Société

L’expulsion de Roman empêchée par la PAF de Chapelle Debout !

Interview. Collectif La Chapelle Debout : « le jour où nous avons empêché une déportation »

Publié le 28 octobre 2016

Le lundi 24 octobre un membre du collectif La Chapelle Debout rendait visite à Roman, un afghan de 24 ans, alors retenu dans un centre de rétention. Le lendemain, suite au rejet de son recours au tribunal, Roman apprenait que son expulsion était prévue pour le mercredi 26 octobre 2016 par le vol Air France AF 1774 à 9h40 au départ de l’aéroport Charles de Gaulle. Le collectif La Chapelle Debout s’est alors mis en ordre de bataille pour empêcher que Roman soit expulsé : des membres du collectif, et autres volontaires, qui disposent désormais d’une Patrouille Anti-Frontières, ont appelé, entre autres, les passagers du vol dès 7h15 pour leur expliquer le cas de Roman. "Bagagistes, personnels de bord, commandants de bord, co-pilotes, voyageurs, touristes, refusez de voyager avec des déporté.es !" Une réussite car Roman est encore parmi nous. Retourné au CRA, la mobilisation pour lui et les autres, continue donc !

Propos recueillis par C. Manchette auprès d’Houssam membre fondateur du collectif La Chapelle Debout

« Roman c’est l’exemple que c’est possible d’arrêter une expulsion, d’empêcher celle là et bientôt les autres »


C.Manchette : Est-ce que tu peux revenir sur ce qu’est le collectif chapelle debout ? Puis nous expliquer votre politique, et les dispositifs que vous avez mis en place, pour lutter contre les rafles et empêcher des expulsions ?

Houssam : Le collectif s’est créé formellement il y a un an. Il a pour caractéristique de réunir des migrants et des personnes solidaires. On est notamment attentif à deux choses. La première c’est la parole des migrants (on traduit des tracts, leurs témoignages), rendre la parole et les aider à agir collectivement pour la porter.
L’autre axe est d’essayer d’agir pour répondre à la situation : rendre les coups.
C’est par exemple ouvrir les bâtiments vides comme le lycée Jean Jaurès tant qu’ il y a des gens à la rue, alors même qu’ il y a 3 fois plus de logements vides en Europe que de SDF.

Ainsi quand on a compris que les rafles allaient devenir un mode politique de « gestion » avec l’annonce du camp d’hidalgo,on a créé la Brigade Anti-rafle (la BAR) on essaye d’empêcher les rafles, de les rendre caduques.
Empêcher une rafle c’est possible. On en a perturbé ou empêché trois à ce jour. C’est pas assez mais on a de l’espoir. On va faire une réunion publique bientôt pour expliquer à tous les gens intéressés comment participer.

Un des objectifs est de casser l’assignation identitaire et la frontière migrant-personne solidaire induite par la rafle.

Cela a deux effets : c’est de créer une confiance particulière entre personnes solidaires et exilés qui participent beaucoup. Et diffuser des infos, notamment juridiques, pour ne pas se retrouver démunis au commissariat. Cette confiance est aussi un support pour faire des choses ensemble.

Les migrants sont déshumanisés d’une façon qui va très loin : c’est la déshumanisation raciste qui autorise la répression. Faire face ensemble à la police, ça permet de créer un certain type de lien qui, outre qu’il protège potentiellement la personne qui risque le CRA ou l’aide, s’il a reçu une OQTF, et vise à enrayer l’assignation identitaire induite par la rafle (en gros il y a des corps et des territoires sur lesquels la police a des droits particuliers).

L’autre effet c’est de marquer l’espace public : c’est pour ça qu’on a fait des affiches (Merci aux imprimeurs solidaires), des manifs et qu’on voudrait faire des rafles un événement. Marquer un espace public pour ne le laisser ni à l’extrême droite, ni aux publicitaires.

Il faut être suffisamment sur place, être bien organisés avant, pendant, après.
Tout cela est soumis à beaucoup de paramètres. C’est encore fragile mais on a de l’ espoir.

Depuis le 31 juillet, ça s’est aggravé. Un mineur a été tasé dans la rue. Il y a eu 25 rafles, plus de 4000 personnes interpellées. Dans les commissariats, on distribue les OQTF, on en compte 432, avec prise d’empreintes. En ce moment il y a entre 1500 et 1800 personnes entre Stalingrad et Jaurès.

