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Notre classe

Fermeture du triage de Nîmes et construction de la convergence

Interview. « On est une majorité de cheminots de terrain à vouloir se battre bec et ongles »

Entre l'envie d'un rapport de force important, unitaire, et les différentes appartenances syndicales, beaucoup de drapeaux et de chasubles cheminotes ont été vus lors de la manifestation interprofessionnelle du 10 octobre à Montpellier. Même si la fédération CGT Cheminots n'appelait pas à manifester ce jour-là, cela n'a pas empêché Damien (nom d'emprunt), cheminot et militant CGT, à venir faire entendre sa voix dans les cortèges. Révolution Permanente a recueilli son témoignage lors de la manifestation.

Révolution Permanente : Alors Damien, tu es cheminot et militant CGT dans la région Languedoc Roussillon, pourrais-tu nous expliquer ce qu’il se passe à la SNCF dans ta région ?

Damien : Localement la plus grosse attaque que l’on subit c’est la fermeture du triage de Nîmes. Il va y avoir 11 postes d’aiguillage de fermés, qui seront remplacés par le PRS (Poste à Relais Souple) de Montpellier qui est déjà en place et en service, qui étendra son champ d’action. Tout le fret qui passe actuellement par cette ligne Nîmes, Montpellier et Béziers va passer par le contournement de Montpellier. Il y aura aussi une vingtaine de cheminots fret qui vont voir leur poste disparaître, encore une grosse attaque sur le plan de l’emploi. Tout ceci découle de ce fameux contournement Nîmes-Montpellier. Sans oublier qu’une nouvelle gare TGV a été construite pour accueillir 2 rotation par jour, c’est peu, mais vu que pour des raisons de budget la gare TGV de Nîmes n’a pas été construite cela limite fortement les possibilités, et donc l’utilisation de ce contournement. Donc pour rentabiliser ce contournement, financé par des entreprise du BTP, du privé donc, ils ont trouvé comme solution de faire passer tout le fret par ce contournement. Au delà de cette casse de l’emploi pour tous nos collègues cheminots de la région, c’est tout un outil industriel qui est cassé. Derrière cela on ferme des postes car nous ne sommes pas rentables, mais comme toujours c’est la SNCF qui organise la casse des lignes, des guichets...

RP : Il y a eu des journées de mobilisation le 12 et le 21 septembre et aujourd’hui le 10 octobre. Le public et le privé se retrouvent dans la rue, qu’est-ce que tu penses de ces mobilisations ?

D : Ben on est encore sur les modes d’action contre la loi travail de l’an dernier, on était partis en mars et on était péniblement arrivés à construire une reconductible en juin et du coup les gens sont arrivés essoufflés par les journées carrées. Ensuite on a eu les fameuses journées rectangulaires que nous avait proposé la CGT, au lieu d’être des jours unique c’était sur deux jour, et enfin on nous a laissé partir en reconductible, mais nous étions déjà épuisés et divisés. En ce sens si pendant la loi travail nous étions parti plus tôt, on aurai pu partir en reconductible interprofessionnelle, avec les raffineries, les routiers, les hôpitaux etc... Mais cette année c’est la même chose, on part les uns après les autres, la semaine dernière les routiers, cette semaine la fonction publique.

On nous parle déjà du 19 pour la prochaine journée d’action, mais voila encore une fois cela part en ordre dispersé et ce n’est pas de cette manière que nous allons battre Macron et ses ordonnances.

RP : En parlant du 19 qui sera une date CGT, aujourd’hui la fédération CGT cheminot n’a pas appelé à la grève ou à la manifestation, pourtant il y avait des cheminots CGT dans la manifestation à Montpellier, notamment toi. Ne penses tu pas que cela peut être un frein à l’unité des luttes ?

D : Tout à fait, mais le problème à la CGT, et j’ai encore du mal à le cerner moi même, c’est qu’on est pourtant une majorité de cheminots de terrain à vouloir se battre bec et ongles pour le service public, les emplois et une qualité de travail à la SNCF. Malgré tout il n’y a pas qu’une bureaucratie à la confédération, ou avec Garrel à la fédération CGT cheminots. C’est aussi relayé par des collègues secrétaires syndicaux qui tellement imbibés par la culture CGT, vont freiner les intersyndicales, les interprofessionnelles, ou les assemblées générales. D’un autre côté je peux les comprendre aussi car aujourd’hui les combats sont tellement nombreux, lourds et compliqués à mener, que les rares fois où nous arrivons à gagner, c’est sur des petits conflits locaux. Par exemple les vendeuses de Narbonne ont réussi à faire bloc commun et faire fermer les guichets pendant plusieurs jours. La CGT y est pour beaucoup dans ce conflit, mais cela reste du conflit local, on ne grappille plus que des miettes sur tel chantier, secteur ou métier. 

