Ce que la gestion des migrants dit du changement d’époque

Invisibles exils

Christa Wolfe

Invisibles exils

Christa Wolfe

Alors que les « migrants » font partie des représentations collectives, à force de battage médiatique et d’instrumentalisation politicienne, la réalité vécue du fait migratoire est largement occultée.

Le traitement médiatique du phénomène consiste en fait à construire à la fois un objet - « les migrants » - en laissant dans l’ombre les trajectoires, les difficultés, les souffrances de ceux et de celles qui quittent leur pays pour fuir la guerre et/ou la misère. Cette occultation conduit à déshumaniser les migrants, facilitant ainsi la tolérance générale aux mauvais traitements dont ils sont victimes dans les pays d’arrivée de la part des forces de l’ordre.

Fabriquer le problème « migrants »

Comment les « migrants » sont-ils devenus l’une des lignes de structure et de fracture du champ politique et des consciences collectives ? Comment a-t-on fabriqué un tel « problème » collectif ? Le contexte européen est déterminant, d’abord : en situation de crise durable et avec un chômage de masse depuis une quarantaine d’années, une bonne partie de notre classe voit ses conditions de vie et de travail dégradée, et cherche des issues à une situation insupportable. Depuis ses débuts, le Front National prétend révéler la cause du chômage de masse en accusant l’immigration ; et cette analyse s’est lentement imposée dans le champ politique qui sent la situation sociale s’aggraver et préfère que la colère se cristallise sur des boucs émissaires, pour dissimuler les vrais responsables de la précarité et du chômage – les décideurs bourgeois, chefs d’entreprises et représentants politiques.

Le phénomène de « lepénisation des esprits » ou de droitisation du discours politique a été largement étudié par Pierre Tévanian, à propos de l’Islam et du racisme ambiant. Dans le cas des « migrants », on observe facilement, en effet, que les coordonnées dans lesquelles le « problème » apparaît ont imité les discours de l’extrême droite. C’est en termes de sécurité, de chômage et de culture (de distance à « notre » culture, ou de problèmes d’ « intégration ») que l’on parle, le plus souvent, des migrants. Bouc émissaire idéal, parce que privé de parole et impuissant à se défendre face au consensus social qui l’accuse, le « migrant » aimante à la fois les colères sociales et les fantasmes collectifs. C’est donc au sein d’un imaginaire pollué par l’extrême droite que le « migrant » fonctionne – mais c’est un imaginaire actif, porté par les représentations collectives et par des décisions politiques, comme en témoigne la loi Asile et immigration votée sous Gérard Collomb.

Le parallèle est assez facile, mais mérite d’être malgré tout exploré : lorsque les régimes autoritaires du XX° ont porté un programme appuyé sur la pseudo « théorie des races », ils ont donné les structures et le pouvoir des Etats – police, armée, lois – à ce qui n’a, dans les faits, aucune existence. Comme le montre Gérard Noiriel dans son histoire du droit d’asile [1], la crise économique des années 1930 est un catalyseur puissant des nationalistes européens (il parle d’« égoïsmes nationaux ») et du rejet des réfugiés. La France avait accueilli des réfugiés (notamment russes et arméniens) dans les années 1920 en raison de ses besoins de main-d’oeuvre. Mais la crise des années 1930, à l’image de la crise de 2008, est un moment de retournement du droit d’asile. C’est le moment de l’apparition d’une xénophobie violente (à l’égard des juifs, mais aussi des allemands fuyant le régime nazi) qui se traduit en toute une série de dispositifs légaux de gestion et de contrôle des demandeurs d’asile. Les lois votées sont d’une remarquable actualité et annoncent potentiellement les changements à venir : renforcement des moyens interdisant l’entrée d’étrangers et de leur expulsion, exclusion des étrangers de nouveaux secteurs d’emploi (mise en place de quotas dans certaines branches professionnelles), exclusion même des naturalisés de certains emplois intellectuels, etc.

On peut voir donc que le racisme et la manière dont, collectivement, une société parle de ses « parias » forment le socle sur lequel de puissants moyens politiques peuvent s’appuyer. La première rupture consiste donc à refuser le problème tel qu’il a été construit par son tropisme d’extrême droite – cette rupture que la France Insoumise a tant de difficulté à assumer pourtant.

