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Genres et Sexualités

1917-2017

Il y a 100 ans, la révolution russe dépénalisait l’homosexualité

L’Union soviétique fut le premier pays à satisfaire la principale revendication des courageux militants homosexuels du début du XXème siècle : la dépénalisation de la sodomie.

Pablo Herón

Traduction par Mar Martin

Au début du XXème siècle, la majorité des pays considéraient l’homosexualité comme un acte immoral ou directement condamnable. Les premiers militants du XXème siècle naquirent à la cha-leur de la lutte pour la dépénalisation de leur sexualité.

Dans l’histoire russe, il fut de nombreuses fois tenté d’instaurer le mythe d’une nation hétéro-sexuelle et masculine, mythe fondamental commun à la presque totalité des Etats nationaux mo-dernes. En Russie, il allait de paire avec l’idée que l’homosexualité aurait été un produit « importé » de l’Europe Occidentale. On entend des arguments similaires ces dernières années autour des lois de Poutine contre l’homosexualité, même si des lois identiques furent en premier lieu formulées au cours des campagnes staliniennes contre la « sodomie » dans les années 30.
L’histoire de la persécution des homosexuels dans les années 30 en Union soviétique fit oublier un fait historique d’ampleur : ce furent les bolcheviks, dans les années 20, qui furent les premiers au monde à satisfaire la principale revendication des courageux militants homosexuel.le.s de l’époque, retirant du Code pénal le « péché » de sodomie, devenant alors un exemple mondial pour les organisations naissantes de gays et de lesbiennes qui revendiquaient leur droit à vivre leur sexualité.

Avant la révolution

A l’opposé total de l’idée d’une Russie hétérosexuelle et masculine, l’homosexualité y était bien plus répandue que ce que l’histoire officielle ne reconnait. Jusqu’à la fin du XIXème siècle, l’on pouvait constater l’existence d’une culture homosexuelle souterraine dans les principales villes de l’Empire tsariste. Les théâtres de ce processus étaient en majeur partie Moscou et Petrograd.

L’émancipation des serfs en 1861 et l’industrialisation dans les années 80 et 90 conduisirent nombre de paysans à migrer vers les villes. Sans liens familiaux constitués, ou affaiblis par la dis-tance, se créa une ambiance où les normes sociales et morales étaient moins rigides que dans les villages. Commencèrent alors à se définir les contours d’une communauté homosexuelle, avec des codes et des espaces propres. Salles de bain de rencontre, avenues et boulevards fréquentés par les homosexuels, club de poésie, et ce jusqu’au quotidien intime de la noblesse tsariste, furent inscrits sur des registres qui permirent la reconstitution de cette époque.


Intérieur d’une maison de bain à Saint-Pétersbourg

La sodomie fut prohibée formellement par le Code pénal en 1835, mais comparé à la vigilance policière accrue concernant les relations sexuelles entre hommes qui avait lieu en France, en An-gleterre et en Allemagne durant le XXème siècle, le système judiciaire tsariste ne mena pas une persécution aussi systématique contre ceux qu’il appelait les « pédérastes » ou les « sodomites ». Jusqu’en 1905, la plupart des procès étaient le fait de dénonciations civiles et non le résultat d’investigation policière. Les préoccupations de la police étaient dirigées vers le maintien de l’ordre et de la bien-séance.

Dans ce scénario hérité du siècle précédent, la révolution de 1905 aboutit à une meilleure liberté d’expression surtout sur le terrain culturel et littéraire. Et si aucune organisation de défense des droits des homosexuels n’en surgit, des figures apparurent revendiquant la fin de la pénalisation.

La conquête de la dépénalisation

Au cours de la discussion du projet de Code pénal approuvé en 1903 sous l’ordre tsariste, se tinrent des débats dirigés par des libéraux qui entendaient exiger la dépénalisation de la sodomie en mettant en avant le caractère privé et l’indépendance personnelle. Néanmoins, la sodomie fut maintenue comme délit. Ce n’est qu’après la révolution bolchévique, en 1918, à travers la liquida-tion du vieux Code pénal, que fut retirée la pénalisation des actes de « sodomie » consentis entre adultes. Cette mesure fut confirmée en mai 1922 avec l’entrée en vigueur du nouveau Code pénal soviétique.


Passage Nevski, lieu de rencontre des hommes homosexuels

Ce fait marque un tournant important. Ce furent les bolcheviks qui prirent en charge la principale revendication pour laquelle se battaient les militants les plus audacieux et reconnus d’alors. A Berlin, Magnus Hirschfeld fut une des principales figures qui déjà en 1898, réclamait la dépénalisation de l’homosexualité au parlement allemand à travers le bloc social-démocrate. Sur cette revendication se rejoignaient également ses prédécesseurs comme Karl Heinrich Ulrichs, ou Karl-María Kertbeny. Le premier est connu pour avoir tenu un discours, le 29 août 1867, affirmant son homosexualité devant le Congrès de juristes allemands à Munich, et protestant contre l’article 143 du Code pénal prussien. Le second condamna également fermement la pénalisation dans ses écrits littéraires et fut le premier à utiliser le mot « homosexuel » pour décrire les personnes ayant des relations sexuelles avec des personnes du même sexe. Terme qui plus tard s’est généralisé et fut récupéré, comme en 1886 dans Psychopathia Sexualis, le premier livre de psychiatrie dédié entièrement à ce qui y était désigné comme des « perversions sexuelles », et qui eut une grande popularité à l’époque.

