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Insoumis et révolutionnaires dans les [ARCHIVES] des flics en 1918

Paul Tanguy

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Insoumis et révolutionnaires dans les [ARCHIVES] des flics en 1918

Paul Tanguy

Le mot d’ordre est simple, au sein de l’état-major et du gouvernement français, depuis 1917 : éviter que la mauvaise herbe bolchévique se répande de toutes parts. Et pourtant, elle se propage.

Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir, au hasard, quelques dossiers des archives de la Direction de la Sureté Nationale du ministère de l’Intérieur, dans les rayonnages des Archives Nationales, à Peyrefitte.

« A la guerre, c’est celui qui doute qui est perdu » écrit Ferdinand Foch dans ses Mémoires pour servir à l’histoire de la guerre 1914-1918. En effet, dès que le doute s’immisce, à l’arrière comme sur le front, c’est potentiellement le début de la fin pour les généraux et les marchands de canon : c’est le signe annonciateur de possibles moments d’insoumission aux ordres, de fraternisation entre soldats « ennemis », de refus de monter au front ou, parfois, de mutineries. Il s’agit d’autant de manifestations, tantôt moléculaires, tantôt collectives, de ce « défaitisme révolutionnaire » que Lénine appelle de ses vœux pour transformer la guerre impérialiste en guerre civile. Jusqu’à la fin officielle du conflit, et même après, les renseignements militaires et la police française veilleront au grain pour éviter que « le doute » ne se manifeste.

A l’automne 1918, le ras-le-bol est palpable, partout, au sein des troupes françaises, mais c’est sans commune mesure avec ce qui se passe du côté du corps expéditionnaire français en Russie. Il a été envoyé pour prêter main forte aux Armées blanches contre-révolutionnaires et pour faire plier Lénine, accusé d’être un « agent des Boches » par Paris, Londres, Rome et Washington, depuis la signature de la Paix de Brest-Litovsk. Les mutineries les plus connues en Russie seront celles qui auront pour protagonistes les marins de la Mer Noire de la flotte militaire française, au printemps 1919 et qui décideront le gouvernement à cesser l’intervention, par peur de contagion. Mais les troupes au sol ne sont pas en reste au cours de l’automne 1918 et anticipent les tendances à l’insubordination qui, bientôt, se généraliseront sur les cuirassés français. En témoignent deux courriers, interceptés par la censure, et que l’on retrouve dans les archives de la Sureté.

Il s’agit de deux lettres datées du 12 septembre 1918, envoyées par deux appelés intégrés au 21ème Bataillon de Marche du Premier Colonial de Mitrailleurs et interceptées par la censure militaire. Pierre Bouleng, dans le premier courrier, s’estime plutôt chanceux. C’est ce qu’il écrit à l’un de ses amis resté sur le Front, dans le 272ème d’Infanterie, en France : « Tu sais, écrit-il, j’ai eu de la veine de quitter la Compagnie, car tu peu[x] croire que depuis le 20 janvier [1918] que je vous ai laissé tomber j’en ai pas fait lourd ». Et pour cause. L’état-major français rechigne à faire combattre ces troupes qui sont sous l’influence des bolcheviks, qu’elles sont pourtant censées combattre.

« De temps en temps, écrit le second appelé, un dénommé Permay, du même Bataillon, et qui correspond avec un ami résidant à Paris, pour nous distraire, nous avons la visite des bolcheviki (sic.) [. Q]uelquefois ils nous envoient des proclamations[. L]a dernière était très bien[. C]omme en-tête c’était "Camarades français syndiqués, nous vous tendons les mains" (avec les fusils au bout) », note Permay, avec un certain sens de l’humour. Et il poursuit en racontant à son ami que les Bolcheviks leur demandent « pourquoi nous, républicains, nous les combattons eux, qui veulent être un peuple libre – je ne t’en dis pas plus pour le moment, mais ça donne à réfléchir ».

