Politique

« Laïcité », « libération des femmes », « protection des musulmans »…

Interdiction du burkini. Un contre-argumentaire pour lutter contre la déferlante islamophobe

Publié le 18 août 2016

Depuis Cannes, les déclarations de maires de différentes villes de France voulant interdire le port du burkini sur « leurs » plages se sont succédées en cascade : Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes), Sisco (Corse), Touquet (Pas-de-Calais), Leucate (Aude). Certaines au nom de la laïcité, pourtant largement bafouée par les politiques, d’autres instrumentalisant la libération des femmes, ou encore en usant de prétextes toujours plus incroyables : respect des conditions d’hygiène, troubles à l’ordre public ou encore…difficulté de sauvetage en mer et même protection des musulmans ! Des femmes ont d’ores et déjà été verbalisées, forcées de changer de tenue ou même de quitter la plage. Au milieu de la surenchère des propos toujours plus détestables de politiciens des différents étages, mais également des échanges animés qui nous traversent plus en général, essayons de débroussailler - un peu - cette mal nommée « polémique » - on préfèrera « intensification du racisme d’Etat » - et de développer quelques contre-arguments.

Mar Martin

« Respecter les conditions d’hygiène »

On ne s’attardera pas longtemps sur celui-ci qui est peut-être un des moins crédibles, voire même compréhensibles à vrai dire… Peut-être juste le temps de se demander en quoi une combinaison de plongée serait plus « hygiénique », ou encore n’importe quel vêtement gardé malgré la chaleur du soleil pour les peaux les plus sensibles…

« Difficulté de sauvetage en mer »

Bon. Ca se passerait presque de commentaire également. On ne manque pas de se noyer que lors d’une baignade, mais également lorsqu’on tombe accidentellement dans l’eau. Peut-être devrait-on interdire les noyades habillées ?…
Passons donc aux choses sérieuses.

« Libération des femmes » et « respect des bonnes moeurs »

Mais quelle hypocrisie ! Qui croit sérieusement au féminisme de David Lisnard, Jean-Pierre Chevènement, Valls et j’en passe ? N’y a-t-il pas une légère contradiction à revendiquer l’émancipation des femmes par le fait même de leur imposer une manière de s’habiller (ou de ne pas s’habiller) ? Allez, un peu d’honnêteté ! Vous qui avez récemment renommé votre Ministère « des Familles, de l’Enfance et des Droits des Femmes », confinant ainsi une fois de plus les femmes au rôle - « naturel » bien sûr ! - de mères. Evidemment suis-je bête, car sinon « Mais qui va garder les enfants ? » Ou peut-être trouvez-vous au summum de la libération de voir nos corps exhibés, sur-sexualisés dans vos affiches publicitaires ? Ben oui, c’est que ça rapporte le corps des femmes n’est-ce pas ? Le harcèlement quotidien, dans la rue, le métro, au boulot ? Bof, faisons-leur des petites affiches et appelons ça « campagne contre le harcèlement de rue », ça calmera leurs ardeurs. Oh et puis allez ! ne nous privons surtout pas nous-mêmes, les politiques, de profiter de cet avantage, à l’exemple - parmi tant d’autres - de Monsieur Sapin qui a allègrement claqué l’élastique de la culotte d’une journaliste. Ainsi, pour vous, nous devons accepter notre rôle bien rangé pour le fonctionnement de votre société. Mettons donc Jacqueline Sauvage en prison, sans quoi une libération si elle avait lieu pourrait donner le courage à d’autres de se sortir de cette emprise.
Non franchement je vous promets, ce n’est pas vous qui allez nous libérer, vous qui gérez le système, ce système même qui organise notre oppression. Et je ne serai pas non-plus votre caution à l’exercice de l’islamophobie.

