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Notre classe

Quelques enseignements après 60 jours de grève à la FNAC des Champs Elysées

Interview. « À la fin, c’était aussi les garçons qui portaient les pancartes avec les revendications des femmes dans la grève à la FNAC ! »

Après une grève courageuse de plus de 60 jours à la FNAC Champs Elysées, Révolution Permanente a interviewé F., qui travaille à temps partiel au magasin depuis neuf ans. Elle est l’une des animatrices de cette grève, la plus longue dans l’histoire du magasin, et elle partage avec nous un premier retour et bilan de la grève, à quelques jours d’avoir obligé la direction à négocier autour d’une table avec les grévistes. Elle nous raconte également comment les revendications concernant les femmes travailleuses ont été prises en charge par l’ensemble des grévistes de la FNAC. F. sera présente samedi prochain à 15 heures pour une projection-débat autour du film Pride, à l’Université Paris 8, pour partager cette expérience riche en enseignements pour l’avenir. Propos recueillis par Laure Varlet

Révolution Permanente : Est-ce que tu peux nous expliquer quelles étaient les revendications de votre grève, et particulièrement celles qui concernent les droits des femmes ?

F. : La grève est partie du constat qu’une disparité existait dans le traitement de la direction vis-à-vis des salariés d’une même entreprise sous une même convention. C’est-à-dire qu’à la FNAC des Champs Élysées, nous n’avons pas le même traitement de salaire que dans les autres FNAC parisiennes. L’histoire a commencé par une erreur de la direction en décembre 2014, lorsqu’ils nous ont payé les dimanches comme les autres FNAC, et le mois d’après ils nous ont repris l’argent en nous expliquant que nous on n’était pas payés pareil que les autres. À ce moment-là, on s’est lancés dans une expertise de 50 fiches de paie de 60 salariés et on s’est rendu compte qu’il n’y avait pas que les dimanches qui avaient été mal payés, mais qu’il y avait d’autres choses, entre autres les accidents de travail et les congés maternités. À partir de là, on a commencé à en parler entre nous, à en parler aussi dans les instances représentatives du personnel, où on a expliqué à la direction que ce n’était pas possible cette discrimination. En ce qui me concerne, je me suis penchée en particulier sur la problématique des accidents de travail et des congés maternités. J’ai tenté des médiations avec la direction, je les ai d’abord alertés sur la gravité de ce qui était en train de se passer : d’être une femme, enceinte, et en plus de perdre un tiers de son salaire… ce n’est vraiment pas possible ! Donc on a décidé qu’on ne pouvait pas laisser passer cette situation et que ça allait être une revendication de notre grève. On ne pouvait pas permettre que les femmes qui travaillent à la FNAC soient obligées de se demander si elles peuvent se permettre d’avoir un enfant parce qu’elles savent qu’elles vont perdre un tiers de leur salairependant des mois !

RP : Quelle est la situation des femmes travaillant à la FNAC des Champs actuellement ?

F : À la FNAC des Champs, nous sommes actuellement 50 femmes et 104 hommes. La majorité de femmes travaillent au service client ou en caisse (une infime minorité est en rayon), et l’énorme majorité sont à temps partiel. C’est clairement un temps partiel qui devient imposé et subi, parce qu’il y a plusieurs femmes qui ont demandé à augmenter le contrat-horaire, et à qui on l’a refusé. Donc il s’agit de femmes qui se retrouvent à devoir travailler la nuit et le dimanche pour essayer d’avoir un salaire équivalent à un temps-plein. On a donc vu que la question des droits des femmes et des mères de famille n’a pas l’air d’être une priorité ici et on a décidé qu’on voulait se battre pour ça. C’était notre objectif en portant la revendication sur les congés maternités au plus haut dans la grève. Au début, ce n’était pas facile parce qu’il y a une majorité d’hommes, et nous sommes une minorité de femmes, et les hommes ne sont pas forcément à l’aise avec ce genre de sujet. Ce n’est pas qu’ils ne le considèrent pas, mais nous vivons dans une société où ces questions-là sont laissées toujours au second plan. Mais après quand on leur explique, bien évidemment qu’ils comprennent, qu’ils sont choqués et qu’ils veulent faire grève pour ça aussi. Et à la fin, c’était aussi les garçons qui portaient les pancartes en disant que les femmes sont mal payées pendant les congés maternités. Et ils étaient fiers de les porter ! Au début, cette revendication était portée par les femmes, et à la fin elle était portée par tout le monde, et c’est ça qui est important !

RP : Tu penses que cette grève a aidé les hommes à prendre conscience des problématiques qui touchent les femmes travailleuses ?