"Nous avons besoin de monde pour empêcher ces rafles !"


C.M : Peux-tu nous en dire un peu plus sur l’expulsion de Roman et comment le collectif a réussi à l’empêcher ce mercredi 26 octobre ?

Il y a quelques jours on a créé la PAF (la patrouille anti-frontières), notre patrouille à nous. Et oui, on a gagné aujourd’hui pour Roman. Roman c’est l’exemple que c’est possible d’arrêter une expulsion, d’empêcher celle-là et bientôt les autres.

On va faire un protocole et on espère qu’il circulera ou sera amendé, pour que partout on puisse essayer de faire pareil !

Nous avons besoin de monde pour empêcher ces rafles ! 07 68 77 97 16 : Il suffit d’envoyer un texto « inscription anti-rafles » à ce numéro pour recevoir les informations sur les rafles à venir.

Nous reproduisons ici le récit de l’empêchement de l’expulsion, publié sur la page Facebook du collectif La Chapelle Debout :

Attentif(ve)s, ensemble !"
Le jour où nous avons empêché une déportation.
Notre PAF (Patrouille Anti-Frontières ) leur a mis des pifs.
Du coup, l’ expulsion a fait plouf !
Aujourd’hui, on a gagné !
Mais ni Roman, ni les milliers de retenus, ni nous, ne dormons sur nos deux oreilles.
La seconde expulsion était prévue depuis le 18 octobre.
La troisième pourrait arriver par surprise.
"Please mind the gap between the police and the justice."
Entre temps, ce lundi, le juge "des libertés" mais surtout de la Détention (qu’on appelle dans le milieu, Monsieur 100 %) a prolongé la rétention de Roman.
Ce tribunal a de curieuses pratiques pour promouvoir la Justice.
Il est construit dans l’enceinte d’une caserne et est attenant au CRA du Mesnil-Amelot.
La prison pour Étranger.es est installée au bord d’un champ de maïs et est survolée par les avions qui se posent et décollent de Roissy.
L’annexe du Tribunal de Grande Instance de Meaux, en Seine-et-Marne est cernée à sa droite par une compagnie de CRS et donc, à sa gauche, par le Centre de Rétention Administrative. Cela participe sans doute de l’impartialité de la juridiction.
En 2011, la Cour de cassation a jugé qu’une salle d’audience ne pouvait pas être placée dans un centre de rétention mais devait être « autonome ».
Il y a 11 places assises pour le public dans le tribunal et une chaîne sur le portail.
L’ambiance est carcérale.
L’association ADDE (avocats pour la défense des droits des étrangers) a indiqué qu’il n’y avait aucun moyen de s’entretenir avec les familles des retenus, « sauf sur le parking » et elle a dénoncé le fait que les retenus soient "conduit.es à l’audience par un couloir interne, pas par la rue, qui passe par le centre de rétention, la Compagnie Républicaine de Sécurité puis le tribunal, ce qui en dit long sur l’autonomie de cette salle."
Et après certain.es osent encore dire que la justice des étranger.es n’est pas une justice d’exception.
Roman avait un mauvais traducteur qui n’a rien traduit de ce qu’il a dit. L’avocat commis d’office qui a découvert son dossier 5 minutes avant l’audience, n’a rien plaidé.
Il était furieux après le jugement.
Il a appris l’heure de son audience 1h avant.
"Please mind the gap between the CRA and the airplane."
C’est entre autres ce que les 10 personnes qui composaient la Brigade Internationale notre Patrouille Anti Frontières à l’Aéroport Charles de Gaulle on dit aux passagers dès 7h15 ce matin.
7 nationalités étaient représentées :
Iran, Maroc, Roumanie, Mali (vive la CSP93), Italie, France et...Bretagne.
Problème, pas de guichet pour Oslo, juste un enregistrement automatique.
Conséquence, dans la nuit et le brouillard, au terminal 2G, la patrouille saute à la gorge de toute personne descendant des navettes."vous allez à Oslo ? "
Plusieurs sont bien disposé.es, elles nous demandent comment aider.
Les jours avant, les avocats avaient fait 5 recours. Ils sont non suspensifs, mais Roman avait des preuves sur lui au cas où. Nous savons maintenant que ces dossiers sont sur le bureau de la magistrate.
