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Politique

Faisons front

Interview d’Antonin : « Apporter une réponse collective et puissante face à la répression »

Le 18 mai dernier, en pleine mobilisation contre la loi Travail, Antonin, étudiant à Nanterre, est arrêté dans la cadre de « l’affaire de voiture de police brûlée ». Après 10 mois passés en prison, il milite aujourd’hui « pour apporter une réponse collective et puissante face à la répression ».

Propos recueillis par Mar Martin

Révolution permanente : Est-ce que tu peux nous redire le contexte de ton arrestation en mai dernier ?

Le 18 mai dernier, sur la Place de la République, y avait un rassemblement de policiers contre la « haine anti-flic » qui était organisé par le syndicat de police Alliance. La place de la République, c’était à ce moment la place forte du mouvement social contre la loi Travail à travers l’occupation qui était faite par le mouvement Nuit debout. Ce rassemblement était vécu comme une violente provocation par les acteurs du mouvement social dans la mesure où il avait lieu sur la place de la République d’une part, qui venait d’être évacuée dans la nuit pour faire place à ce rassemblement. En plus parce qu’il avait lieu dans un contexte de déferlement des violences à l’intérieur des manifestations, et plus largement dans un contexte de violences et d’occupation policières dans les quartiers populaires et de répression policière sur la plupart des franges des classes populaires.

Amal Bentounsi, du collectif Urgence notre police assassine, a appelé à un contre-rassemblement sur la place, qui devait avoir lieu vers midi. A 12h45, il a été interdit alors qu’il y avait déjà 500 manifestants qui étaient présents sur la place. Les manifestants ont été réprimés et repoussés violemment sur les abords de la place, et environ 200 personnes sont parties alors en manifestation spontanée autour du quartier de la République. Manifestation pendant laquelle une voiture de police a été prise à partie et incendiée.

Dans les minutes qui ont suivi y a eu un déferlement d’images et de commentaires politiques sur les différents médias de masse. Tout a commencé à se monter par cet emballement médiatique et des prises de position qui sont arrivées très rapidement et ont permis l’ouverture d’une enquête criminelle pour les chefs de « tentative d’homicide volontaire sur personnes dépositaires de l’autorité publique ». Quelques heures plus tard, le service enquêteur recevait une note blanche des Renseignements généraux désignant 4 personnes comme faisant partie d’un groupe « auteur des faits » et reconnus pour leur engagement – principalement leur engagement anti-fasciste. Quelques heures plus tard, 4 personnes étaient perquisitionnées à leur domicile – dont mon petit frère et moi –, arrêtées et mises en garde-à-vue pour les chefs de « tentative d’homicide volontaire ».

On a tous été incarcérés. On a commencé à sortir pour différentes raisons. Moi je suis sorti une première fois parce que le dossier était très faible pour permettre de me garder en détention. En même temps, un témoignage anonyme avait été déposé par un témoin sous X qui s’est avéré être un policier de la Direction des renseignements de la Préfecture de Paris (DRPP) parce qu’ils avaient laissé un procès verbal à l’intérieur du dossier. On a été envoyés en prison, trois personnes sont sorties – dont moi. Mon petit frère est resté. Le parquet a fait appel sur la détention, nous avons fait appel contre la détention de mon petit frère, et la décision finale a été qu’Angel – mon petit frère – et moi on a été emmenés en prison tous les deux à Fleury-Mérogis. Angel est sorti après 41 jours de prison, parce qu’ils avaient deux personnes incarcérées pour les mêmes faits. Moi je suis sorti au bout de 10 mois, après une bataille judiciaire menée par mes avocats pour démonter les différents montages policiers et juridiques à l’intérieur du dossier, et grâce à la mobilisation de ma famille, de mes proches, de mes camarades, des étudiants de Nanterre et des professeurs de Nanterre qui étaient très mobilisés – ils venaient notamment me donner des cours en prison pendant 10 mois, ce qui a été un soutien très important pour moi et pour ma famille.

RP : Et aujourd’hui, où en est l’affaire ?

Aujourd’hui, nous sommes 9 personnes inquiétées dans le cadre de cette affaire, 5 qui sont en contrôle judiciaire – dont moi depuis le 28 mars, assigné à Lille, avec l’interdiction de manifester et de participer à des rassemblements politiques. Il reste encore 3 personnes en détention provisoire, dont 2 qui ont fait plus d’un an et qui viennent d’être renouvelés, et une personne qui a été arrêtée y a quelques mois. Et une personne supplémentaire qui est toujours activement recherchée par les services de police apparemment.

Le dossier a été fermé, l’affaire a été correctionnalisée, c’est-à-dire que les chefs de tentative d’homicide, d’association de malfaiteurs, de bande organisée, tous ces chefs qui avaient été montés à la base pour certifier les détentions provisoires pour les militants qui avaient été initialement arrêtés et permettre de réprimer le mouvement social et de criminaliser le mouvement dans son ensemble, tous ces chefs d’inculpation sont tombés à l’eau.

Aujourd’hui y a des gens qui étaient inculpés en tant que principaux auteurs des faits, qui ont fait de la prison et qui sont uniquement poursuivis pour participation à une manifestation interdite, des chefs d’inculpation pour lesquels on risque de la prison, pour lesquels beaucoup de manifestants ont l’habitude de passer devant les tribunaux sans prendre de ferme, mais ici, c’est vraiment pour justifier la détention provisoire qu’a fait entre autre Angel, qui est toujours poursuivi pour ces faits-là. Pour les autres, on reste poursuivis pour des « violences volontaires à l’égard des policiers », pour « destruction par le feu d’un véhicule de police », parce que ce serait impossible pour eux, malgré toutes les erreurs et malgré tout ce qui a été pointé au cours de l’instruction, de ne pas justifier des mois de détention pour les personnes qui y sont allées. Mais ma libération ça a été déjà une première victoire.

