Débats

Conférence internationale Historical Materialism 2016. Défis théoriques sur fond de crises politiques

Historical Materialism Londres 2016. « Limites, barrières, frontières » à l’heure du Brexit

Publié le 16 novembre 2016

Du 10 au 13 novembre s’est déroulée à Londres la treizième édition de la conférence internationale Historical Materialism, organisée par la revue du même nom. Le contexte dans lequel avait lieu cette conférence n’était évidemment pas sans influence sur l’ambiance comme le contenu de certains ateliers. Le Brexit et la crise du Labor Party, le mouvement français contre la loi travail ou encore la victoire de Donald Trump ont logiquement fait l’objet de débats entre les participants.

Alice Leiris

Difficile de résumer quatre jours de débats engageant des centaines de participants à l’occasion de dizaines d’ateliers successifs ou simultanés… Le choix du thème était en tous cas des plus actuels, à l’heure où l’impérialisme est des plus instables et les replis nationalistes croissants : « limites, barrières et frontières », à l’occasion de quoi la conférence s’était donnée pour but, comme c’est l’habitude depuis son lancement, de conjuguer des discussions sur la réinterprétation ou la relecture de certains textes classiques du marxisme, avec des interventions sur l’actualité politique. Il s’agissait en l’occurrence de revenir sur la dynamique fondamentale du capital, qui a pour particularité d’étendre sans cesse les frontières de sa propre valorisation et de briser les barrières objectives et subjectives qui lui résistent, et la diversité de ses formes.

Une hypothèse est que rien ne pose la question des limites objectives du capitalisme autant que la crise écologique à travers l’interrogation sur l’épuisement des ressources fossiles. La question écologique a ainsi constitué un premier centre de gravité des échanges autour notamment de la question de l’« anthropocène » (terme désignant la phase de l’histoire de la terre débutant lorsque les activités humaines commencent à avoir impact notable sur l’écosystème dans son ensemble) : ce concept de l’écologie politique dominante doit être revu à la lumière de l’inégalité fondamentale des individus face à la catastrophe écologique. Repolitiser cette question implique alors de sortir d’un discours mettant l’accent alternativement sur la responsabilité collective ou individuelle dans l’anthropocène, et de le replacer avant tout dans la perspective des conséquences des rapports de de production capitaliste. Telle est la démarche de Andreas Malm dans Fossil Capital : The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, qui a été présentée dans l’une des conférences plénières. L’étude de l’« économie fossile » nous oblige alors à penser « anthropocène » plutôt comme un « capitalocène », où les responsabilités sont inégalement distribuées.

Une des autres manières dont la question des limites du capital s’est longtemps posée à la théorie marxiste a été la celle des conditions de la reproduction de la force de travail. Le « stream » féminisme et communisme, de même que l’avant-dernier numéro de la revue consacré à la théorie féministe de la reproduction sociale, ont ainsi été l’occasion de débats importants, portant sur les acquis et les failles de cette théorie. L’offensive réactionnaire actuelle en Europe et aux EEUU contre les droits des femmes et des personnes LGBTI pose en effet de manière particulièrement aiguë les problèmes théoriques et stratégiques de l’articulation de ces luttes pour l’émancipation.

Enfin, ce qui fait du marxisme une théorie vivante, c’est qu’il est capable de pouvoir répondre aux exigences de la situation politique en offrant des instrument de compréhension et les possibilités d’une action politique. Plusieurs panels sont ainsi revenus sur les phénomènes politiques qui se sont déroulés les derniers mois, dont quelques-uns ne sont pas des moindres. Le mouvement contre la loi travail en France a été, entre autres, l’un des mouvements de grèves les plus importants dans le secteur privé depuis les années 1970, sinon le plus important, de la même manière qu’il exprime une rupture politique de masses avec le Parti Socialiste, un des piliers institutionnels de la cinquième république. Pourtant, il y a toujours, lorsqu’il s’agit de phénomènes politiques nouveaux, le danger d’un certain impressionnisme. L’enthousiasme au sujet de Nuit Debout en France exprimait dans certaines interventions l’espoir que ce mouvement incarne non seulement une alternative politique à la bureaucratie de la direction de la CGT, mais à la classe ouvrière elle-même. Aussi étonnantes, par rapport à la tradition marxiste, ont pu également être certaines interventions qui voyaient dans le mouvement autonome et son « cortège de tête » une force capable de faire renverser le rapport de forces en faveur des opprimés et des exploités. Tout ceci a naturellement fait l’objet de discussions variées.

La nécessité de poursuivre plus largement le débat stratégique au sein du marxisme se fait d’autant plus sentir aujourd’hui que la crise a produit différents phénomènes politiques qui ont d’ores et déjà démontré leurs limites. En quelque sorte, l’expérience des dernières années fait que l’analyse du moment présent montre surtout les limites à l’exaltation du nouveau, que ce soit en termes d’hypothèses stratégiques ou de « sujets » révolutionnaires, et exige le redéploiement de la créativité intellectuelle historique du marxisme pour dépasser les limites actuelles de la gauche « radicale » et de l’extrême gauche révolutionnaire.

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