« Troubles à l’ordre public » et « protection (= discrétion) de la communauté musulmane »

Allez, commençons par une petite « compil’ des perles de nos politicards » :
Jean-Pierre Chevènement, dans une interview à Europe 1 : « Ma position, c’est la liberté sauf nécessité d’ordre public ». Celui-ci sera soutenu par Manuel Valls, qui déclare à la Provence : « Si nous voulons construire un islam de France compatible avec nos valeurs, nos libertés, l’égalité homme-femme, il faut que l’islam, comme les autres religions l’ont fait, accepte la discrétion dans la manifestation des convictions religieuses » ou encore « Je comprends les maires qui, dans ce moment de tension, ont le réflexe de chercher des solutions, d’éviter des troubles à l’ordre public ». Cette dernière phrase, c’est pour consacrer le propos du maire de Cannes, David Lisnard, qui - croyons-le sur parole - n’aspire qu’à la protection des personnes assimilées musulmanes, en interdisant le port « d’une tenue de plage manifestant de manière ostentatoire une appartenance religieuse alors que le France et les lieux de culte religieux sont actuellement la cible d’actes terroristes. »

Nous voilà rassuré.e.s. Ou pas. Il nous faudrait croire que cette interdiction se veut éviter de reproduire des agressions telles celle intervenue il y a quelques jours - mais après l’interdiction du burkini à Cannes, notons-le - à Sisco en Corse ? Croire que faire converger toutes les Unes de journaux sur la manière de se vêtir d’une partie de la population protège ces mêmes personnes ? que le fait de relayer les propos haineux, assimilant « religion musulmane » et « terrorisme » de l’ensemble de la classe politique, ne fait pas le jeu de la droite et du FN ? C’est vrai que ça semble très sécurisant. « Sa décision, [assure David Lisnard à Libération], ne vise qu’à donner à sa police municipale « les moyens d’intervenir en cas de provocations » ». On se demande, encore plus après le meurtre d’Adam Traoré cet été, dans quels sens iront les « interventions policières »…

Mais quelle honte ! Il faudrait qu’on gobe l’énormissime : l’interdiction du burkini n’est pas l’interdiction du port d’un vêtement, dans la mesure où le burkini n’est pas un simple élément de mode. Elle signifie l’interdiction, à une partie des musulman.e.s et des femmes, de se baigner voire d’accéder à certains lieux du territoire. Comment appelle-t-on cela ? Sûrement pas de la « protection ».

« Respect de la laïcité »… pour le meilleur et pour le pire.

Un argument qui n’est pas nouveau puisque depuis plusieurs années utilisé pour interdire ou tenter d’interdire le voile ci et là. Commençons par pointer l’ironie et l’hypocrisie du contexte. Cette nouvelle « polémique » - comme l’aiment à nommée nos médias préférés - prend place en plein milieu de l’été, des vacances, notamment, du mois d’août. Comme tout le monde n’est pas en vacances au mois d’août, certains ont facilement remarqué et avec une certaine joie que le mois d’août est ponctué d’un jour férié : le 15 août. Chouette, une WE de trois jours ! - enfin, pour les plus chanceux.ses d’entre les travailleur.se.s de ce mois. Si l’on se réjouira de quelques heures de loisirs supplémentaires gagnées, rappelons-nous tout de même sur quel motif ces heures de vie récupérées sont basés. Le 15 août célèbre chaque année en France l’Assomption de Marie, Ô mère de Dieu montée au ciel en ce jour il y a 2 millénaires. Cette journée consacre ainsi officiellement les racines catholiques de la « nation française ». Une fête religieuse, catholique, entièrement institutionnalisée - et ce n’est pas la seule comme on le sait. Ironie des dates… N’est-ce pas un affront à cette fameuse laïcité (d’Etat, rappelons-le) ? « Non, me dira-t-on, c’est la commémoration des traditions et de l’Histoire de notre Nation. » Ah bien. Et ne fait pas partie de l’Histoire le fait qu’il y a plusieurs décennies de cela, à l’heure de la grande expansion industrielle française, l’on fit venir en France des milliers de travailleurs du Maghreb pour profiter d’une main-d’oeuvre qualifiée mais peu chère, exploitable à souhait ? A l’heure où les grands industriels français en tiraient d’énormes profits, qu’importait leur religion. Maintenant que les mêmes trouvent leur main-d’oeuvre à bas coûts dans d’autres pays « subalternes » et augmentent leurs profits en réduisant leur nombre d’employés, organisant par là-même un chômage de plus en plus massif, il faut bien trouver un responsable autre qu’eux-mêmes… « Et si l’on pointait du doigts les fils.filles et petit.e.s-fils.filles de ceux dont on a rongé jusqu’à la moelle il y quelques années ? »

