Politique

Après Cannes. Le racisme encouragé par les institutions

Haute-Corse : de violentes altercations dans un contexte d’Islamophobie croissante

Publié le 15 août 2016

Après les altercations qui ont eu lieu samedi en Corse, à Sisco, un rassemblement a réuni plusieurs centaines de personnes le lendemain pour « réclamer justice » contre la « communauté maghrébine ». L’occasion rêvée, pour le maire de Sisco, de prendre à son tour un arrêté islamophobe interdisant le port du burkini sur les plages de sa commune.

Jacques Mate et Dom Thomas

De violentes altercations ont eu lieu dans la journée de samedi à Sisco en Corse, impliquant initialement une quinzaine de personnes et donnant lieu à la brève hospitalisation de cinq d’entre elles, ainsi qu’à l’incendie de trois véhicules. Alors qu’une enquête est ouverte pour connaitre les motifs et les circonstances de l’affrontement, les premiers témoignages semblent indiquer que le conflit serait dû à l’opposition entre des familles musulmanes résidant à Sisco, et des touristes accusés d’avoir pris en photo les femmes de ces familles, vêtues de burkini ; des adolescents de Sisco présents sur la plage ont également été pris à parti avec les touristes. Le conflit aurait alors pris de l’envergure avec l’arrivée des familles et des proches des jeunes, et aurait tourné à la rixe à l’arme blanche. Un important détachement de policiers et de gendarmes est intervenu pour calmer la situation.

Le lendemain, environ 500 personnes se sont rassemblées devant la mairie de Bastia, et une délégation de proches des jeunes impliqués lors de cette altercation a été reçue en urgence par la Préfecture. Suite à cet entretien jugé « peu satisfaisant » par la délégation, une partie des manifestants s’est dirigé vers le quartier Lupino, où résident de nombreuses familles musulmanes, sur fond de slogans racistes (« Aux armes, on va monter parce qu’on est chez nous »), ainsi que vers l’hôpital où se trouvait l’un des hommes d’origine maghrébine blessé la veille. Les manifestants ont été bloqués par des gendarmes mobiles et des CRS.

Un événement qui tombe à pic pour généraliser l’interdiction du burkini

Aucun témoin n’a encore été entendu par la police : difficile de savoir si la tenue de baignade des femmes photographiées entre en jeu dans le conflit qui a opposé les protagonistes. Néanmoins, à l’heure où le tribunal de Nice a jugé recevable l’arrêté pris par la mairie de Cannes interdisant le port de burkini sur ses plages, les réactions d’une partie des politiques corses sont parlantes.

Bien qu’appelant au calme et au sang-froid, la déclaration commune de Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni, respectivement président du Conseil exécutif de la Corse et de l’Assemblée de Corse, condamne « des comportements provocateurs et des actes violents de la part de personne extérieures à la commune » accompagnés « d’une revendication explicitement communautariste ». Selon eux et avant toute enquête, la responsabilité des faits incombe donc nécessairement aux familles musulmanes impliquées ; et comme souvent, le port individuel d’un vêtement est brandi comme prétexte, assimilé à une revendication, qui plus est qualifiée de « communautariste » - mot-repoussoir s’il en est.

Emboîtant le pas à la mairie de Cannes, le maire de Sisco a profité de l’événement pour interdire le port du burkini sur les plages de la commune, laissant ainsi voir l’analyse qu’il porte sur l’affrontement. Une étape de plus dans la généralisation de l’islamophobie des dirigeants politiques, relayée par les institutions ; comme si l’interdiction d’une tenue de baignade allait apaiser des tensions et régler la multitude de difficultés économiques et sociales vécues dans les quartiers.

Un contexte national tendu propice au développement d’une islamophobie servant des enjeux électoraux

Dans un contexte où les populations assimilées musulmanes étaient déjà victimes de discrimination, les séries d’attentats de novembre 2015 et de juillet 2016 ont contribué à créer un climat de méfiance et de suspicion généralisée envers les personnes de confession musulmane, ou assimilées telles. Selon le rapport du Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF), les actes islamophobes (discriminations, violences physiques ou verbales, discours de haine, dégradations et profanations) auraient augmenté de 18.5 % entre 2014 et 2015.

Dans ce contexte, les élus de droite et d’extrême droite n’hésitent pas à opposer et diviser sur des bases ethniques ou religieuses et à faire naitre des polémiques à l’instar de l’interdiction du port du burkini, tenue de baignade « contraires aux bonnes mœurs et aux principes de laïcité ».

Ces polémiques, créées de toute pièces, sont un moyen pour le Front National de regagner en visibilité à la suite du mouvement contre la loi travail, durant lequel il s’est fait discret afin de ne pas trahir ses propres désaccords et incohérences sur le sujet. Florian Philippot a ainsi, sans surprise, réagi dimanche au nom du Front National sur Tweeter : « Rien d’étonnant, quand l’État laisse agir la racaille et la violence islamiste sans réponse ! L’ordre c’est pour quand ? »

Pour leur part, de nombreux élus n’hésitent pas à enchaîner les déclarations faisant le lit de l’extrême droite, en faisant des proclamations guerrières ou des amalgames volontaires. François Fillon déclarait ainsi le 23 juillet dernier dans un entretien au JDD que nous étions « entrés dans une forme de guerre mondiale » et qu’il fallait lutter contre un « totalitarisme islamique » cherchant à « imposer par la force au reste du monde un mode de vie et de pensée ». Plus récemment, Manuel Valls mettait les musulmans en garde dans un article publié dans Le Monde le 30 juillet : « Si l’islam n’aide pas la République à combattre ceux qui remettent en cause les libertés publiques, il sera de plus en plus dur pour la République de garantir ce libre exercice du culte ». Renvoyant ainsi la responsabilité de lutter contre le terrorisme aux musulmans eux-mêmes, il utilise un argument complètement faux laissant entendre que ne pas s’opposer activement aux responsables de ces évènements tragiques revient à les soutenir.

Tout comme sous la présidence de Nicolas Sarkozy, centrer les débats sur des questions de sécurité ou d’identité nationale est un moyen de s’attirer la sympathie de l’électorat de Marine Le Pen, mais aussi de désigner un bouc-émissaire pour éviter de parler des vrais responsables du chômage et de la misère. A l’heure où la question de la répartition du temps de travail est plus que jamais d’actualité face aux attaques successives contre les droits des travailleurs, la politisation des travailleurs et des jeunes qui s’est exprimée dans le mouvement contre la loi travail doit permettre de dépasser les divisions pour défendre nos intérêts communs.