RP : C’est quoi les perspectives selon toi ?

Maintenant, il reste encore plein de choses à faire, notamment dans le cadre de cette affaire. Le procès va avoir lieu d’ici 6 mois, il va vraiment falloir qu’il y ait une mobilisation qui sorte de l’entre-soi militant et des publics habituels, il va falloir dès maintenant créer des liens de solidarité pour les gens qui sont encore en prison, quelle que soit leur responsabilité dans cette affaire. Il est pour moi inacceptable qu’il y ait des gens qui continuent à être en prison alors qu’ils n’ont pas été jugés. Ils sont en prison depuis déjà plus d’un an pour des faits criminels qui maintenant ont été correctionnalisés. Il y a vraiment un enjeu à sortir ces gens de prison et à créer des liens de solidarité pour tous les autres afin de réclamer un non-lieu.

Mais dans une perspective plus politique, on est quelques-uns à penser qu’il faut élargir de loin les structures déjà existantes, créer un réseau contre la répression, avec les premiers concernés et les profils des gens qui subissent la répression. Aujourd’hui, c’est quelque chose d’assez nouveau pour le mouvement social d’avoir des chefs d’inculpation aussi importants et d’avoir des militants qui se retrouvent derrière les barreaux, avec des syndicalistes qui prennent du ferme, avec des militants révolutionnaires qui se retrouvent systématiquement en prison. On a eu encore un exemple la semaine dernière avec six militants rennais qui sont actuellement derrière les barreaux parce qu’ils ont été braqués par les policiers, ou encore un militant lyonnais qui s’est retrouvé derrière les barreaux la semaine dernière pour « port de fumigènes à une manifestation » contre la tenue d’un squat d’extrême-droite à Lyon.

On peut le comprendre comme une question de prolongement dans la mesure où ce qui est appliqué aujourd’hui pour nous c’est quelque chose qui est appliqué dans les quartiers populaires depuis toujours. Je pense par exemple aux frères Camara, qui avaient été enfermés pendant plusieurs années dans le cadre de l’affaire de Villiers-le-Bel, et je crois que le dernier est sorti y a quelques mois à peine, pour un chef de « tentative d’assassinat » sur des policiers. Ils ont été condamnés et poursuivis, ils n’ont pas eu le soutien qu’on a eu parce qu’ils viennent des quartiers populaires. C’est le cas aujourd’hui encore par exemple pour Bagui Traoré, le frère d’Adama Traoré, qui est en prison pour les chefs de « tentative d’assassinat sur des policiers ». On le voit, ces nouveaux procédés qu’on voit apparaître sur les milieux militants, ce sont des procédés qui pré-existent et ont été élaborées et instituées dans le laboratoire de la répression que sont les quartiers populaires.

Hormis ces profils-là y a aussi les migrants qui subissent une chasse perpétuelle. Y a les Rroms qui sont expulsés d’un camp à un autre, y a les militants syndicaux qui prennent du ferme aussi et qui sont une part importante du mouvement social, mais pas toujours en lien avec les militants révolutionnaires qui sont incarcérés. Y a plein de profils différents qui subissent la répression et qui s’organisent dans des luttes qui doivent garder leur spécificité parce que c’est important et qu’il y a des rapports sociaux qui rentrent en jeu et pour lesquels on ne peut pas se permettre de tout globaliser, mais il est essentiel néanmoins qu’on puisse tous se rassembler autour de dates, autour de collectifs, autour de réseaux, pour pouvoir apporter une réponse commune face à une répression qui reste différente mais qui vient du gouvernement, qui vient de l’État, qui vient du grand capital. Enfin c’est toujours la même main qui frappe des personnes différentes qui se doivent dorénavant de pouvoir s’unir pour apporter une réponse collective et puissante face à la répression.

RP : Aujourd’hui, à la rencontre nationale du Front social, tu parlais notamment d’un premier rendez-vous en ce sens ?

Oui, dans cette logique d’union et de dépassement de nos propres luttes contre la répression on organise un premier meeting à la Bourse du travail de Paris ce vendredi 16 juin prochain, avec cette idée de faire intervenir en priorité les premiers concernés et les différents profils qui font face à la répression. J’y interviendrai parmi d’autres militants révolutionnaires qui ont été incarcérés, avec également Assa Traoré, la soeur d’Adama Traoré, des collectifs Beaumont et Vérité pour Adama, Gaël Quirante de Sud PTT 92, qui viendra parler de sa situation de syndicaliste réprimé, le collectif Vies volées, monté par Ramata Dieng, la soeur de Lamine Dieng, qui a été tué par la police y a maintenant 10 ans dans le 20e arrondissement – je rappelle qu’une commémoration pour les 10 ans aura lieu le lendemain du meeting, le 17 juin à Ménilmontant. Il y aura aussi des collectifs de migrants, et on est encore en attente d’autres confirmations pour pouvoir élargir le meeting. Et on est venus aujourd’hui au Front social pour pouvoir rencontrer des gens qui pourraient vouloir y intervenir. Donc dans cette volonté de construire une force commune, un réseau qui pourrait permettre de rassembler nos forces lors d’évènements particuliers, pour se mobiliser autant que nécessaire et d’apporter cette réponse commune dont je parlais précédemment.




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