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« Il est encore temps ». Interpeller les élus pour lutter contre la catastrophe écologique ?

« Il est encore temps » est le nom donné à l'initiative autour des marches pour le climat impulsée par une vidéo sur Youtube du même nom. L'idée est louable mais cette initiative est-elle réellement novatrice et pèse-t-elle vraiment dans la balance ?

Il y a environ une semaine est sortie sur Youtube une vidéo intitulée « Il est encore temps ! » réunissant un peu plus d’une quinzaine de vidéastes et de personnalités de Youtube. Largement partagée sur les réseaux sociaux, elle cumule à ce jour presque 8 millions de vues sur Facebook.

Dans cette vidéo d’environ 5 minutes, les différents vidéastes, qu’ils aient l’habitude de produire du contenu politique (comme Usul ou encore Demos Kratos) ou qu’ils évoluent dans une tout autre sphère de Youtube (Le grand JD, Matthieu Sommet, Léa Camillieri, Akim Omiri, etc) portent tous le message suivant : la question écologique devient plus urgente et il faut faire quelque chose. Cette vidéo a pour objectif d’être un appel de masse dirigé vers toute personne qui se reconnaîtra dans leur « Tribu des vivants ». Cependant, malgré l’initiative et les bonnes intentions, la rhétorique présente quant à elle un certain nombre de problèmes.

L’illusion des « petits actes individuels »

Le premier élément avancé par la vidéo pour expliquer comment on en est arrivés là est le suivant : « Il y a des gens, qui ne sont vraiment pas nombreux, qui n’ont aucun intérêt à court terme à ce que ça change. Pas plus tard qu’il y a quelques semaines on a appris que Business Europe, le lobby des multinationales européennes, avait toute une stratégie pour freiner les objectifs de l’Europe sur le climat ».

Jusqu’ici tout est vrai, ce sont effectivement les multinationales qui sont les principales raisons de la dégradation de la planète et effectivement, ces grandes entreprises, gérées par une poignée d’individus n’ont aucun intérêt à ce que les choses changent. Il n’est en effet dans l’intérêt d’aucune entreprise de réduire sa production, cela reviendrait à laisser la place sur le marché à d’autres entreprises concurrentes. Cette course effrénée au bénéfice emmène à des aberrations comme l’obsolescence programmée ou la surproduction. Plus largement, c’est un des fondements même du capitalisme de produire sans se soucier de ce qui serait contraire à sa quête permanente du profit, en l’occurrence l’écologie.

Cependant, l’argumentaire ne s’arrête pas là et c’est Mathieu Duméry de la chaîne Professeur Feuillage qui poursuit : « Mais l’autre explication, c’est qu’il y a énormément de gens, qui ne se rendent pas compte du rôle qu’on a à jouer. On ne réalise pas l’impact que peuvent avoir nos actions de tous les jours ». Puis, : « Si j’ai pas le pouvoir de changer le mode de vie de tous les français, je peux déjà manger plus local ou végétarien, réduire mes déchets, moins prendre l’avion ou boycotter l’huile de palme : je peux aider ces petites initiatives à changer d’échelle. »

C’est là où se trouve le principal problème de cette analyse. Si la pollution est principalement un problème de masse comme dit précédemment, la réponse ne peux pas être individuelle. Si les multinationales sont celles qui polluent le plus ce ne sont pas nos « actions de tous les jours » qui remédieront au problème. De plus, cet argument de mettre la responsabilité sur les consommateurs et de faire croire que chaque personne peut avoir un impact sur la pollution avec des « petits actes » est un argument fréquemment utilisé par les grandes marques elles-mêmes ! Comme l’a récemment révélé un reportage de Cash Investigation sur le plastique, les grandes marques comme Coca-Cola ou Haribo sont les premières à se dédouaner et à reporter la faute sur le consommateur et financent même des associations de ramassage volontaire du plastique alors même que ce sont elles qui déversent chaque année des tonnes de plastiques dans la mer.

Un court métrage intitulé Forget Shorter Shower (littéralement, « Oubliez les douches plus courtes ») explique avec de nombreux exemples que les changements personnels n’entraînent pas automatiquement des changement politiques derrière. Il démonte également l’idée selon laquelle « si tout le monde triait ses déchets, cela réduirait grandement une partie du problème ». Or c’est absolument faux et rien de mieux que des chiffres pour prendre conscience de l’écart énorme entre la responsabilité individuelle et la responsabilité industrielle : aux Etats-Unis la quantité totale de déchets ménagers (c’est à dire l’ensemble des déchets produits par chaque foyer) ne représente que 3% de la totalité des déchets du pays. Un autre exemple est celui de l’eau : on entend souvent cette recommandation de type « petits gestes du quotidien » de prendre des douches plus courtes mais même si l’ensemble de la population mondial utilisait des toilettes sèches ou faisait pipi dans sa douche et se lavait dans les rivières, cela ne représenterait que 10 % de la consommation d’eau, les 90% restant étant utilisés pour l’agriculture et l’industrie.

