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Monde

Madagascar

Il y a 70 ans, le soulèvement malgache contre le colonisateur français

Tout juste quelques lignes dans les livres d'histoire sur ce 29 mars 1947, lorsque Madagascar se souleva contre le colonisateur français. Une répression terrible suivra : sans doute 100 000 morts, un quarantième de la population malgache assassinée.

La colonisation de l’île est assez tardive, à la fin du XIXème siècle. La nouvelle administration met alors en place le travail forcé. Mais pendant toute l’occupation, l’idée d’indépendance restera très vivace dans l’esprit des malgaches. Pendant la Seconde Guerre, le travail forcé est rétabli, le peuple subit les réquisitions et l’impôt du riz. Malgré tout, à la « Libération » les Malgaches sont plutôt optimistes quant à l’indépendance. Les autorités françaises, ayant pris conscience de la montée indépendantiste, lâchent du lest. Elles suppriment le travail forcé, effectuent un élargissement du suffrage électoral et offrent la possibilité aux Malgaches d’être représentés sur l’île mais également à l’Assemblée nationale.

Ils auront trois députés : Joseph Ravoahangy, Joseph Raseta et Jacques Rabemananjara, qui fondent en 1946 un parti indépendantiste modéré, le Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache. Ils souhaitent rester dans l’Union française voulue par De Gaulle tout en devenant un État libre pourvu de son propre gouvernement, d’un parlement, d’une armée et qui puisse gérer de manière indépendante ses finances. Le parti se veut légaliste et réfute tout mouvement de violence. La première action des députés est de plaider leur cause devant l’Assemblée nationale. Le texte ne sera même pas examiné par les députés. Ils ont peur d’ouvrir la boite de Pandore et qu’une réaction en chaîne ait lieu dans l’ensemble des colonies, d’autant plus qu’au même moment la guerre fait rage en Indochine. Un signe envers Madagascar renforcerait la résistance vietnamienne.


La colère monte

Un tel mépris envers ces premiers députés provoque le mécontentement du peuple malgache. Le MDRM recrute énormément et regroupe bientôt des dizaines de milliers de militants. La tension monte, des émeutes, des grèves sauvages et des affrontements avec les « forces de l’ordre » ont lieu. Le retour des soldats mobilisés pendant la Seconde Guerre mondiale sur « l’île rouge », couleur de la latérite, au cours de l’année 1946, accentue la crise. Ils ont été 15.000 hommes, malgaches, à avoir été mobilisés pendant 6 ans. Les anciens soldats ont développé une haine envers le colonisateur français. A la fin de la guerre, ils ont été baladés de camp et camp et ont servi de main d’œuvre gratuite sur des chantiers pour reconstruire la métropole. Comme toutes les troupes coloniales, leur prime, dérisoire, pour « service rendu à la patrie » n’effacera pas leur énorme sacrifice pour une guerre qui n’était pas la leur. Ils grossissent donc les rangs des indépendantistes.


La réaction du pouvoir colonial

Les colons qui seront tentés d’instaurer un système de ségrégation, comme en Afrique du Sud, poussent le Haut-Commissaire socialiste Marcel de Coppet à combattre le MDRM. Sous leurs pressions et celles du ministre socialiste Marcel Moutet qui lui ordonne « de briser par tous les moyens le mouvement indépendantiste », il décide de favoriser la création d’un parti pro-français concurrent au MDRM, le parti des déshérités, le PASDEM. Le parti recrute chez les Malgaches de la côte qui étaient les anciens esclaves d’une ethnie plus aristocratique installée sur les hauts plateaux, les Hovas où le MDRM est particulièrement bien implanté. Le pouvoir colonial essaye ainsi de dresser les pauvres contre les riches et une ethnie contre une autre, comme cela se fera notamment dans des pays colonisés comme le Rwanda et au Burundi, avec les conséquences que nous connaissons.

