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Genres et Sexualités

Réflexion sur le genre

Homme/femme, une binarité qui rassure ?

La notion de genre telle que nous la concevons aujourd’hui est apparue dans les années 70 avec l’émergence de courants féministes américains. 45 ans après les premières études et critiques de ce système complexe, peut-on encore apprendre de lui ?

Alix Lou-Brillon

Lorsque nous passons de l’inexistence à la vie, le premier réflexe de l’humanité est de nous assigner un sexe. Nous suivons alors le schéma binaire femme/homme. D’entrée, les médecins nous caractérisent par notre sexe biologique et nous donnent un genre. C’est à partir de cette première nomination que notre identité va se construire, de manière consciente ou inconsciente, en assimilant bien entendu l’héritage culturel de notre société. Cette binarité, considérée comme naturelle par le discours essentialiste, nous entraîne dans les rouages d’un modèle préétabli, et suppose alors qu’il est nécessaire et obligatoire de rejoindre l’une ou l’autre catégorie. Pourtant, quand on s’éloigne de cette « normativité » on est, en somme, punis et renvoyés directement dans une de ces deux cases. Car ce qui dépasse ne plaît guère.

Et les partisans de la mobilisation contre le mariage pour tous sont les premiers à revendiquer cette différence des sexes et de ce fait, cette binarité dite « naturelle ». En d’autres termes, ils s’opposent à l’idée que la différence entre les sexes est une construction sociale. Selon eux, au contraire, elle est innée. Ils se raccrochent à la nature comme à leur bible, et cherchent en somme un système confortable grâce auquel se dessinera leur vie. Ainsi, cette quête effrénée de différenciation au nom de la complémentarité alimente la distinction précise entre l’homme et la femme et continue à nourrir le discours selon lequel nos qualités sont immuables et préexistantes à notre naissance.

Cette distinction découle évidemment de la matrice hétérosexuelle qui impose cette dichotomie. Elle suppose, en effet, les sexes comme naturellement opposés et hiérarchisées. Or, les études de genre qui se sont développées depuis une quarantaine d’années dans le monde universitaire, notamment outre-Atlantique, visent selon leurs partisans à comprendre les mécanismes sociaux qui conduisent aux inégalités entre les femmes et les hommes, et non à nier les différences des sexes. Mais pourquoi alors est-il si rassurant pour les essentialistes de conforter leur vision dualiste dans cette division genrée ? Est-ce le caractère déjà établi de ce que sera leur enfant qui réconforte leurs craintes ? N’est-il pas plus facile, en effet, de suivre un modèle préexistant et approuvé par la majorité ? Et pourquoi est-il si rassurant d’appartenir à ce schéma qui scinde les deux fruits de l’androgyne ? Epouser un sexe, c’est donc aussi épouser un genre. Et souvent, on l’exacerbe comme pour mieux s’affirmer. Le devenir-femme ou homme est ainsi pris dans l’élaboration des catégories de sexe au cœur du système social.

Appartenir à une majorité qui nous ressemble rassure, évidemment. On se sent des qualités communes et une compréhension réciproque. Et pourtant, ces attributs dits « féminins » ou « masculins » sont le fruit d’une construction, issus en somme d’une fiction. L’homme et la femme se complairaient-ils alors dans la facticité de leur genre ?

Lorsque Cara Delevingne, célèbre modèle, qui elle-même se décrit comme un garçon manqué, porte avec artifice les costumes des codes féminins, pour qui le fait-elle exactement ? Dans quel but met-elle à nu son corps sinon pour épouser les canons de beauté de son époque, et ainsi se ranger dans une catégorie. Encore. Bien entendu le facteur économique rentre en compte. Corps dénudé, lèvres pulpeuses et rouges, cheveux lisses d’un blond rare, taille grande et silhouette élancée, yeux aux couleurs multiples, regards séducteurs, c’est ainsi que souvent les médias la capturent. On veut d’elle qu’elle plaise et qu’elle incarne un idéal. Le genre serait-il alors la condition de sa séduction mais surtout de sa place dans la société ? On s’habillerait en femme pour les autres et non pour soi ?

