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Hausse des droits d’inscription : deux étudiants étrangers à Paris 8 témoignent

En début de semaine, Édouard Philippe a annoncé une hausse des droits d’inscription pour les étudiants étrangers extra-européens s’inscrivant pour la première fois en France. Dès l’année prochaine, une année en licence coûtera 2770 € et une année en master sera à 3770 €. Entretien avec deux étudiants étrangers à Paris 8, pour nous parler de leurs conditions et réagir à l’annonce du Premier ministre.

Crédit photo : Denis Allard / R.E.A.

"Notre stratégie : opérer une forme de révolution pour que notre attractivité ne soit plus tant fondée sur la quasi-gratuité que sur un vrai choix, un vrai désir, celui de l’excellence. #BienvenueEnFrance".

Entretien avec M. A. et Abdennour, deux étudiants étrangers à Paris 8, pour nous parler de leurs conditions et réagir à l’annonce du Premier ministre.

Entretien avec M. A.

« Moi, j’étais étudiant en Algérie en sciences commerciales. Ensuite, j’ai voulu faire du cinéma mais en Algérie il n’y a qu’un seul institut, à Alger. Il y a bien une école au Maroc mais il faut trouver quelqu’un pour te parrainer et il faut chercher de l’argent. C’est très cher. Alors j’ai fait mes démarches pour étudier en France avec Campus France mais je n’ai pas eu de réponses favorables. Après ça, j’ai demandé une accréditation au festival de Cannes pour participer en tant que cinéphile et là, j’ai eu l’accréditation en 2015. Malheureusement ils ne m’ont pas donné le visa à temps pour le festival. Je suis donc venu après à Paris avec le visa d’un mois que j’avais reçu. Et dès l’année d’après je me suis inscrit à l’université en L2 en cinéma. Je continue aujourd’hui en L3.

Ne pas avoir de papiers, ce n’est pas une vie. Mais on est toujours optimiste. Il y a deux ans à Paris VIII, avec le collectif des étudiants étrangers et RUSF on a essayé de discuter avec la préfecture et la présidence de Paris VIII pour avoir des papiers puisqu’ici dans cette fac, il y a apparemment plus d’étudiants sans-papiers qu’ailleurs. Sur les 22 000 étudiants à Paris 8, ils représentent une part importante. Ces étudiants-là, ils galèrent tous les jours, ils vivent au jour le jour. Ils n’ont pas le droit au travail, ils n’ont pas non plus le droit au logement. Il y a deux ans, après l’arrivée de Pécresse, ils n’ont plus eu le droit aux réductions pour les transports. Pour quelqu’un qui ne travaille pas, il est impossible de se payer les 73 € pour se déplacer en Île-de-France. Et la majorité habite loin pour venir à l’université. Du coup, on a essayé de discuter avec la présidence de Paris VIII et la préfecture pour régulariser les dossiers collectivement. Et il s’est passé la mobilisation, le mouvement d’occupation et tout ce que l’on sait depuis. Aujourd’hui, je pense qu’ils ne sont prêts à régulariser personne, même dans les prochaines années. Ils étaient clairs dans leurs mails. Ils ont dit que les étudiants étrangers en situations irrégulières ont vocation à retourner dans leur pays et à faire les démarches via Campus France en toute transparence. Comme si ici, on n’était pas déjà transparent. »

RP : Quelle a été ta réaction face à l’annonce du gouvernement du plan “Bienvenue en France” ?

« Les étudiants étrangers en France de manière générale vivent déjà dans la galère. Cette mesure ne vise que les étudiants hors de l’Europe. Je trouve que c’est typiquement raciste. Déjà quand tu arrives en France, avant même de sortir de l’aéroport, ils te font sentir que tu es un étranger « extra-européen » : il y a un guichet pour les européens, pour les américains et il y a un guichet pour ceux qui viennent d’Afrique et d’autres pays. C’est bien une mesure pour favoriser les riches étrangers. S’ils l’appliquent, il n’y aura que les riches pour venir étudier en France l’année prochaine. Je trouve ça vraiment triste. »

RP : Comment fais-tu pur travailler et pour t’engager politiquement sans-papiers ?

« Moi je travaille au noir. Parfois ils nous payent, d’autres fois, ils nous payent quatre mois après. Sinon c’est des petits boulots, quelquefois tu travailles, d’autres fois non. Et tu te débrouilles. Pour le logement tu ne peux pas en trouver un à ton nom puisqu’il faut toute la paperasse. Du coup chacun se débrouille avec un ami, avec un frère, avec une sœur, de la famille. Moi j’ai pas d’appartement à mon nom.