On a également contacté les assos de défense des migrant.es en Norvège et envoyé de la doc. Le fait de croiser l’expérience des syndicats et organisations et celle des sans-papiers et recueillir leur témoignage s’est avéré utile, pour que Roman, comme nous, sachions précisément quoi faire, quand et comment.
Certain.es employé.es de l’aéroport, des syndicalistes et des salarié.es des compagnies aériennes nous disent qu’ils aimeraient bien nous aider, après avoir lu nos tracts bilingues Anglais-Français.
Nous toucherons une trentaine de personnes sur le vol AF 1774.
Pendant ce temps-là Roman attend.
Personne, en dehors de nous, ne l’informe de rien.
Une torture psychologique, où le couperet peut tomber à tout moment.
Dans la nuit, il s’est réveillé paniqué en pensant à ce matin.
De là où il est, il entend et voit passer les avions en permanence.
Le CRA est à deux pas et ils risquent de l’emmener à la dernière minute.
"Attention des officiers de la PAF sont présents dans l’aéroport"
La Police aux frontières finit par nous aborder.
"Qu’est-ce que vous faites ici, est ce que vous avez déposé ce rassemblement ? Papiers svp."
On ne leur rappelle pas que leurs collègues manifestent illégalement chaque nuit.
On se fait contrôler après avoir tenté d’expliquer et on continue.
Les militaires présents sur le côté du bâtiment, on ne sait pas pourquoi, le doigt sur la gâchette, nous regardent de travers.
8h45, ils reviennent et nous disent avoir appelé l’Etat-Major pour l’informer de notre présence. Ils ajoutent que Roman ne partira plus et qu’on peut partir.
Mais la PAF se méfie de son homonyme en bleu.
De plus, "l’avion est retardé à cause du brouillard" nous apprend une passagère prête à refuser de s’asseoir pour protester et empêcher l’avion de partir avec notre ami dedans.
Du coup, on attend et Roman aussi, dans sa chambre-cellule.
"Attention si tu es escorté, la police peut te serrer très fort"
10h17, nous recevons un texto de l’avion : "Embarquement terminé.
Il n’est pas à bord."
Joie ? Oui !
Fin du combat ? Non.
Il faut tenir encore 17 jours pour qu’il sorte.
Nous savons que plus le temps passe, et plus il y a de risque qu’ils viennent le chercher par surprise.
Plus le temps passe, plus l’expulsion sera brutale.
Nous recherchons un élu du 77 pour témoigner pour Roman.
Jean-François Copé n’est malheureusement pas disponible, car il distribue des pains au chocolat hallal.
Au CRA, son regard pénétrant, son visage souriant, ses accolades énergiques, ses mots pleins d’espoir laissent penser qu’il y croit.
Il est déterminé à se battre jusqu’au bout.
Plus on les embêtera, plus ça leur coûtera cher, moins ils expulseront.
Ce genre d’expérience démontre qu’ il ne tient qu’à nous de faire que le pire ne soit pas certain.
Après l’expulsion de Khalil, ligoté, piqué pour l’endormir et affublé d’un casque en mousse, nous étions décidés à empêcher les expulsions. Et aujourd’hui on a réussi. Enfin !
Allez à la manif de la CSP75 - Coordination 75 des Sans Papiers pour la fermeture des CRA à Plaisir vendredi prochain.
Il faut aller rendre visite aux étrangers, ne serait-ce que pour découvrir les conditions dans lesquelles ils sont maintenus. Mais surtout, pour donner du courage à tous ces opprimés de l’arbitraire, d’un racisme institutionnalisé.
Hier, il y a eu une trentaine d’arrivées en provenance de Calais. Au CRA du Mesnil-Amelot : CAO + barbelés : telle est la politique gouvernementale.
Si les gens ne sont pas enfermés, on n’aura pas à faire tout ça.
Bagagistes, personnels de bord, commandants de bord, co-pilotes, voyageurs, touristes, refusez de voyager avec des déporté.es !
Roman ne partira pas !
Roman ne partira pas et on fera la fête en sortant !
Roman ne partira pas et on fera une fête à faire tomber les murs pour tous.tes les autres !
He is not going back et nous non plus !