Cette politique se révèle être un échec. En janvier 1947, le MDRM remporte un grand succès dans l’île aux élections provinciales et cela malgré le bourrage massif des urnes par les colons et l’administration. En mars, le PASDEM progressera mais pas assez pour éviter l’insurrection qui semble inéluctable. Tout le monde s’y prépare, à l’exception de l’administration, malgré des rapports très détaillés d’officiers et de prêtres missionnaires qui sentent la tension monter. La date de l’insurrection est même annoncée pour le 29 mars. Malgré tout, les troupes sont consignées. On ordonne aux colons d’être prudent, certains ont abandonné leur plantation, d’autres se sont armés.

Le MDRM n’est pas responsable de l’insurrection, même si ses militants vont y participer. Le 27 mars, deux jours avant le début de la révolte, les trois députés envoient un télégramme à toutes leurs sections pour les inciter à garder leur sang-froid, de ne pas céder aux provocateurs et insistent sur le fait qu’il faut agir pacifiquement. Ils demandent même à ce que le télégramme soit placardé partout dans les villes. Sur ordre du chef de la sûreté, la police fait arracher les affiches. La raison de cet appel au calme est que les dirigeants du parti avaient prévu début avril de faire une grande manifestation pour faire une démonstration de force en faveur de l’indépendance.


L’insurrection

Dans la nuit du 29 au 30 mars, des hommes armés de sagaies, de coupe-coupe et d’autres armes blanches se lancent à l’assaut des gendarmeries et des bâtiments administratifs sur la côte orientale. Le but est de prendre possession d’armes. 2 000 personnes attaquent un camp militaire mais ils sont repoussés, c’est un échec. Des militaires et des colons sont tués, des bâtiments pillés et incendiés. Les femmes et les enfants sont en général épargnés. Dans les jours qui suivent, la révolte s’étend et s’organise. Ils seront environ 20 000 hommes et femmes à se soulever contre le colonisateur français. Dans l’ensemble, l’insurrection est un échec, les Malgaches n’ont pas réussi à prendre suffisamment d’armes. On estime que les insurgés disposaient, au plus, de 250 fusils. Face à une armée moderne et équipée d’avion et de blindés, ils avaient très peu de chance de vaincre.

L’État français envoie la légion étrangère et des troupes coloniales, essentiellement des tirailleurs sénégalais. Le MDRM est dénoncé comme instigateur de la révolte. Les colons exigent que le parti soit poursuivi pour complot contre la sûreté de l’État. A Paris, le président du conseil, Paul Ramadier accuse le parti d’être le seul responsable alors même que celui-ci désavoue la rébellion et dénonce les crimes commis et se propose comme médiateur mais le pouvoir s’en moque car le but est de le détruire et réduire au silence toute idée d’indépendance.


La répression

Deux des députés sont arrêtés à Madagascar alors qu’ils ont l’immunité parlementaire mais la justice coloniale ne se soucie guère de la légalité. Pour pouvoir les arrêter, on invente le « flagrant délit continu ». Les députés qui sont toujours des élus de la République, sont torturés et sommés de passer aux aveux. Les députés communistes, dont le parti participe au gouvernement, se sont opposés à la levée de leur immunité parlementaire mais n’ont rien fait pour défendre la cause indépendantiste malgache. Le troisième député se trouve à Paris, il est arrêté dès la levée de son immunité parlementaire. En janvier 1948, ils sont jugés : deux d’entre eux sont condamnés à mort. Le troisième s’en tire avec des travaux forcés à perpétuité. Les condamnés à mort seront graciés mais resteront en prison. Pour casser leur défense, le ministre des Colonies explique que leur télégramme d’appel au calme était un message codé pour déclencher l’insurrection.

Avant l’arrivée de l’armée, la police arrête beaucoup de militants du MDRM et les interrogatoires se font quasiment systématiquement sous la torture pour obtenir l’aveu que c’est bien le parti qui est à l’origine du soulèvement. Le chef de la sûreté est même renvoyé par le Haut-Commissaire pour usage excessif de la torture mais il revient sur l’île sans fonction officielle et continuera à procéder à des arrestations et des interrogatoires de prisonniers.