Pratiques politiques de l’exclusion

Mais il ne s’agit bien évidemment pas que des discours et des constructions médiatiques : dissimulées derrière l’imaginaire collectif, des pratiques politiques et policières sont déjà tout à fait effectives. Les rafles, les centres de rétention administratives (CRA), la police aux frontières, les morts sans nombre en Méditerranée, les violences policières dans les campements de fortune : dans un silence rarement rompu, les « migrants » font une expérience sociale des pouvoirs qui nous gouvernent, qui est pourtant très étrangère à l’ensemble de la société.

Un tel traitement, rendu possible par le consensus raciste et l’exclusion, confine à une suspension de la légalité et au recours à un régime d’exception. Or, ce caractère exceptionnel, permis par l’invisibilité sociale des « migrants », est aussi l’occasion de mettre en pratique des mesures administratives et policières qui sont des expérimentations politiques, des laboratoires, pour le gouvernement ordinaire des sociétés. En sont un exemple les camps, plus ou moins informels, plus ou moins officiels, qui poussent partout dans les marges de l’Europe, de Lesbos à Calais, en passant par Vintimille. En sont un exemple aussi les expulsions périodiques de migrants, comme celle de La Chapelle, le 2 juin 2015, au petit matin. La police a demandé aux migrants de rassembler leurs affaires. Ils ont été ensuite répartis dans des dizaines de bus, tandis que les éboueurs jetaient les tentes et les effets personnels dans des bennes à ordures. Enfin, quelques heures plus tard, le site était fermé par des grillages. Ayant commencé sur les marges sociales, les violences policières et les mesures de surveillance et d’assignation, par exemple, font désormais partie des règles du droit commun, confusion motivée par l’Etat d’urgence. De bouc émissaire, le « migrant » pourrait bien se transformer en paradigme pour le gouvernement du XXI° siècle, mélange de mépris social et d’exclusion, victime à la fois d’une insensibilité collective et de mesures répressives hors-normes.

Cette insensibilité sociale elle aussi est construite, et elle aussi ne relève pas simplement des « migrants » qui en font l’objet : la colère sociale qui s’exprime dans le mouvement des Gilets jaunes témoigne, par exemple, de l’effet de ces vies réelles qui sont laissées pour compte dans les représentations sociales. C’est le réel qui, même dans le désordre de ce mouvement, est en train de rattraper l’idéologie et les représentations dominantes – ce même réel qui manque encore aux « migrants » qui auraient pu pourtant depuis longtemps témoigner de ce dont la police est capable. Et au-delà, qui pourraient aussi témoigner contre les politiques impérialistes de nos gouvernements et dénoncer la manière dont l’ordre mondial fabrique la misère qui nous est commune.

L’exilé comme avant-garde

Car d’où viennent les « migrants », sinon des zones de conflit qui sont liées au partage des puissances mondiales ? A quoi tentent-ils d’échapper sinon à la pauvreté que crée la course au profit des entreprises multinationales, sinon aux pouvoirs pourris avec lesquels nos gouvernements nouent des alliances sur fond d’accords économiques et de ventes d’armes ? Leur exil forcé est une avant-garde et un réquisitoire contre la domination et l’exploitation : voilà pourquoi, politiquement, médiatiquement, il faut leur faire un visage menaçant. Voilà pourquoi il est nécessaire de dire ce qu’ils sont avant qu’ils ne puissent prendre eux-mêmes la parole.

Cette parole de l’exil, pourtant, existe. De nombreuses associations, des troupes de théâtre, des artistes, disent ce qu’est cette expérience et ce qu’elle montre de notre monde gangréné par le capitalisme et la concurrence mondiale au moins-disant social et au profit maximal. A chaque fois, c’est une vie singulière qui s’est heurtée au mur d’argent, à la guerre, à la dictature : le XX° siècle bruissait déjà de cette parole, avec les migrations des Italiens, les camps pour Espagnols à la fin des années 1930, les bidonvilles pour les Indigènes appelés en métropole pour reconstruire le pays après la Seconde guerre, les mouvements de populations liés aux différents conflits. A refuser de l’entendre alors qu’elle parle aussi de notre situation sociale, de la violence ordinaire qui nous concerne et des gouvernements qui nous méprisent et nous font des conditions d’existence intenables, nous risquerions non pas d’épuiser l’exil mais d’accompagner la construction d’un monde où il n’y a plus nulle part où aller, plus nulle part où l’on puisse s’imaginer une vie digne.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Noiriel Gérard, Réfugiés et sans-papiers. La République face au droit d’asile, XIXe-XXe siècle, Paris, Fayard/Pluriel, 2012
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