Ce que ces chiffres doivent également mettre en lumière est le fait que les ressources de la planète, même si elles existent en quantité limitées, sont surtout volées par les multinationales et le système capitaliste. Si des millions de personnes n’ont pas accès à l’eau potable, ce n’est pas parce qu’on prend des douches de dix minutes au lieu de cinq mais parce que des milliers de litres d’eau sont utilisés chaque secondes pour la production de multinationales ou pour l’agriculture de masse.

Interpeller les élus locaux pour sauver la planète ?

Cette vidéo qui se veut dynamique et enthousiasmante ne propose cependant que des perspectives vues et revues depuis 10 ans et qui malgré toute la bonne volonté du monde n’ont pas de réel impact sur le climat. C’est un des gros problèmes de cette initiative : elle se présente comme une nouveauté pleine d’énergie et de détermination, met en scène des Youtubeurs très suivis, qui ont un certain crédit politique et qui apparaissent comme radicaux (notamment Usul qui se revendique du marxisme, a été à la LCR pendant un moment et réalise maintenant des vidéos pour Médiapart qui sont vues par des milliers de personnes) mais malgré cela, elle ne propose que des perspectives déjà usées jusqu’à la corde et un argumentaire repris partout depuis des années.

Une autre perspective que défend Il est encore temps est la suivante : « Il est encore temps de […] mettre la pression sur nos élus locaux afin que ceux-ci tiennent leurs engagements climatiques ».

Cette proposition met en lumière tout le manque de radicalité de cette vidéo. La seule perspective proposée qui ne cantonnerait pas l’écologie à une initiative personnelle et qui l’emmènerait sur le terrain politique est de « mettre la pression aux élus locaux ». Penser qu’une telle initiative pourrait avoir un quelconque vrai impact, en plus d’être d’une grande naïveté, dénote d’une mauvaise compréhension de la raison pour laquelle les institutions politiques ne changent rien pour le climat.

« Faire pression sur les élus locaux » ne marchera jamais pour autre chose que des batailles minuscules et très locales, mais ce ne sont pas des batailles locales qui empêcheront des urgences d’ordre mondiale comme le réchauffement climatique. « Faire pression sur les locaux » n’est pas une perspective viable : la vidéo propose cela dans l’objectif que ces élus « respectent leurs engagements climatiques », engagements climatiques qui, rappelons-le, sont loin d’être suffisant pour changer quoi que ce soit même s’ils étaient appliqués (et comme ils le disent eux même un peu plus tôt dans la vidéo : « Les scientifiques confirment que les engagements que les états ont pris dans leur ribambelle de sommets nous emmènent tout droit vers une augmentation de 3° en 2100 ») .

Dans le but de « faire pression » le groupe de vidéastes appelle également aux « Marches pour le climat ». Si ces apparitions de rues rassemblent effectivement du monde, elles n’ont aucune perspective plus lointaine que simplement faire des rassemblements et des manifestations le samedi. Ce type de rassemblements comme les fameuses « marées populaires » de la France Insoumise pendant le mouvement du printemps dernier, ne permettent en aucun cas de faire pression sur les instances politiques comme ils prétendent le faire, comme l’a démontrée l’inefficacité de ces « marées populaires ». Se cantonner à des interpellations politiques est illusoire et ne mène qu’à une impasse car il n’y a rien à attendre des gouvernements comme le gouvernement Macron qui se place en « sauveur de la planète » tout en continuant à mener des projets comme le projet Montagne d’or en Guyane. De même, François Hollande, lorsqu’il était président, se vantait de faire lui-même le tour des salons de l’Elysée pour éteindre les lumières, mais n’hésitait pas à participer aux sommets internationaux qui signaient pour la destruction des ressources naturelles.

L’écologie n’est pas une lutte individuelle ni même nationale, c’est une tâche qu’il est nécessaire de considérer comme une tâche mondiale qui est indissociable de la lutte contre le capitalisme. Il est encore temps de sauver la planète, encore faut-il comprendre qui sont nos véritables adversaires dans cette lutte.




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