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Aléas naturels ou catastrophe politique ?

Incendies historiques au Portugal : 62 morts et plus d’une soixantaine de blessés. Le prix de l’austérité ?

Le Portugal connait depuis samedi dernier les incendies les plus meurtriers de son histoire récente. Malgré l’aide et la solidarité d’une grande partie de la population et la mobilisation de plus de mille pompiers, le pays peine toujours à contenir des flammes qui ont déjà ravagées des milliers d’hectares de forêt et fait de nombreux blessés. En cause la chaleur oui, mais pas que. Sous fond d’austérité, la population est aujourd’hui victime, une fois de plus, des décisions politiques prises ces dernières années par ses dirigeants. De la destruction des effectifs dans le domaine de la santé, des pompiers, et des autorités sanitaires si précieuses en cas de sinistre à la libéralisation des forêts au commerce de l’eucalyptus, le désastre a avant tout un goût politique.

Crédit : MIGUEL RIOPA / AFP

Chaque été, le Portugal connait son triste lot d’incendies. Mais cette année, la catastrophe a pris une ampleur historique. Ce sont déjà 30 000 hectares de forêts qui ont été ravagés dans le nord du pays depuis samedi. D’abord avec l’incendie de Pedrógão Grande dans le district de Leiria qui a causé de nombreux morts, la plupart piégés par les flammes dans leur voiture alors qu’ils étaient sur la route, puis à Góis dans le district de Coimbra. On dénombre 62 morts et plus d’une soixantaine de blessés dont 5 dans un état grave : 4 pompiers et un enfant. Près de 1000 pompiers sont intervenus depuis samedi pour tenter de contenir les flammes. A l’heure actuelle, une vingtaine de kilomètres de routes sont encore sous l’emprise du feu.

Enorme vague de solidarité dans tout le pays

Face à l’ampleur de la catastrophe et la difficulté qu’ont les autorités à arrêter la propagation du feu, de nombreuses personnes se sont mobilisées pour venir en aide aux sinistrés et pour aider les pompiers à intervenir. Des campagnes ont été lancées pour récolter de l’eau et des denrées alimentaires à l’intention des populations touchées mais aussi des matelas pour les délogés. Des collectifs de solidarité et des associations ont mis à disposition leurs infrastructures afin de reloger les familles mais aussi de créer des centres d’accueil et d’informations. Des infirmiers, des médecins et du personnel hospitalier ont également offert du renfort dans les centres de santé. Cette solidarité d’une grande partie de la population s’est même retrouvée jusqu’aux membres de la communauté LGBT dont certains collectifs ont mis en place une page Facebook intitulée « LGBT pour Pedrógão » mettant à disposition toutes les informations nécessaires à l’aide et au soutien des victimes.

Derrière « les aléas climatiques », les vrais problèmes politiques

Si la catastrophe est traitée médiatiquement comme le résultat d’orages secs, de la chaleur et des aléas climatiques, les causes profondes sont avant tout politiques. En cause, l’absence de tout plan de gestion des forêts et la privatisation de la majorité du territoire forestier. Au Portugal seul 2% de la forêt appartient à l’Etat et ce dernier ne dispose pas de cadastre permettant une caractérisation claire du territoire ni un nettoyage des zones arides, tâche déléguée aux propriétaires des terrains. Par ailleurs on estime que 20% de l’aire du territoire national serait abandonnée ou appartenant à des propriétaires inconnus, soit 2 millions d’hectares. Les autres 98 % des aires appartiennent à des acteurs privés, souvent de petits exploitants qui travaillent pour le commerce de l’eucalyptus ou des pins. Dans le nord, la majorité des exploitations sont des petites et très petites exploitations (moins de 5 et 1 ha). Une division du territoire en si petites unités productrices qui décharge les grandes entreprises de l’industrie de cellulose (issue de l’eucalyptus et permettant la production de papier) de tout dédommagement en cas de catastrophe, faisant peser cette charge sur les petits producteurs, l’Etat, et en dernière instance sur les populations victimes des feux de forêts.