La laïcité sert aujourd’hui d’argument pour trouver un coupable aux maux pourtant bel et bien causés par ceux qui l’utilisent. D’un acquis contre la mainmise des Institutions religieuses sur nos vies, la laïcité, censée être entendue comme laïcité « d’Etat », séparation de l’Eglise et de l’Etat, est transformée comme instrument d’interdiction de la pratique libre d’une religion ou une autre par les habitant.e.s de ce même Etat, actuellement l’islam étant plus visé, et se combinant à un racisme d’Etat. La différence est grande, entre le refus que l’Etat soit assimilé à une Institutions religieuse, nous imposant une forme de croyance, de morale, de façon de vivre liée à cette religion, et l’interdiction aux individus eux.elles-mêmes de ne pas pratiquer telle ou telle religion.

L’on pourrait continuer un moment sur les multiples contradictions que doit gérer cette nouvelle opération de racisme d’Etat. Dans un article de La Vie, l’on trouve par exemple ce paragraphe édifiant : « Raphaël Cornu-Thénard, président d’Anuncio, un mouvement catholique connu notamment pour ses actions d’évangélisation sur les plages, dénonce quant à lui « une réaction de peur de la part de la mairie, qui ne peut être que néfaste au dialogue interreligieux et aux activités de l’Église catholique ». Anuncio n’a pas d’activités à Cannes pour le moment mais « s’il faut envoyer quelques missionnaires, nous le ferons ! » assure Raphaël Cornu-Thénard qui rappelle que« personne n’a jamais accusé Anuncio de contrevenir à la laïcité ». Ce sujet sera d’ailleurs abordé par les membres d’Anuncio lors de leur prochain Congrès Mission, en octobre. » Ne te fais pas trop de mauvais sang Raphaël, Valls n’avait pas l’air de penser à toi quand il déclarait que « Les plages, comme tout espace public, doivent être préservées des revendications religieuses. »

Et pour conclure, voici qu’aujourd’hui on se réveillait en entendant France Info parler de la visite « privée mais très politique » de Hollande - tenez-vous bien - au Vatican ! Eheh ben oui, on n’est pas un affront près ! L’enjeu est double : apaiser les relations, jugées jusqu’ici « désastreuses », entre l’Etat français et l’Eglise après le meurtre du prêtre Jacques Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray, et, surtout, draguer l’électorat catholique en cette période de pré-Présidentielles difficiles, électorat qui habituellement « [vote] plutôt à droite « à trois quarts » ».

Preuve supplémentaire s’il en fallait que l’enjeu autour du burkini n’est en aucun cas éthique, moral - si tant est que la morale serait indépendante de ceux qui nous dirigent - mais bel et bien politique. Comme nous le disions dans un article précédent : « Un tournant bonapartiste visant à alourdir, et ce jusque sur la plage, la chape de plomb qui pèse sur les classes populaires, par le biais d’un racisme et d’un sexisme d’Etat – les femmes devant se conformer à un standard vestimentaire officiel dicté par l’exécutif. Une assimilation entre populations musulmanes (ou considérées comme telles) et terrorisme, visant avant tout à diviser la population sur fond de relents xénophobes, bien loin de la prétendue lutte contre le terrorisme érigée tel un étendard masquant la course populiste derrière le FN en vue de 2017. »