F : Oui, et je pense que c’est vrai pas que pour les hommes ! Je pense que cette grève a fait prendre conscience de beaucoup de choses même aux femmes. Je pense qu’on est dans un système où même nous, les femmes, on ne se défend plus nous-mêmes, où on accepte certaines choses comme si c’était normal. On pense que c’est normal de se faire imposer un temps partiel par le patron. On pense que c’est normal de galérer pendant son congé maternité. On pense que c’est normal d’avoir moins de sécurité de 20h à minuit, alors que c’est une majorité de femmes qui y travaillent. On pense que c’est normal de se faire agresser et insulter quand on travaille en caisse. Donc ce sont nos consciences qu’il a fallu éveiller pour lutter contre toute cette injustice, et moi la première. Cette grève m’a aussi fait remettre en question plein de choses. Donc certes il y a prise de conscience de la part de nos collègues hommes, mais pas que, de la part des femmes aussi. Et je pense que ça s’est fait en vivant la grève au jour le jour, en vivant les difficultés des femmes, à la fois pendant le travail, et pendant la grève.

RP : Tu parles des difficultés des femmes pendant la grève, tu penses à quoi exactement ?

F : On a eu des femmes très courageuses pendant la grève, je pense notamment à une des collègues. Tout en ayant des enfants, elle était là tout le temps, tous les jours. Et on en a discuté de comment s’organiser avec les enfants, et elle disait : « heureusement que mon mari me soutient et qu’il est là pour s’occuper des enfants ». Mais c’est dingue, parce que justement on est amenées à dire que c’est une chance d’avoir un mari qui partage ce qu’on fait et qui s’occupe des petits, alors que quand c’est un homme qui lutte, souvent ça va de soi que ce sont les femmes, les mères de familles qui s’occupent des enfants à la maison. Donc, tout le monde galère quand on mène une lutte et qu’on n’a personne pour s’occuper des enfants, mais quand on est une femme, c’est souvent plus compliqué. Et en plus, une chose dont on ne parle pas assez, ce sont justement les femmes des grévistes qui ont été un soutien énorme pour la lutte, qui ont fait leur possible que leurs maris soient présents sur le piquet sept jours sur sept. Encore une fois, même ces femmes qui n’ont pas fait grève parce qu’elles ne travaillent pas à la FNAC, elles ont joué un rôle impressionnant dans notre grève, et ça il faut le dire ! Franchement, il faut être convaincue et avoir du courage pour accepter que ton mari ne soit pas là pendant 60 jours et t’occuper de tout, c’est impressionnant ! Mais on n’en parle pas souvent, parce que dans cette société on trouve ça normal que ça soit les femmes qui s’occupent des enfants à la maison.

RP : Votre grève est finie après 60 jours, qu’est-ce que tu peux nous dire par rapport à ça ?

F : Il y a plusieurs victoires dans cette grève. D’abord, on a réussi à rompre la politique d’isolement de la direction à notre égard. Ils ont voulu nous isoler par rapport aux autres FNAC, par rapport aux syndicats, personne n’était au courant de notre grève, les syndicats ne communiquaient pas, ne nous aidaient pas. La première victoire qu’on a eue c’est quand des soutiens extérieurs sont venus nous aider. Pour nous, vous avez été un symbole de convergence et de solidarité très forts. Parce que même si on a l’impression qu’on est tous petits, en fait non, parce qu’il y a plein de petits partout, et quand on est ensemble on devient gros, et quand on est gros, on devient fort !

La deuxième victoire c’est que malgré le fait qu’on n’a pas eu le soutien des syndicats à l’intérieur de la FNAC, on a réussi à s’asseoir autour d’une table de négociations avec la direction. C’est-à-dire que la direction a dû reconnaître les grévistes et nous accepter comme interlocuteurs pour discuter de nos revendications. On a dû se battre pour ça, mais on a réussi.

Et ensuite, on a eu des victoires factuelles. On a réussi à obtenir une réévaluation de la prime de 40 euros brut par mois pour un salarié à temps plein, ce qui représente 480 euros par an dans une entreprise où il n’y a plus d’augmentation, où il y a un plan de licenciements en cours, etc. C’est une victoire parce qu’ils n’accordent plus rien aux salariés et que nous on leur a arraché des choses parce qu’ils ont de l’argent, ils se paient grassement plusieurs millions par an, donc pour nous c’est une victoire. On a obtenu également l’engagement de la direction pour l’amélioration de nos conditions de travail, sur l’aménagement des horaires, sur les plannings à l’avance, sur les intérimaires pour qu’ils arrêtent d’être des bouche-trous. Pour les congés maternités, la direction a dit qu’ils avaient pris conscience qu’il y avait des réels problèmes. Et pour les cas qu’il y a eu où les mamans ont été mal payées, de toute façon on passe aux prud’hommes la semaine prochaine...




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