Beaucoup ont peur de s’engager politiquement parce que si tu te fais attraper dans une manif ou quelque chose comme ça tu peux te faire expulser ou recevoir une OQTF (obligation de quitter la France). C’est pas facile. Mais avec ceux qui n’ont pas peur on essaie de s’organiser et le combat continue. »

Entretien avec Abdennour

« Je suis venu ici en tant qu’étudiant parce qu’après avoir eu mon diplôme en Algérie, je n’avais pas tellement de débouchés suite à la désindustrialisation du pays et le chômage massif engendré par la néolibéralisation du pays.

Là-bas j’ai travaillé dans une compagnie de prestations de services pour des compagnies pétrolières et c’était des conditions de travail très pénibles, très précaires. Avec parfois des jours à 16h de travail, au bout d’un moment, j’ai pas pu supporter. J’ai essayé de faire autre chose mais tout est très sélectif, puis il y a les problèmes de corruptions et de pots de vin. Et comme j’étais syndicalisé, j’ai subi des pressions et des intimidations qui m’ont poussé à quitter le poste car il y avait de la répression.

En tant qu’étudiant, on a juste le minimum pour survivre. C’est très difficile d’assurer à la fois ses études et travailler en même temps parce qu’on n’a pas de bourse. Et par exemple, pour les étudiants algériens, ils doivent avoir une autorisation de travail. Dans certains départements, ils mettent jusqu’à deux mois pour la délivrer alors qu’avec les jobs étudiants, on recrute à la dernière minute. Les employeurs ne peuvent pas vous attendre jusqu’à la délivrance de l’autorisation. Donc c’est vraiment la galère. Du coup, beaucoup en profitent parce qu’ils savent bien comment tirer profit de la situation en proposant des jobs très précaires avec des rémunérations très basses. Moi par exemple, aujourd’hui, je suis dans l’obligation de travailler quatre nuits de 13 heures par semaine et je ne suis payé que 70 € par nuit ce qui fait moins de cinq euros de l’heure parce que l’employeur sait bien que je n’ai pas le choix. Je n’ai pas d’autres alternatives.

C’est très difficile pour les étudiants étrangers parce qu’ils sont discriminés même par rapport au logement. Parce que s’appeler Mohamed ou bien s’appeler Abdellah ou Abdennour quand vous candidater pour un logement, directement vous êtes discriminés. C’est la même chose pour les jobs étudiants, c’est la même chose pour les stages, etc. »

RP : Quelle a été ta réaction face à l’annonce du gouvernement du plan “Bienvenue en France” ?

« Le gouvernement annonce donc que les étudiants étrangers doivent payer pour année licence 2770€ et 3770 € en Master ce qui confirme le caractère discriminant et raciste du gouvernement. Cette annonce est dans le prolongement de son projet d’instaurer toujours plus de sélection à l’université et de ne donner une chance qu’à ceux qui ont les moyens et d’exclure de fait les enfants d’ouvriers et de travailleurs.

Il faut savoir que ceux qui viennent étudier en France ont des familles qui souvent ont contracté un crédit ou vendu des biens pour permettre à leurs enfants de partir étudier.

Il faut savoir aussi que quand on arrive ici, il faut avoir un petit peu d’argent de côté parce qu’on ne peut pas travailler directement. Il faut compter au moins quatre mois pour trouver un petit boulot. Donc pendant quatre mois vous avez le loyer à payer, devez subvenir à vos besoins, etc. Pour qu’un étudiant puisse venir ici il faudrait compter par exemple environ 8000 €, ce qui représente beaucoup d’argent dans ces pays-là. Il faut rappeler à ceux qui dénoncent le fait que les étrangers ne paieraient pas de taxes, qu’une des raisons de cette fuite des étudiants et de leur présence ici c’est qu’il y’a une intervention et le pillage des richesses de leur pays notamment par l’impérialisme français et ces multinationales qui ont causé en partie la pauvreté de ses pays. Donc ses étudiants là, ils ont déjà payé en amont.

Il faut dire aussi que pour avoir un visa d’études, il faut justifier d’un minimum de 675 € par mois donc ça va faire dans les alentours de 7000 € pour pouvoir déposer une demande de visa d’études. S’il faut maintenant rajouter à cela les 2770 € pour la licence ou les 3770 € pour le Master, cela fait aux alentours de 10 000 €. Il faut vraiment se représenter cette somme-là. Par exemple pour le dinar algérien cela revient à 2 millions de dinars. Sachant que là-bas le SMIC est à 18 000, cela représente donc en tout 111 mensualités. Soit 10 années de travail sans rien débourser. »




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