RP : Nous entendons les fédérations syndicales, les salariés et les ouvriers parler de l’importance de la convergence des luttes. Aujourd’hui après la manifestation une AG fut proposée par Solidaires, mais seul les militants, adhérents sud s’y sont présentés. Pour toi, que manque-t-il a cette convergence ?

D : Non, nous étions quelques-uns de la CGT à y être allé, par contre nous étions peu nombreux et seulement des cheminots ou des précaires. D’ailleurs c’est un peu ma phobie que de devoir attendre 2, 3 ans et que nous ayons tout perdu pour que le peuple se réveille. Alors que ce que nous vivons aujourd’hui va bien au delà des conflits syndicaux, SUD, CGT, UNSA, CFDT et autres, toutes les directions syndicales, et SUD y compris, y participent en voulant tenir le leadership, en voulant être le premier à proposer une réunion ou une manif. J’ai l’impression qu’en voulant tous poser la première pierre de l’édifice, ils cassent la base fragile de la convergence des luttes. 

RP : En 2016 les mobilisations étaient fortes même si cela a eu du mal à se mettre en place, et on s’est épuisé. Quel regard as tu sur l’avenir du mouvement, penses tu que nous pouvons gagner ou est ce que ce sera trop compliqué ?

D : J’ai bien peur que cela prenne des mois de lutte. Ce qu’on a réussi à faire l’an dernier en 4 mois d’action, cette année il va sans doute en falloir 6, 12, avant que des gens comme moi arrivent à sortir de leur dépression, avant que le tissu militant qui a œuvré l’an dernier n’arrive à gagner les non militants, ceux qui regardent un peu trop la télé et qui ne lisent pas assez les presses ou les tracts syndicaux, des partis progressistes, les tracts de LO ou du NPA. J’ai un peu de mal avec la France insoumise, mais ils ont quand même une base qui fait du bon boulot. Mais pour une partie de la population nous sommes des gauchistes qui faisons peur avec notre vision socialo-communiste, et je pense qu’il y a un tel contraste entre nous et les discours Macroniens, que la marche à franchir risque de prendre du temps. 


Un mouvement de grève dénonçant l’impact sur l’emploi, les conditions de travail et l’aberration de ne plus, ou peu, utiliser la capacité du triage de Nîmes a permis la sauvegarde d’emplois, malheureusement pas la totalité. Des formations et une charge de travail pour le triage furent négociées pour sortir du conflit. Ceci dit le retard de livraison du chantier du contournement de Nîmes et l’anticipation des formation des conducteurs ne sont sans doute pas en reste dans cette "victoire". Les guillemets ne sont pas là pour amoindrir ce qui est une victoire réelle, mais plutôt parce qu’elle n’est pas inscrite dans le marbre, et que la direction de la SNCF s’inscrit malheureusement dans une logique de casse de l’emploi et du service public. Dans 6 mois l’accord signé sera renégocié, et avec moins d’agents, la pression de la grève actuelle en sera certainement relativisée.
A Nîmes, et dans la région Languedoc-Roussillon, en ce début de semaine, ce sont les conducteur-trice-s qui se font entendre. Un mouvement de grève suivi par 70% des agents, qui se mobilisent contre la mise en place de l’EAS. L’EAS c’est un train où il n’y a plus de contrôleur, c’est un train où si vous avez un problème vous appelez le 3117, pas de cheminot à bord pour vous assister, voilà les projets de la direction concernant le service public. Déjà mise en place dans certaines régions, les retours sur l’EAS et la dégradation du service usager et des conditions de travail ne peut que conforter l’importance de lutter.

Le témoignage de Damien est fort d’enseignements quand il ose nous parler de dépression. Comment ne pas succomber aux doutes quand les luttes passées n’ont pas toujours débouché sur des victoires ? Comment ne voyons nous pas nos collègues, nos militants se poser des questions, peu importe la couleur syndicale ? Si bien que l’appel de la Fédération CGT des industries chimiques, posant un ultimatum à la convergence des secteurs avant de défendre leur propre branche d’activité, à l’instar des routiers et des dockers, montre que la convergence et l’envie de lutter est plus que jamais là... 

« Donc la question est de savoir comment on s’adresse à l’ensemble de nos collègues, comment on fait un travail d’explication sur ce que les attaques de Macron vont changer dans nos vies quotidiennes, à nous tous. Pour l’instant, il y a peu de conscience sur cette question dans la tête des gens. C’est un travail militant difficile que de mobiliser autour de nous, mais ça reste quelque chose de fondamental. C’est la seule manière de construire une mobilisation : C’est aux premiers concernés que de réfléchir aux modalités, et à la meilleure stratégie pour gagner ».




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