Politique

Entretien avec une militante de la Coordination des intermittentEs et précaires (CIP)

Intermittents. Le rêve du Medef : « une caisse autonome » pour l’assurance chômage

Publié le 19 juin 2016

Entretien. Depuis maintenant plusieurs mois, les intermittentEs et les précaires sont mobilisés pour leurs droits à une indemnisation chômage plus juste. Pour faire le point, nous avons rencontré Claire Marx, comédienne et militante de la Coordination des intermittentEs et précaires (CIP) d’Île-de-France.

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Où en est la situation des inter­mittentEs ?

Suite à la mobilisation de 2014, il a été inscrit dans la loi sur le dialogue social, loi dite « Rebsamen » qu’il reviendrait désormais aux syndicats du secteur du spectacle vivant et de l’audiovisuel de fixer les règles d’indemnisation des annexes 8 et 10. Mais ces négociations de secteur sont soumises à un cadrage odieux du Medef qui, comme toujours, dicte les règles du jeu et impose des économies à faire sur le dos des chômeurEs. Malgré ce cadrage intenable, les syndicats de salariéEs et d’employeurs du secteur sont arrivés à un accord, signé le 28 avril dernier. Cet accord est vertueux : il revient à un principe mutualiste grâce a une ouverture de droitS à date anniversaire, permettant une indemnisation sur 12 mois. Il permet ainsi de faire revenir dans le régime d’indemnisation les plus précaires, et prévoit aussi un plafonnement plus fort des salariéEs à hauts revenus.

Cet accord défendu par toute la profession a été rejeté par la CFDT (dont la branche spectacle avait pourtant signé l’accord...) et le Medef, sous prétexte que les 90 millions d’euros d’économie que prévoit cet accord ne sont pas suffisants.

Et concernant les autres précaires ?

L’obsession du Medef à détruire le régime spécifique des intermittentEs a monopolisé les débats de la quasi-totalité des séances de négociations sur le régime général d’assurance chômage, alors que celui-ci concerne 6 millions de personnes ! Néanmoins, les propositions du Medef concernant l’ensemble de l’assurance chômage sont assez claires : réduire le droit de chômeurEs, et notamment des plus précaires, ceux qui travaillent en contrat court et/ou à temps partiel. Il est également bon de rappeler que le gouvernement a demandé 800 millions d’euros d’économie sur le dos des chômeurEs, ce qui est simplement scandaleux quand déjà 6 chômeurEs sur 10 ne sont pas indemnisés.

Malgré l’annonce par le gouvernement d’une victoire pour les intermittentEs, la mobilisation semble continuer. Qu’en est-il ?

Aujourd’hui le gouvernement déclare que tout va bien, alors qu’il s’apprête à mettre la main au portefeuille pour faire taire la mobilisation. En effet, comme le suggérait déjà la lettre de cadrage, le Medef demande au gouvernement de participer au financement de l’indemnisation des intermittentEs, ce qui est très dangereux. L’assurance chômage fonctionne sur le principe de la solidarité interprofessionnelle, ce qui signifie que l’ensemble des salariéEs cotise à une seule et même caisse d’assurance chômage qui ensuite indemnise les chômeurEs de tous les secteurs. Le financement particulier de l’État sur l’indemnisation des intermittentEs nous amènerait vers une caisse autonome – le rêve du Medef – et nous rendrait dépendant du budget et du bon vouloir des gouvernements successifs. Ce serait la disparition programmée des annexes 8 et 10.

Pourquoi les intermittentEs cherchent-ils/elles à défendre leurs droits en lien avec les précaires ?

Nous ne cessons de dire que nous sommes des intermittentEs de l’emploi, des travailleurEs en emploi discontinu. Notre régime spécifique d’assurance chômage a pour but d’assurer une continuité de revenu dans cette discontinuité de l’emploi. À l’heure où 80 % des embauches se font en contrat court et/ou précaire, nous continuons de défendre le fait que notre régime a pour vocation à s’étendre à l’ensemble de l’emploi discontinu, peu importe le secteur d’activité. C’est donc une lutte qui dépasse largement la question de l’intermittence du spectacle. De plus, « intermittentE » n’est ni un statut ni un métier, et bon nombre d’entre nous passent régulièrement par les cases « chômeurEs non indemnisés », « allocataires du RSA »... Et c’est contre cette politique de précarisation de l’ensemble de la population, que nous luttons avec d’autres.

Et la loi travail dans tout ça ?

Le calendrier est inédit, et met en lumière une évidence : la loi travail, qui attaque le droit des salariéEs, et la destruction progressive de l’assurance chômage sont les deux mâchoires d’une même politique qui broie nos existences. Depuis longtemps, nous disons que les réductions successives des droits des chômeurEs ont pour effet direct une pression accrue sur les personnes en emploi, le fameux « si tu n’es pas content, y en a 100 000 qui attendent ta place ». Cela n’a jamais été aussi criant. Sous couvert d’une politique du plein emploi à tout prix – plein emploi qui n’est qu’une chimère –, le gouvernement se plie au désir du Medef d’avoir une main-d’œuvre précaire obligée d’accepter n’importe quel emploi à n’importe quel prix. Mais aujourd’hui, nous sommes nombreux à refuser de nous plier à cela !

Un autre point dont on parle peu dans le projet de loi travail est l’article 52. Cet article vise à légaliser ce que le Conseil d’État a jugé illégal en octobre 2015 : le prélèvement par Pole emploi des indus sur les allocations chômage sans contrôle du juge. C’est donc là encore la preuve de l’État de non-droit dans lequel nous vivons aujourd’hui !

Propos recueillis par Simon Lambert

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