En guise de réflexion, d’ailleurs, les soldats cogitent, et combien. Victor Souleng reconnaît volontiers qu’il a demandé son transfert dans un bataillon à destination de la Russie « pour sauver [sa] peau qui était trop en danger sur le front français ». Mais il est également parfaitement lucide vis-à-vis des raisons de la présence du corps expéditionnaire français en Russie, « c’est pour une cause que tu ne doi[s] pas connaître et dont presque certain tu ignores le but et la portée, c’est la diplomatie, et principalement les intérêts du capitaliste ». A ce niveau-là, ce n’est plus le « doute » tant craint par Foch, que manifeste Souleng, mais une complète conscience politique, de classe et anti-nationale. « Si la censure des lettres n’était pas sérieuse comme elle est je te dirais autre chose ». Jamais son ami n’aura reçu le courrier, qui est resté aux mains de la police.

Mais les ministères de la Guerre et de l’Intérieur ne suivent pas uniquement de près ce que pensent les troupes françaises. On suit également à la trace, à l’arrière, toutes celles et ceux qui sont susceptibles de semer l’agitation. En piochant au hasard dans un dossier de police, c’est le cas, par exemple, d’un certain David Bass, ouvrier piqueur d’origine juive russe de 26 ans, arrivé en France en 1914 et l’un des animateurs du Club des Ouvriers Russes de Montmartre. Ce dernier, s’alarme le rapport de police daté du 12 novembre 1918, au lendemain de l’Armistice et que l’on retrouve, également, dans les archives de la Sureté, a été « fondé le 12 juillet 1916 par TROTSKY lui-même ».

L’officier à l’origine du rapport laisse entendre que Bass n’a que « peu d’influence dans son milieu ». On pourrait en douter, car quoiqu’inconnu « aux Sommiers Judiciaires », on sait tout sur lui, notamment depuis qu’avec son groupe, il a relayé « les idées exposées par le député [Pierre] Brizon à Kienthal (sic.) ». Brizon fait en effet partie des trois élus SFIO à la Chambre qui refusent de voter les crédits de guerre en juin 1916, et ce après avoir participé à la Conférence des internationalistes à Kiental, en Suisse, dans le sillage de celle de Zimmerwald.
La police s’intéresse de près aux activités de Bass à l’automne 1918 notamment dans la mesure où il est en contact avec des soldats nord-américains, arrivés en masse depuis l’entrée en guerre de Washington aux côtés de l’Entente, en avril 1917. Dans les rangs de l’armée étatsunienne, certains ne cachent pas leurs sympathies socialistes et souhaitent déserter. Bass est de ceux qui fournissent des informations et peuvent faciliter les désertions. La sécurité militaire américaine, en lien avec les services de police français, conseille donc « l’internement ou l’expulsion [de Bass] ». Les officiels américains déplorent « la propagande qu’on tolère en France de la part des bolcheviks russes et même français, se désole, dans son rapport, le fonctionnaire de police » et ils « demandent instamment à ce que les troupes américaines soient mises à l’abri de cette contamination néfaste ».

« Doute » et « contagion », voilà donc les maîtres-mots qui font entrer en crise la verticalité du commandement. Quand le bourrage de crâne et la censure ne suffisent pas, il faut procéder aux manières fortes : emprisonnements, internements, expulsions d’étrangers ou exécution de soldats insoumis ou mutins. Ces quelques archives, piochées dans celles qu’a conservées la Sureté nationale, montrent combien « la hantise des Rouges » taraude les autorités françaises en 1918. Bien entendu, jamais Macron, au cours de son « itinérance mémorielle », ne fera référence à cette peur d’autant plus réelle qu’elle repose sur des menaces, bien réelles elles aussi, de tous ces conscrits et militants internationalistes qui n’avaient pas renoncé aux idéaux de « L’Internationale » : « s’ils s’obstinent, ces cannibales, / A faire de nous des héros / Ils sauront bientôt que nos balles / Sont pour nos propres généraux ».

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