Société

A l’heure de l’état d’urgence, le formatage républicain

« Habilitation des imams » et centres de « déradicalisation ». Des « antidotes » à l’islamisme radical ?

Publié le 25 novembre 2015

11 jours après les attentats de Paris, Bernard Cazeneuve, Ministre de l’intérieur, a rencontré place Beauvau Anouar Kbibech, Président du Conseil Français du Culte Musulman. Ils ont tenu une conférence de presse commune où Anouar Kbibech a annoncé la création d’une « certification des imams qui sera délivrée par le CFCM ». Simultanément, le gouvernement lance son projet de création de « centres de déradicalisation » destinés à des jeunes de retour des zones de conflit ou des jeunes qui ne sont pas encore partis mais sont « endoctrinés ». Dans les deux cas, le programme prévoit l’inculcation des « valeurs de la république ». Un endoctrinement pourrait-il en chasser un autre ? Le cerveau fonctionne-t-il comme un vase que l’on vide et que l’on remplit ?

Claire Manor

La politique de l’union sacrée à l’usage des mosquées

Tandis que les actes racistes contre les mosquées et les musulmans victimes de l’amalgame avec les terroristes se multiplient, tandis que les discours violemment anti-arabes d’une Marion Maréchal Le Pen s’expriment librement, tandis que les jeunes dans les banlieues subissent régulièrement le harcèlement policier et que des Ziad et Bouna en meurent, tandis que pour les jeunes de la 2ème ou 3ème génération l’horizon est totalement bouché, le gouvernement choisit comme moyen d’éradication du djihadisme la diffusion des « valeurs de la république ». Dérisoire, mais surtout provocateur.

Anouar Kbibech de son côté vient à la rescousse à la fois pour faire barrage aux amalgames, mais aussi pour présenter vis-à-vis de l’Etat français un visage d’union et d’allégeance aux valeurs républicaines. Cadre dirigeant d’une grande entreprise de télécommunications, il est partisan d’un islamisme « modéré » et « ouvert », favorable à « l’intégration ».

L’accord trouvé avec Cazeneuve pour mettre en place une « certification » des imams sur le mode des « certifications d’entreprise » avec vérification, habilitation, possibilité de retrait, et mise en place d’une charte, a quelque chose à la fois d’hallucinant dans la forme et de profondément contradictoire sur le fond. Il s’agit, par cette démarche, « de s’assurer du parcours de formation théologique et profane » de l’imam et de sa « connaissance du contexte français, de l’histoire des religions, des institutions de la République ainsi que de la laïcité ».

Comment l’enseignement d’une religion fondée sur des textes et des principes établis au VIIème siècle pour beaucoup contradictoires avec certains acquis de la révolution de 1789 et de la démocratie bourgeoise, pourraient–ils faire l’objet d’une « certification » d’un personnel religieux ? Comment la laÏcité pourrait-elle être l’objet d’un enseignement fait dans le cadre d’une institution religieuse ?

Cazeneuve et Kbibech n’en sont décidément pas à un paradoxe près. Mais union sacrée oblige.

Un désendoctrinement programmé pour les jeunes « radicalisés »

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Au lendemain des attentats de janvier à Paris, le gouvernement avait annoncé l’ouverture d’un centre national de déradicalisation. Si le lieu d’accueil est encore à l’étude, comme l’a indiqué récemment Manuel Valls, le projetqu’ils appellent « pédagogique » est quasiment bouclé. Ce type de centre s’adresse à des jeunes « repentis » contre lesquels la justice n’a rien de solide. Un deuxième type de centres devrait également être créé pour les jeunes sous l’autorité de la justice. Dans les deux cas il s’agit de centres fermés.

Le premier centre de « déradicalisation » va donc s’ouvrir en mars prochain. Il est destiné à une trentaine de jeunes, dont un certain nombre de femmes, de retour des zones de conflits ou qui ne sont pas encore partis mais semblent « radicalisés ». Officiellement ils doivent être volontaires mais l’acceptation est très probablement un facteur d’indulgence de la part des autorités de l’état. La « déradicalisation » s’opère selon une démarche extrêmement programmée.

Au-delà de l’aspect psychologique, l’enjeu du dispositif est une « réinsertion républicaine »de ces jeunes. Trois modules sont prévus en ce sens. Le premier concerne« l’insertion professionnelle ».Deux autres modules, intitulés « réengagement citoyen »et « distanciation »,respectivement de quatre et trois heures par semaine, sont censés permettre la« réappropriation des valeurs de la République »et le « développement d’un esprit critique, en particulier dans l’usage d’Internet ».A peine libérés de leurs anciennes convictions ils retomberaient donc sous le joug du formatage républicain à la Hollande-Valls ?

L’issue n’est ni dans les mosquées ni sous le drapeau républicain

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Contrairement à ce que voudrait le gouvernement Hollande, Valls, Cazeneuve, qui cherche par ses manœuvres, à faire de ces jeunes des moutons rentrant sagement dans le rang, ceux-ci n’ont d’issue que dans la lutte contre les conditions de vie inégales et discriminatoires qui leur sont faites, contre l’oppression dont ils sont victimes. Ils n’ont d’issue qu’aux côtés de ceux qui luttent actuellement contre le sort fait aux migrants, l’état d’urgence, l’assignation à résidence, l’interdiction des manifestations. Ils ont besoin que les jeunes, les militants, les travailleurs aillent à leur rencontre, chez eux, dans leurs quartiers, là où ils vivent si mal.

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