. Après, comment la gagner ? J’en sais rien. En faisant des manifs sans doute, pour alerter l’opinion public sur ce qui est en train de se passer. Le truc, c’est que Valls et Hollande, ils vont dans le sens du vent : ils droitisent leur politique parce qu’ils pensent que ça va leur être favorable. C’est des tacticiens, pas des idéologues. Sur la loi sur le travail, ils arrivent avec un gros truc, Bam ! Mais ce n’est pas grave parce qu’ils ont le MEDEF et les gens de droite avec eux. En l’état, les républicains et le MEDEF, ils la votent la loi. Après, ils savent que leur aile gauche est en train de gueuler, donc ce qu’ils vont faire dans les prochaines semaines, c’est édulcorer la loi. On va arriver à un consensus qui va toujours pencher à droite, la tactique elle est la ! Il faut démonter les rouages de ça pour ne pas que ça passe. La loi aujourd’hui, elle est déjà en leur faveur.

Quand j’étais sur le salon des entrepreneurs, ils te font croire que c’est impossible de licencier en France. C’est pas vrai ! Le licenciement est autorisé en France, le licenciement économique ne coûte quasiment rien aux entreprises. Quand ils te disent « j’ai peur d’embaucher parce que j’ai peur de faire les mauvais choix » tu as une période d’essai renouvelable, il t’en faut combien ? Bah non, eux, ils disent « on veut pouvoir licencier comme on veut ». Donc il y a pleins de trucs à démonter là-dedans.

Et si je peux, j’y serais dans la rue pour manifester ou faire des reportages, ou les deux. Après, c’est plus facile de faire de l’humour sur quelque chose que tu soutiens, donc il faut trouver un angle.


Retour sur quelques-unes de ses meilleures chroniques :

Goodyear, la bataille de l’emploi - Le moment Meurice le 19 janv. 2016

« J’ai voulu donner un droit de réponse aux patrons ! … Effectivement, des brimades et des noms d’oiseaux, on comprend mieux tout de suite les neufs mois ferme... S’ils avaient piqué dans la caisse, on leur aurait donné la légion d’honneur ou ils auraient été élus à Levallois-Perret. S’ils avaient violé des femmes de chambre, ils auraient été invité dans les loges de Roland Garros, mais non, eux, qu’est-ce qu’ils font ? Des brimades et des quolibets. »


Le bien-être du salarié - Le moment Meurice le 20 janv. 2016

Meurice interroge des consultants en bien être au travail !


Mouvement des jeunes socialistes, Le moment Meurice le 5 févr. 2016

Chronique sur « l’enfer de Solférino ».


RSA dans le Haut-Rhin, le moment Meurice le 9 févr. 2016

Chronique sur la stigmatisation des sans-emploi au RSA, les « bénéficiaires », par le président Les Républicains du conseil départemental du Haut Rhin Eric Straumann.


Absentéisme à l’Assemblée Nationale, Le moment Meurice le 10 févr. 2016

« Si j’avais fait une chronique aujourd’hui, ça aurait été pour dire quoi ? Que les députés se foutent de la gueule du monde ! … Et puis j’aurais pu trouver une chute à cette non-chronique. Et puis, écoutez, j’ai la flemme ! Et cette chronique, elle n’aurait pas été aussi spectaculaire que la qualité du personnel politique en France. »