Politique

Contre la loi travail, mais pas que, les résistances s’organisent

Interview d’organisateurs de la Nuit Debout. Jeudi 31 mars, on ne rentre pas chez nous

Publié le 28 mars 2016

Le 31 mars, on le sait, sera une journée de forte mobilisation. Pour la quatrième semaine consécutive, la jeunesse étudiante et lycéenne, mais aussi de larges franges des salariés seront mobilisées pour exiger le retrait total de la loi Travail, ni amendable ni négociable. Dans ce cadre, Nuit Debout invite les manifestants du 31 mars à ne pas rentrer chez eux après avoir battu le pavé contre la loi travail et à occuper les places. Loïc, intermittent du spectacle à la Compagnie Jolie Môme, et Ewan participent au collectif constitué autour de l’initiative de la Nuit Debout, qui aura lieu jeudi 31 mars au soir à partir de 18 heures sur la place de la République à Paris, et dans de nombreuses autres villes de France. Nous les avons interviewés.

Propos recueillis par Flora Carpentier

Pouvez-vous nous parler de cette initiative de la Nuit Debout ?

Loïc : La démarche est partie de manière très spontanée. A l’issue des projections du film de Merci Patron, il y avait plein de gens qui sortaient avec une énergie, une envie de faire les choses. Et on s’est rendu compte de ça dès les avant-premières du film. Donc on s’est dit que quand le film allait sortir en salles, avec toutes les projections accompagnées de débats, de ventes de Fakir, etc., on pourrait utiliser cette énergie là. Il y a eu plein de coordonnées de spectateurs qui ont été prises et on a proposé à tout le monde de se retrouver à la Bourse de travail de Paris le 23 février. A cette énorme assemblée générale, où tout le monde n’a pas pu rentrer, il y avait plein d’énergie, chacun venait évoquer un peu sa propre vie. Il y avait aussi bien les gens d’Air France avec l’histoire de la chemise, que des enseignants, des lycéens, des étudiants, des intermittents, des syndicalistes de différentes boites. Tout ce monde-là se demandait ce qu’on peut faire pour sortir du cycle « on manifeste, on rentre chez nous, on manifeste, on rentre chez nous, on s’épuise, on a l’impression que tout ça est vain, on revient quand même manifester, on rentre chez nous, et à la fin on a épuisé non pas le gouvernement, mais les militants ».

La proposition qui est sortie, c’est quelque chose qui était déjà paru il y a quelques années autour d’Aline Pailler, c’est « on ne rentre plus chez nous après la manif ». Pourquoi faire ? C’est là que des groupes de travail se sont formés, des propositions sont arrivées, et on a proposé de se retrouver avec tous ceux qui avaient envie de faire, d’organiser, tous ceux qui ont un savoir-faire à apporter. Et c’est comme ça qu’on s’est retrouvés à 300 à la Bourse du travail. Certains avaient des compétences en communication, d’autres en organisation de débats, d’autres pour le service d’ordre, d’autres pour faire la bouffe, etc. De là, on est ressortis avec une grosse énergie et on est restés sur cette optique d’occuper une place à la fin de la manif, comme le début de quelque chose.

Et du coup que va-t-il se passer jeudi soir ?

Loïc : Concrètement, sur la place de la République jeudi soir, il va y avoir un concert, des projections sur une partie de la place, en même temps il va y avoir des points de débats permettant à chacun de parler de ses mobilisations, des menaces qui pèsent sur son secteur d’activité, de quels sont les prochains rendez-vous de mobilisations, etc. Et sur un autre endroit de la place, il y aura une autre structure de débat sur l’axe « maintenant, on est ici ensemble, qu’est-ce qu’on construit ? ». Il y aura bien sûr de quoi manger, etc. Mais l’essence de cette soirée c’est que parallèlement à une partie plutôt culturelle et ludique, de la musique, des projections de films, il y a ces deux débats.

Quelles sont les suites que vous avancez pour après ?

Ewan : L’idée c’est de lancer des assemblées de personnes qui essayent d’inventer ce qu’on veut construire comme société, comme monde, comment on veut le construire. C’est quelque chose qui commence et on espère qu’on sera assez nombreux et qu’on sera là assez longtemps pour que les assemblées décident d’elles-mêmes de ce dont il faut débattre.

Loïc : On a déjà lancé une consultation sur internet sur les thèmes de débat qui vont ouvrir la soirée de jeudi dans la catégorie « ce qu’on veut construire ». Il y en a qui ont envie de parler du travail, du rapport entre salaires, travail, sécurité de l’emploi, assurance chômage, etc. D’autres qui ont envie de parler de l’éducation, d’autres du logement, d’autres sur la propriété des outils de production du public au privé, etc. La consultation sera poursuivie sur place, sur ce qu’on met à l’ordre du jour pour les 6 prochaines heures.

