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#LicenciéPourTroisFoisRien à la SNCF

Interview. Licenciée pour avoir traversé les voies à la gare d’Agen

Nous avons interviewé Francis Portes, retraité et secrétaire de la CGT cheminots de Lot-et-Garonne, concernant le licenciement abusif d’une salariée sous-traitante de l’entreprise ONET pour la SNCF. Cette agente de nettoyage de la gare d’Agen a été licenciée pour avoir traversé les voies. Francis nous raconte la situation et la campagne menée par la CGT cheminots pour sa réintégration. Propos recueillis par Laura Varlet

Est-ce que tu pourrais nous raconter ce qui s’est passé avec la travailleuse du nettoyage licenciée le mois dernier à la gare d’Agen ?

Francis Portes : Le 21 au matin j’ai reçu plusieurs appels d’un jeune cheminot qui a voulu garder son anonymat, ce qui montre que certains au sein de la SNCF ont la crainte d’être réprimés. C’était pour dénoncer le licenciement de Mme Rajae Gueffar, qui avait été licenciée par l’entreprise de nettoyage ONET qui fait de la sous-traitance pour la SNCF. Suite à cet appel, la salariée licenciée m’a appelé et m’a expliqué sa situation. En fait, elle a été notifiée de son « licenciement pour faute grave » le 17 décembre dernier et a été convoquée à un entretien préalable au licenciement. Elle ne s’attendait pas à ce que la sanction soit celle-là donc elle s’y est rendue toute seule. Cela a été très violent, puisqu’elle était au travail lorsque la lettre recommandée est arrivée chez elle, elle n’était pas allée retirer la lettre à la poste et puis, lorsqu’elle est retournée au travail, elle était déjà remplacée. On lui reproche d’avoir traversé les voies dans des conditions dangereuses, ce qu’elle ne nie pas. Rajae était salariée de la sous-traitance à la gare d’Agen depuis 14 ans. Je précise car lorsqu’on dit ONET, c’est le cas maintenant, mais avant c’était une autre entreprise qui faisait le nettoyage pour la SNCF. En effet, ces salariées, majoritairement des femmes, lorsque les entreprises perdent le marché, elles changent d’entreprise, ce qui met les salariés dans une situation d’extrême précarité. Dans le cas de Mme Gueffar, c’était une salariée qui n’avait jamais eu aucun reproche, de par son expérience, son assiduité et la qualité de son travail.

Comment avez-vous réagi à son licenciement avec la CGT cheminots de Lot-et-Garonne ?

FP : Avec la CGT cheminots, cela fait un moment qu’on a un regard sur ce qui se passe à la sous-traitance. La SNCF essaie toujours de faire des économies mais ne regarde pas ce qui se passe au niveau social. Même si parfois il y en a qui nous reprochent de, soi-disant, ne pas nous occuper suffisamment des cheminots, pour nous il est très important d’être là aussi pour les salariés du nettoyage, de l’entretien des voies, car ce sont des travailleurs qui ont des conditions de travail de plus en plus déplorables, avec une précarité grandissante et des salaires minables. Le nettoyage est un secteur où il y a un grand turn-over, ce qui rend plus difficile leur organisation, et ce sont des salariés qui n’ont pas les mêmes conditions que nous, qui n’ont pas le statut cheminot. Souvent il y a un peu une barrière qui s’installe, parce que les cheminots culpabilisent d’avoir le statut et d’être en quelque sorte protégés, et ont du mal à aborder les salariés sous-traitants. Et de la même façon, de leur côté, ils ont du mal aussi à venir vers nous puisqu’on apparaît un peu comme inaccessibles. Donc nous, on essaie de briser ça. Aujourd’hui, la SNCF ce ne sont pas seulement les cheminots. Il y a toute une série de salariés qui travaillent aux côtés des cheminots et on veut aussi les défendre. En 2011, par exemple, on nous a annoncé la fermeture du buffet de la gare d’Agen. Le buffet comptait 22 salariés qui ont été mis sur le carreau, l’un d’eux s’est suicidé ! Avec la CGT, nous les avons soutenus, d’abord moralement, et ensuite nous avons exigé une solution, nous nous sommes battus avec eux, et finalement le buffet a rouvert en 2014 avec 17 salariés. Pour nous, le rôle du syndicat des cheminots ne s’arrête pas à la porte du train.

Comment se déroule la campagne concernant le licenciement de Mme Gueffar ?

FP : Nous avons d’abord contacté les médias et écrit un premier communiqué. Ensuite, nous avons essayé de rencontrer la direction de la SNCF, ce qui n’est pas évident dans des dossiers comme celui-là. La boîte essaie toujours de s’en laver les mains en disant que ce n’est pas une salariée de la SNCF, alors qu’il suffit de voir comment la SNCF gère la question de la sous-traitance. La SNCF est une entreprise publique qui fait des économies sur le dos des travailleurs, et en particulier sur le dos des travailleurs de la sous-traitance. Ensuite il y a une pétition qui a été initiée par les Jeunes Communistes de la région et diffusée très largement sur les réseaux sociaux. Il y a également une pétition anonyme qui circule à l’intérieur de la gare, qui a été à l’initiative des agents eux-mêmes et qui a été signée par un certain nombre d’agents. Aujourd’hui, il y a la perspective d’une rencontre entre la direction régionale et les syndicats cheminots de Bordeaux et d’Agen, puisque maintenant notre établissement est rattaché à Bordeaux. Ensuite, il y aura probablement un Comité d’Entreprise régional le 26 janvier pour lequel nous avons prévu de faire entendre notre voix au sein de ce comité d’entreprise et d’organiser son envahissement. La question d’un accompagnement juridique peut éventuellement se poser, mais pour l’instant on n’en est pas là, puisque pour l’instant on exige sa réintégration. Nous allons également discuter avec la CGT cheminots pour voir ce qu’il est possible de faire au niveau national, car là nous sommes face à un cas exemplaire qui permet de montrer ce à quoi mène la sous-traitance. Il s’agit d’un dossier brûlant qu’il nous faut dénoncer.

On est dans un contexte où les attaques pleuvent contre le monde du travail, qu’il soit par le biais des réformes ou des licenciements abusifs, ou encore la répression anti-syndicale. Nous avons pu le voir il y a quelques mois avec les salariés d’Air France ou encore aujourd’hui avec le cas des salariés de Goodyear qui viennent d’être condamnés à 24 mois de prison, dont 9 fermes, pour avoir défendu leur emploi… Quel est le lien que tu vois entre la lutte que vous menez contre le licenciement de Mme Gueffar et le contexte plus général ?

FP : Il faut bien évidemment faire un parallèle entre tout ça. Le paradoxe est que le syndicalisme n’a jamais été autant attaqué, et que cela se fait sous un gouvernement « de gauche ». C’est quand même très inquiétant. Mais on n’est pas dupe non plus lorsqu’on veut nous faire croire que le Front National serait une solution à nos problèmes, puisqu’ils seront les premiers à attaquer les syndicats et l’organisation des travailleurs. Il n’empêche que ce que l’on voit aujourd’hui est scandaleux. Il y en a qui détournent des millions d’euros et sont blanchis, alors que les salariés d’Air France sont poursuivis pour une chemise… et sont traités de terroristes par le Premier ministre ! C’est pour cela que tout est lié. Même si le cœur de notre syndicalisme demeure les cheminots, il faut dire que les cheminots ne sont pas indifférents à ce qui se passe autour d’eux.




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