Monde

Départ du président honni… mais la crise n’est pas finie

Haïti. Bye bye Martelly !

Publié le 8 février 2016

Michel Martelly, président de la République d’Haïti depuis mai 2011 a quitté ses fonctions sans désigner de successeur, dimanche 7 février. Il n’aura donc pas outrepassé le délai constitutionnel, malgré la crise politique qui a conduit au report sine die du second tour des élections présidentielles, censé opposer son successeur désigné Jovenel Moïse à Jude Célestin, l’un des candidats de l’opposition. Lors des manifestations du week-end, la colère a laissé place à la joie… mais celle-ci ne pourra être que de courte durée, la crise étant loin d’être résolue.

Pierre Reip

Date hautement symbolique que celle du 7 février, puisqu’il y a trente ans jour pour jour, le « président à vie » Jean-Claude Duvalier, alias Bébé Doc, quittait Haïti avec armes et bagages. Les images du convoi improvisé entrant en trombe dans l’enceinte de l’aéroport de Port-au-Prince avaient fait le tour du monde. Le fait qu’il ait pu par la suite couler des jours paisibles en France, terre d’asile des autocrates a par contre moins circulé.

De Duvalier à Martelly

Si trente ans séparent ces deux piteux départs, les similitudes ne manquent pas entre deux présidents liés par un même destin tragi-comique, Martelly n’ayant pas non plus manqué de se discréditer jusqu’à la moelle. Musicien à succès avant d’être président, il avait renfilé en pleine crise électorale le costume de Sweet Micky, son personnage de scène, pour tenter sans succès de décrédibiliser ses adversaires avec la plus grande indécence, laissant une dernière image des plus grotesques comme symbole d’un mandat pitoyable.

Dans les colonnes du Nouvelliste, l’écrivain Haïtien Lyonnel Trouillot s’est, comme beaucoup d’autres, pris au jeu des comparaisons entre Martelly et Duvalier : « C’est sur la fin de ces trente dernières années que nous avons connu (à l’exception des courtes périodes de dictature militaire) le gouvernement le plus réactionnaire de l’après-Duvalier. Il combine l’usage des appareils d’Etat à des fins personnelles, l’expression ouverte des préjugés sociaux et leur application dans ses façons de faire, la volonté autoritaire, le népotisme. Le pouvoir Martelly, c’est les procédés et les réflexes du duvaliérisme ajoutés à des réflexes d’exclusion peu éloignés du mûlatrisme. Deux fois le pire.

Nous avons donc mis vingt-cinq ans pour aboutir à un anachronisme. Il faut dire que la communauté internationale nous y a aidés. Certains iront jusqu’à dire qu’elle nous l’a imposé. »

Trouillot s’encombre sans doute de trop de précautions. Martelly et son poulain Jovenel Moïse étaient en 2011 comme en 2016 les candidats désignés par la « Communauté internationale », périphrase désignant les puissances abusant largement du « devoir d’ingérence » en Haïti et regroupées derrière le Core Group. C’est en effet sous le fallacieux prétexte humanitaire qu’Haïti est toujours occupé par les Casques bleus et soumis au bon vouloir des « donateurs-impérialistes », au premier rang desquels les Etats-Unis. Si le Département d’Etat américain se félicite de l’accord politique « de sortie de crise », signé samedi 6 février et ayant permis le départ de Martelly, il s’agit bien là d’un échec cinglant pour Hillary Clinton, en pleine campagne des primaires. C’était elle, qui secrétaire d’Etat, avait misé sur Martelly en 2010. La faillite de son mandat ajoute une nouvelle tache au bilan peu glorieux de l’ex-cheffe de la diplomatie US.

L’Organisation des Etats Américains (OEA), présente en Haïti pour tenter de mettre en place une transition politique favorable aux intérêts de la « Communauté internationale », s’est, elle aussi, empressée de montrer sa satisfaction après la solution politique entérinée samedi. Mais que prévoit cet accord signé par Martelly et les présidents des deux chambres ? Outre le départ du président, il a fixé la tenue du second tour des élections présidentielles au 24 avril et l’installation du nouveau président le 14 mai. Le soin de nommer un président et un premier ministre intérimaire a été confié au Parlement, dont les membres ont par ailleurs été élus dans des conditions plus que douteuses entre l’été dernier et cet automne, comme le dénonce l’opposition.

La force de la mobilisation populaire

Dimanche, Martelly a tenu un discours d’adieu, dans lequel il a essayé tant bien que mal de défendre les membres de sa famille accusés de corruption. Le premier ministre Evans Paul est ensuite devenu président par intérim. Il gère aujourd’hui les affaires courantes d’un Etat sans président.

Une chose est sûre, l’accord du 6 février ne permettra en aucun cas de résoudre la crise qui secoue Haïti et exprime bien plus qu’un désir d’alternance politique. Les raisons qui ont poussé des milliers d’Haïtiens à manifester sont profondes. Depuis le début du mandat Martelly, la misère s’est accrue, l’inflation est galopante, tandis que la monnaie est en pleine dévaluation. La classe politique est corrompue jusqu’aux os et la population en a plus qu’assez de l’ingérence américaine et de l’occupation de l’ONU, responsable entre autres maux d’une épidémie de choléra dévastatrice.

Toutes ces raisons, ajoutées à la ferme volonté de voir partir le mauvais clown Martelly expliquent que les manifestations du week-end dernier n’ont pas faibli. Vendredi, des anciens militaires des Forces armées d’Haïti (FADH), démantelées en 1995 par le président Jean-Bertrand Aristide ont même paradé en armes, face aux manifestants. L’un de ces barbouzes a été tué à coups de pierres par des manifestants. Les manifestations de vendredi et de samedi ont de surcroît été abondamment aspergées de gaz lacrymogène made in US et dispersées par les véhicules blindés anti-émeutes.

Le maintien des mobilisations n’est pas étranger au départ de Martelly en temps et en heure. La colère du vendredi a laissé place aux manifestations de joie dimanche… pour fêter le départ du président et exiger qu’il soit jugé, condamné et incarcéré ! Le combat contre Martelly s’achève, celui contre l’ingérence de la « Communauté internationale » et la bourgeoisie compradore continue. Comme le disait David Oxygène, dirigeant du MOLEGHAF (Mouvement de liberté, d’égalité des Haïtiens pour la fraternité) dans l’interview qu’il nous a accordé, « On ne manifeste pas seulement contre Martelly, la lutte est permanente ! ».