Dès l’arrivée des militaires, la répression s’accentue. Environ 20 000 soldats sont déployés. La situation se transforme en véritable guerre coloniale.


Oradour sur l’île

Il y a eu d’innombrable exécutions sommaires. Dans le village de Moramanga, 166 présumés insurgés sont faits prisonniers : ce sont des otages. Ils sont dans des wagons plombés. Sous prétexte que des insurgés seraient sur le point de venir les libérer, écrit un général français, les soldats reçoivent l’ordre de tirer sur les wagons au canon et à la mitraillette. La moitié sont tués. Les autres sont emmenés en prison, torturés. Deux jours plus tard, ils sont remis dans des wagons puis on les fait descendre et on les emmène devant un peloton d’exécution où ils sont abattus. Il n’y aura qu’un seul survivant. Ces opérations ont été menées là où il n’y avait pas de témoin. Les journalistes ont toujours été écartés des terrains d’opération. On parle « de nouveaux Oradour » en référence au village qui a été entièrement brûlé et la population entièrement massacrée par les nazis lors de leur retraite.

Gaston Defferre, député socialiste, est envoyé sur l’île pour vérifier s’il y a eu des exactions mais sans commission d’enquête. Dans un rapport, il écrit qu’au cours « d’une tournée en brousse, avec le gendarme Grenier, celui-ci fit 18 prisonniers. Il les emmena à monsieur Pont, il s’agit d’un jeune chef de district qui se trouvait à ce moment-là, à quelques centaines de mètres à l’endroit où la capture avait été faite. Monsieur Pont décida alors de procéder à l’exécution de ses prisonniers. Ce qui fut fait séance tenante. Après quoi, les corps des rebelles furent arrosés d’essence et brûlés »


Reddition

Les insurgés malgaches résistent héroïquement jusqu’à la fin de 1948. Ils sont isolés, mal voire pas armés, ils sont malades et subissent la faim. Ils seront obligés de se rendre. Beaucoup d’entre eux préféreront se suicider. Dans des images des informations cinématographiques de l’époque, on voit le défilé des derniers combattants qui se rendent. Ils sont obligés de déposer leurs armes et de s’agenouiller et implorer le pardon du colonisateur blanc. Un taureau est sacrifié, chaque insurgé est obligé de faire le serment de se soumettre et est marqué par le sang du taureau.


Le bilan

Il y a eu 500 morts européens dont 350 militaires et 100 000 Malgaches. Ces chiffres sont donnés par les autorités. Sur ordre, plus tard, ils essaieront de le revoir à la baisse. En 1947, l’île comprenait 4 000 000 de malgaches pour 35 000 européens. C’était une colonie où l’on pouvait tuer impunément, sous les ordres de généraux français et sans même encourir la moindre réprimande d’un gouvernement qui regroupait alors gaullistes, socialistes et communistes. Aucun soldat, aucun policier, aucun fonctionnaire ne sera sanctionné, alors que le gouvernement était parfaitement informé de la situation sur le terrain. Le drame s’est déroulé dans la plus parfaite indifférence de la métropole. Le sort des Malgaches n’a guère ému. La propagande de la SFIO et du PCF veillait au grain. A Madagascar, on n’a plus parlé d’indépendance jusqu’à la fin des années 50.

Les intérêts de la métropole y sont toujours très présents et plusieurs gouvernements ont déjà été renversés par la politique françafricaine de Paris qui possède toujours des colonies et qui fait toujours appliquer une chape de plomb sur ces pays que sont la Guyane, la Martinique, la Guadeloupe. Quand les Guyanais se soulèvent contre leur exploitation, la pauvreté, la vie chère, les salaires de misère, le chômage de masse, les coupures d’électricité, le manque d’eau potable, l’État leur envoie les CRS blancs, la Gendarmerie blanche avec ses blindés. Soixante-dix ans après les massacres de Madagascar, c’est tout un symbole.




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