En somme, que gagne-t-on à épouser une identité de genre modelée par la société ?

Aussi, en épousant le genre qui nous est assigné, non seulement on se rassure, mais on est accepté, et on continue indirectement à alimenter la fabrique à fantasme et à sous. Est-il complaisant de s’engouffrer dans ce confort illusoire et aliénant, alors que le genre n’est qu’arbitraire et jeu ? La société, par l’éducation qu’elle délivre aux enfants apprend aux petites filles à « jouer à être », à « jouer à faire ». Le devenir-femme est donc le fruit d’accomplissements imaginaires répondant aux demandes sociales. Du bébé asexué et sans genre, elle passe très vite à une sexualisation de son corps et se transforme en créature désirable.

Que faut-il faire alors pour sortir de ces carcans qui réduisent hommes et femmes dans des catégories, et surtout les hiérarchisent ?

La « femme » n’existe pas, c’est un mythe nourri de fantasmes, de préjugés, de pensées injustes. C’est pourquoi, des féministes célèbres ont proposé et proposent encore de repenser le genre. Il y a, bien entendu, l’incontournable Judith Butler pour qui le genre n’est pas fixe mais bien au contraire trouble et malléable. Pour elle, il n’existe pas deux genres, mais plusieurs, ils sont multiples et complexes, jamais entièrement définis. D’ailleurs, dans son célèbre ouvrage, Trouble dans le genre, elle propose « d’ouvrir le champ des possibles en matière de genre ». Autrement dit, elle appelle à dépasser cette binarité. Il est intéressant et prometteur de casser ces frontières qui divisent femmes et hommes au lieu de les réunir. Car le genre, nous la savons, est producteur de normes et de dominations sociales. Inutile de préciser que les publicités à la Tom Ford contribuent à alimenter la vision réductrice du corps de la femme. Il faudrait donc, comme le suggère Judith Butler « imaginer les possibilités infinies de cette vaste comédie » pour troubler précisément nos identités de genre et détruire les présupposés qui les accompagnent. Le genre est une performance, une mascarade, on ne devient jamais précisément une femme ou bien un homme. On ne peut pas, en effet, devenir une idée. Cela semble absurde. Toutefois on tente de s’y rapprocher et c’est pour cela que l’on joue à être. Et puisque le genre est acquis, rien ne nous oblige à nous enfermer dedans mais au contraire à l’explorer davantage. C’est pourquoi, il demeure plus que pertinent, aujourd’hui, de continuer à déconstruire le mythe de la femme pour l’affranchir d’un idéal commun.

Et toi, qu’est-ce qui te plait dans ton genre ? Est-ce que tu continues de le jouer, ou bien le déjoues-tu peut-être ?

Mais cette stratégie d’émancipation du système binaire, inclusive, limitée à la subjectivisation d’une singularité, devrait aussi embrasser un féminisme davantage politique et véritablement subversif. Car il ne suffit pas de se libérer de cette définition ontologique que constitue la notion de « femme », exclusive et réductrice, pour éradiquer de manière définitive les rapports de dominations entre les sexes. En rendant visible, en effet, le système capitaliste et son modèle de production de normes qui aboutit nécessairement à la subordination des femmes, une prise de conscience collective est possible. Ce modèle, générateur d’oppressions, conforte son idéologie dans la production de marchandises genrées, dans la promotion du modèle de la famille bourgeoise et dans celle d’une construction identitaire conformiste et binaire. Aussi, en exploitant une main d’œuvre toujours plus féminine, davantage opprimée, il ne fait que scinder, fragmenter les êtres humains en classes sociales et alimenter, de ce fait, les inégalités. Ainsi, face à un monde qui fait le choix de l’injustice, il semble nécessaire pour combattre les rapports d’exploitations et d’oppression de genre, de réaffirmer, plus que jamais, l’abolition de ce système corrosif dans une lutte commune. Une lutte des femmes, par les femmes et les hommes pour un projet émancipateur collectif.




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