Et quel lien avec la mobilisation contre la loi travail ?

Loïc : On s’inscrit bien évidemment dans le cadre de la mobilisation contre la loi travail, contre l’état d’urgence, dans les mobilisations de soutien aux sans-papiers, aux mal-logés, etc. Mais si par exemple jeudi, Hollande et Valls décident de retirer la loi travail, ce rendez-vous aura toujours autant lieu d’être.

Ewan : Le constat de départ de l’évènement, c’est aussi que la loi travail c’est une partie de toute la politique qui depuis 20-30 ans va à l’encontre de nos intérêts. Donc à un moment donné, on se dit qu’on ne peut pas se satisfaire uniquement du retrait de la loi travail. Ce dont on veut parler et ce qu’on veut construire, ça va au-delà du simple retrait d’une loi, ça va dans le sens de comment on veut refonder la société dans laquelle on vit.

Quel lien faites-vous entre cette initiative du jeudi soir et les grèves dans les entreprises ?

Loïc : Personnellement, je suis en grève jeudi sur la revendication du retrait de la loi El Khomri, j’irai manifester. Ce n’est pas quelque chose qu’on fait à côté de cette mobilisation, c’est quelque chose qu’on fait avec et en plus.

Ewan : De cette mobilisation et de toutes celles qui existent depuis plus longtemps. C’est aussi une volonté de faire converger toutes ces mobilisations. S’il y a cette occupation de place là, on se dit que ça peut être le départ d’une nouvelle manière de voir les mobilisations dans les luttes particulières de tel ou tel secteur. Ça peut donner l’idée aux gens que si on lutte contre quelque chose, on peut aussi commencer à parler de ce qu’on veut pour notre futur, de ce qu’on a envie de construire dans la santé si on travaille dans la santé par exemple, ou à La Poste ou je ne sais où.

Loïc : Il faut retirer la loi El Khomri, certes, mais qu’est-ce qu’on construit de mieux que ce qu’on nous propose et ce qu’on subit aujourd’hui ? Par exemple en tant que travailleur du spectacle, je suis mobilisé sur les questions d’intermittence, de réforme de l’assurance chômage. Je pense qu’avec le travail qu’on a fait depuis des années sur ces questions-là, j’ai des choses à proposer aux gens qui seront là, qui se posent des questions sur l’assurance chômage. Tout ça n’est pas déconnecté sur la loi sur le travail. On est en plein dans le débat sur ce qu’est le travail aujourd’hui et ce qu’il sera demain.

Pensez-vous qu’il faut renforcer la mobilisation pour aller vers une grève générale ?

Loïc : Quand on appelle à occuper la place le 31 au soir après la manifestation, et qu’on dit qu’on ne la libère pas, parce que pour l’instant on a déposé une annonce d’occupation de la place de 3 jours, c’est aussi en écho aux étudiants qui disent : jusqu’à maintenant on a fait un rendez-vous hebdomadaire, à partir du 31 on fait un rendez-vous quotidien. C’est aussi en écho aux syndicalistes qui disent : on en a marre des journées de grève isolées, il va falloir qu’on passe à autre chose. Il faut que ça permette aux grèves de tenir dans le temps. Tout ça est lié, mais toujours avec l’idée que la victoire sur la loi El Khomri, même si elle n’est pas assurée, ne sera pas suffisante.

Ewan : L’idée c’est que les modes d’actions, on en discute dans ces assemblées.

Vous avez cherché à vous lier avec des secteurs mobilisés ?

Loïc : Oui, il y a eu des rencontres avec les étudiants en lutte, des contacts pris avec les Goodyear et d’autres boites. Par exemple, jeudi le cortège de la fac de Paris 8 sera commun avec celui de la Compagnie Jolie Môme et de son public, et on essaye de faire en sorte qu’il soit aussi commun avec celui de la CGT Saint-Denis et Sud Saint-Denis.

Il y a des syndicats qui soutiennent l’initiative ?

Loïc : Sud PTT co-dépose l’appel en préfecture, mais il y a aussi beaucoup de syndicats CGT dans lesquels l’info circule même s’il n’y a pas forcément d’appel officiel à y aller. Certains syndicats sont timides parce que ce ne sont pas des modalités auxquelles on est habitués. Mais on voit beaucoup de syndiqués qui sont à fond et seront là.

Ewan : Le rassemblement est déposé par ATTAC, le DAL, Sud PTT et des représentants de la Nuit Debout. C’est possible que comme le 9, il y ait des syndicats qui se retrouvent à suivre leurs militants.

Loïc : Il y aura aussi des collectifs de sans-papiers, on a plusieurs signes de ralliement ces derniers jours, de gens qui pensent que l’idée de ne pas rentrer chez soi après la manif, il faut la tenter.