Car si la plantation d’eucalyptus se révèle rentable pour le lobby de cette industrie, cette plante, classifiée plante invasive par la majorité des pays de la communauté européenne est particulièrement inflammable. Premièrement parce que par sa consommation d’eau elle assèche les sols et deuxièmement parce qu’elle est constituée d’huile : ainsi une fois en feu, il est très compliqué d’en éteindre les flammes. Le pin est également une plante dont la combustion est difficile à maîtriser, mais dont le feu est pour autant un atout à sa reproduction. La résine contenue dans les épines des pins permet, une fois fondue, la dissémination des graines sur le sol. Après un incendie le terrain n’en est que plus fertile, de même pour l’eucalyptus dont le sol se régénérè rapidement après un incendie. Un avantage pour sa production donc, introduite au siècle dernier au Portugal pour les besoins du commerce de la pâte à papier.

Le Portugal est ainsi à la fois le pays avec la plus petite aire de forêt sous contrôle de l’Etat en Europe, la plus grande aire de plantation d’eucalyptus et le pays avec le plus de feux de forêt. S’il est géographiquement parmi les plus petits d’Europe, il représente également à lui seul près de la moitié des feux de forêts annuels. Ainsi en Mars 2009, un décret souhaitant classifié l’eucalyptus comme plante invasive dans le Droit portugais a été proposé, puis balayé aussitôt d’un revers de main sous la pression des industries de la cellulose. Depuis, c’est tout le contraire qui a été fait avec la libéralisation des plantations d’eucalyptus (qui occupe près de 25% du territoire forestier national), et l’absence de mise en place de mesure de contrôle des aires territoriales ou de plan de gestion des incendies ayant été poursuivies de manière suffisante pour lutter contre ces catastrophes si fréquentes dans le pays.

Et quoi qu’il en soit, la montée des températures dans les prochaines années dues au réchauffement climatique risque de ne pas arranger la situation.

Une catastrophe sociale et environnementale sous fond d’austérité économique

Août 2016 : les incendies avaient été parmi les plus violents de ces dernières années.

PATRICIA DE MELO MOREIRA / AFP

Si rien ou presque n’a été fait en amont pour prévenir les risques d’incendies, la situation actuelle sur place se révèle ingérable tant dans le combat contre les flammes que dans la prise en charge des blessés ou des délogés. Et pour cause, le pays a connu ces dernières années un démantèlement féroce de son service public : hôpitaux, pompiers, secours, mauvaise gestion des autoroutes et des moyens de transports… aucun secteur n’aura échappé aux mesures d’austérité drastiques imposées par la Troïka. Si une vague de solidarité s’est observée dans tout le pays, si des centaines de personnes ont apporté leurs soutiens dans cette catastrophe -des actions qu’on ne peut d’ailleurs que saluer- cela devrait pourtant être à l’Etat de prendre en charge l’alimentation et le relogement de tous les délogés. Le manque de moyen pour intervenir a été notable par la mobilisation d’aide logistique venant du Maroc, de France ou encore d’Espagne comme la fourniture de Canadair et d’avions pour contenir les flemmes.

30 août 2013. Des habitants essaient d’éteindre les flammes dans la chaîne montagneuse de la forêt de Caramulo (Centre). PATRICIA DE MELO MOREIRA / AFP

Aujourd’hui, la population paye encore une fois le lourd prix de l’austérité et des choix politiques menés par les dirigeants portugais. A travers ce triste spectacle, on se rend compte du manque de moyens mis en place par le gouvernement pour prévenir des incendies qui ont pourtant lieu chaque année à la même époque, mais également son incapacité à prendre en charge et à répondre à l’ampleur de la catastrophe. C’est désormais à l’Etat portugais que doit revenir la prise en charge des victimes, leurs accès au soin médicaux ainsi que de leur relogement immédiat.




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