Politique

Une attaque contre nos droits démocratiques sans précédent

Interdiction de manifester. Hollande et Valls ont-ils évité une crise politique ?

Publié le 22 juin 2016

L’annonce par le gouvernement de sa décision d’interdire la manifestation contre la loi travail qui devrait se tenir jeudi 24 juin à Paris n’a pas manqué d’envoyer un véritable onde de choc à travers le paysage politique. Cette attaque sans précédent contre les droits démocratiques a suscité de vives critiques tant à droite qu’au sein même des rangs socialistes et isolé encore plus le gouvernement. En autorisant finalement la manifestation, bien que dans des conditions draconiennes, celui-ci tente désormais de fermer la crise politique au bord de laquelle il se trouvait.

Ivan Matewan

L’ampleur de l’attaque constituée par cette interdiction de manifester est presque sans précédent dans l’histoire politique contemporaine de la France. Hollande n’en est pas pourtant à sa première manifestation interdite près. C’est d’ailleurs sans aucun doute le champion de manifestations interdites. Il a interdit de nombreuses manifestations pro-palestiniennes en juillet 2014 à Paris ou contre les violences policières à Toulouse après l’assassinat de Rémi Fraisse aux mains de la police un peu plus tard cette même année. En 2015, les manifestations en solidarité avec les migrants ont également été interdites. Depuis les attentats du 13 novembre, l’état d’urgence constituait par ailleurs une sorte d’épée de Damoclès sur les manifestations et les manifestants.

Mais cette tentative d’interdire la prochaine manifestation parisienne contre la loi travail semblait différente. Et ce, avec raison. Jamais le gouvernement n’avait encore osé jusque-là interdire aux organisations syndicales de manifester. Le bras-de-fer qui opposait depuis le 14 juin l’intersyndicale et le gouvernement sur l’autorisation ou non de la manifestation du 23 juin était donc un test crucial pour ce dernier. S’il l’avait réussi, il aurait pu dorénavant interdire les manifestations non seulement sur des questions politiques, mais aussi sociales. Et, surtout, interdire les manifestations organisées par des organisations syndicales représentatives comme la CGT, tout de même la principale confédération syndicale en France.

Il faut remonter jusqu’en 1962 pour retrouver un cas semblable dans l’histoire de la Ve République en France. À cette époque, la CGT appelle en pleine guerre d’Algérie avec d’autres syndicats à manifester contre l’OAS à Paris. Le préfet de police, Maurice Papon, donne l’ordre de réprimer le cortège. Les manifestants se réfugient dans la station de métro Charonne, mais l’entrée est fermée. La police en assassine 9.

L’annonce par le gouvernement de sa décision d’interdire cette manifestation a envoyé une onde de choc d’un bout à l’autre du paysage politique. À tel point qu’une crise politique importante semblait s’ouvrir.

Dans les rangs socialistes, les réactions ne se sont pas faites attendre. « Je considère, et je pèse vraiment mes mots, que c’est une faute historique. C’est la première fois depuis 1958 qu’un gouvernement interdit une manifestation syndicale », a déclaré Christian Paul, député de la Nièvre, mercredi matin sur iTélé. «  Nous étions à deux doigts de trouver un accord sur la loi travail, et c’est le moment que le gouvernement a choisi pour interdire la manifestation. Interdire la liberté de manifester, à Paris, en 2016...  » a-t-il poursuivi.

Quant au député de Paris, Pascal Cherki, il a qualifié la décision du gouvernement de « pitoyable » et « dangereuse ». « Le gouvernement invente maintenant la déchéance de manifestation contre les syndicats  » a-t-il déploré sur Twitter. Karine Berger, députée des Hautes-Alpes, a elle aussi vivement critiqué la décision du gouvernement.

Du côté des organisations syndicales, les critiques étaient vives. Non sans surprise, la décision du gouvernement a aliéné l’un de ses meilleurs alliés. Le numéro un de la CFDT Laurent Berger, caution syndicale de la politique pro-patronale de Hollande et fervent défenseur de la loi travail, s’est vu obliger de se prononcer contre la décision du gouvernement, affirmant qu’ « il faut donner la possibilité à chacun de manifester dans de bonnes conditions. »

La droite s’est elle aussi jointe au chœur d’indignation, Nicolas Sarkozy déplorant qu’un gouvernement « républicain » puisse interdire une manifestation et Marine Le Pen dénonçant toute l’histoire comme un « enfumage ».

Dans ce contexte le gouvernement s’est rapidement retrouvé de plus en plus seul. Pour la première fois depuis le début du quinquennat, la gauche parlementaire, jusque-dans le camp même du Président, et l’organisation syndicale ayant accompagné l’ensemble des contre-réformes se sont mises à dénoncer l’offensive autoritaire du gouvernement. Alors qu’il est au plus bas dans les sondages de popularité, que 70 % de la population s’oppose à la loi travail et 60 % dit « comprendre », voire « soutenir » le mouvement de contestation, le spectre de voir sa majorité parlementaire se fracturer ou s’effondrer un peu plus, de perdre un allié fondamental comme la CFDT et de se retrouver seul parmi tous devait être chassé à tout prix.

Son revirement au cours de l’après-midi servait non seulement à apaiser et resserrer les rangs socialistes, mais surtout à éviter l’ouverture d’une crise politique d’ampleur. Sa décision d’autoriser finalement la manifestation a fermé cette crise naissante, du moins temporairement. Mais il était tout de même un prix à payer pour le gouvernement. En se faisant le défenseur intransigeant de l’interdiction pure et dure, Manuel Valls a encore une fois aliéné une partie de son camp politique, certains allant même jusqu’à demander encore plus vigoureusement sa tête. Quant aux organisations syndicales, elles semblent sortir de cet épisode dramatique avec une image redorée face à un gouvernement extrêmement impopulaire et perçu comme hostile.

Pour l’instant, le saut que voulait faire le gouvernement dans son autoritarisme face à la mobilisation contre la loi travail et son monde a été mis sinon en échec, du moins en suspens. La crise politique aussi.