L’importance de ce fait ne repose pas seulement sur la conquête de la principale revendication de l’époque, mais également dans la comparaison avec l’Occident, que la Russie bolchevique a devancé d’un demi-siècle. C’est seulement récemment, dans les années 70, avec Stonewall (voir ici, NdT) comme levier, et la naissance du mouvement de libération sexuelle mené notamment par une jeunesse qui au niveau international avait embrassé les idées de la révolution socialiste, que s’est conquis la dépénalisation dans les pays centraux tels que l’Allemagne de l’Ouest en 1968, les Pays-Bas en 1971, l’Etat espagnol en 1978 et la France en 1982.

Malgré la dépénalisation, la perpétuation de l’oppression

Pour envisager historiquement l’impact de cette dépénalisation, il faut garder en tête la réalité de la Russie de cette époque. Le parti bolchevik, arrivé au pouvoir avec le soutien des soviets en octobre 1917, prit en effet cette décision dans un moment traversé par les conséquences de la Grande guerre, une crise économique extrêmement dure, et la guerre civile menée par les puis-sances impérialistes qui aspiraient à écraser l’URSS.

La vie quotidienne des personnes homosexuelles continuaient ainsi à être extrêmement brutale, et l’oppression qu’elles subissaient se maintenait dans la réalité malgré la fin de la répression d’Etat. Deux grandes lignes directrices s’affrontaient durant les années 20 dans les débats qui surgirent sur la question. L’une soutenait la dépénalisation, comme fruit d’une large tradition révolutionnaire de libération et d’émancipation, basée sur la critique féroce du rôle des institutions réactionnaires telles que l’Eglise. L’autre s’appuyait sur le poids de la morale conservatrice, l’idée de la sexualité comme base de la reproduction, et sur les recherches de la psychiatrie. Une vision qui était en fait majoritaire, et qui au quotidien et malgré le fait que cela soit devenu illégal, permettait que perdurent la persécution et la poursuite des homosexuels dans les années 1920.

Concernant la première position, il existe des exemples comme Alexandra Kollontaï, membre du Comité central du Parti bolchevik, et Commissaire du Peuple pour l’Assistance publique dans les années 20, qui s’est associée à la Ligue mondiale pour la réforme sexuelle, basée à Berlin et dirigée par Magnus Hirschfeld, et a fait le lien avec les campagnes pour l’émancipation homosexuelle en Europe Occidentale. Il y eut également des efforts réalisés par des secteurs du Commissariat à la Santé, comme l’hygiéniste social Grigorri Batki, qui lorsqu’il présidait l’Institut d’hygiène sociale de Moscou soutenait : « La législation soviétique déclare la non-interférence absolue de l’Etat et la société sur les questions sexuelles ». De là, ils s’associèrent également à Hirschfeld à Berlin et traduisirent en russe les travaux allemands.

La contradiction de l’époque reposait dans le fait que les revendications des homosexuel.le.s n’avait presque pas de correspondance dans la réalité, à travers l’existence d’un mouvement réel qui se batte pour les conquérir. Une faiblesse majeure qui s’ajoutait au manque de connaissances, lié à celui des recherches scientifiques et théoriques, sur le terrain de la sexualité. En ce sens, la question de la lutte pour l’égalité des droits et des possibilités des personnes LGBT était alors lar-gement en retard sur celles portées par le mouvement des femmes de l’époque. Ce dernier s’était en effet organisé dès la fin du XIXe siècle, et connaissait de puissantes et profondes discussions, qui aiguillèrent largement le Parti bolchévique dans sa politique.


Affiche de propagande stalinienne contre deux soldats allemands qui paraissent efféminés.

Plus tard, la contre-révolution menée par Staline, à l’extrême opposé des premières années de l’URSS dirigée par Lénine et Trotsky, impliqua en mai 1934 l’approbation d’une nouvelle loi pénali-sant l’homosexualité masculine. Commença ainsi une campagne pour identifier les homosexuels à des éléments « déclassés », et ironiquement présentés comme des agents importés par les « fas-cismes » de l’Europe Occidentales, en particulier d’Allemagne. Une politique critiquée par des fi-gures comme Wilhem Reich, exclus de la section allemande du Parti communiste à partir du tour-nant de sa politique dans les années 30, qui dans son article « La Révolution Sexuelle » revendi-quait la législation soviétique comme la plus progressiste de l’époque et critiquait férocement le recul mené par le stalinisme.

« Pour un monde dans lequel nous serons socialement égaux, humainement différents et totalement libres »

La dépénalisation de l’homosexualité pendant la révolution russe fut l’une des nombreuses me-sures que l’Union soviétique mit en place au cours de son avancée vers l’émancipation de l’humanité de l’esclavage capitaliste comme de tout type d’oppression. Dans un monde où le capi-talisme continue de profiter de la discrimination des orientations sexuelles et des identités de genre, pour consolider le pouvoir répressif de ses gouvernements et diviser les exploités et les opprimés, ainsi que leurs luttes, il est nécessaire d’apprendre de ces expériences. Lorsque le système soutient ces valeurs morales en cherchant à subordonner la majeure partie de la société aux garanties de quelques-uns, il devient indispensable de lever haut le drapeau de la lutte pour la liberté sexuelle, indissolublement liée au combat révolutionnaire pour briser les chaînes de l’exploitation.




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