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Politique

Il talonne les trois premiers

JLM 2017. Retour sur la campagne des Insoumis

Même disqualifié pour le second tour, le leader de la France Insoumise a effectué une percée spectaculaire. Comment s’est-il taillé ce succès ?

Le suspens qui, jusqu’aux dernières heures du 23 avril, a laissé ouverte la possibilité d’un Mélenchon qualifié pour le second tour des présidentielles, vient de loin. Engagé dans la bataille pendant plus d’un an, sur des thèmes qui n’étaient au départ pas si nouveaux dans sa bouche, il a su, tout au long d’une campagne truffée de rebondissements, saisir les opportunités et faire évoluer ses positions, parfois à plus de 180°, pour conquérir ces 7 millions de voix qui en font désormais, sinon un présidentiable, du moins un leader incontestable « à gauche ».Retour sur quelques temps forts…

Le discrédit du PS libère un électorat pour « la gauche de la gauche »

8 points ont été gagnés entre le « vote Mélenchon » en 2012 et son score aux présidentielles de 2017. Un gain qui l’amène aujourd’hui aux côtés de Fillon et à quelques encablures seulement de Macron et Le Pen. Un espace dans lequel il a, certes, réussi à prendre une place remarquée, mais qui lui a largement été ouvert par les conséquences de cinq ans de quinquennat Hollande.

Dès le début 2016, plus personne ne croyait en l’avenir du PS. Pas même Hollande dont la candidature à sa propre succession était déjà largement compromise. Les larges mouvements sociaux contre la Loi El Khomri et la politique réactionnaire menée sur tous les fronts par le gouvernement, durant l’année 2016, ont détaché progressivement de larges fragments des travailleurs et des opprimés qui votaient traditionnellement pour le PS. Non content de heurter de front le mouvement social en faisant passer la Loi Travail grâce au 49.3, le gouvernement a achevé d’éloigner de lui ceux qui conservaient encore quelques illusions sur son caractère « socialiste ». La chasse aux migrants, la répression policière dans les manifs et dans les quartiers, la déchéance de nationalité, la mort d’Adama, les atteintes générales aux libertés démocratiques ont fini de rendre odieux un personnel politique qui avait déjà largement fait la démonstration qu’il gouvernait au profit des patrons et des banques et contre les travailleurs.

Dans cette situation catastrophique pour le PS et son futur candidat, Hollande n’a rien fait pour sauver les meubles. Au contraire. Au plus bas dans les sondages, il s’est discrédité au sein même de son parti en publiant, sans doute pour un mauvais coup de pub, Un président ne devrait jamais dire ça, recueil de ses confidences auprès de deux journalistes qui enlève, sans aucune réserve, ce qui lui restait de vernis de gauche. Il y avoue d’ailleurs que lui, comme Valls ont souhaité la disparition du PS pour donner naissance à un parti de progrès. Propos qui trouvera son épilogue dans le soutien qu’Hollande et Valls ont finalement ouvertement apporté à Macron.

Mélenchon s’auto-proclame candidat

Quelques mois auparavant, c’est une première manche de la partie qui s’est déjà largement jouée, au moment où Cambadélis invite à la participation à une primaire « des gauches ». Mélenchon refuse alors tout net de se laisser ligoter par des élections placées sous la coupe du PS, en rétorquant : « Ce n’est pas la primaire de la gauche, je vous prie de bien vouloir l’admettre. C’est la primaire du parti socialiste. (...) Le parti radical de gauche a son candidat à l’extérieur, le parti EELV a son candidat à l’extérieur... Pourquoi vient-on me demander à moi de rallier cette primaire ? {} Il est suivi dans son refus par un Macron désireux, lui aussi, de ne pas se rogner les ailes en participant à la « primaire-du-PS ».

Jean-Luc Mélenchon se déclare candidat le 10 février 2016 sur le plateau de TF1. « Je propose ma candidature pour l’élection présidentielle de 2017. C’est une occasion formidable de dénouer les liens qui nous paralysent aujourd’hui. L’intérêt général humain doit prévaloir. Le changement climatique est commencé, c’est maintenant qu’il faut changer la façon de produire, d’échanger, de consommer… ».

Son refus des primaires étant acté et sa candidature imposée dans le paysage des présidentielles, Mélenchon accompagne cette décision de la construction d’un « parti qui n’en est pas un ». Créée en 2016, la France insoumise (FI) est une plateforme en ligne dont le programme décrit dans l’Avenir en commun, doit servir de base, non seulement aux élections présidentielles, mais aussi aux législatives de 2017. Il trouvera, dans ce cadre un soutien significatif auprès d’une partie des membres du PCF et d’Ensemble, les écologistes ne l’ayant jamais rejoint.

Avec l’annonce de ses 500 parrainages, le 12 janvier 2017, il entérine définitivement le débat sur sa candidature relancé par les rumeurs d’alliance potentielle avec Hamon, l’élu des primaires de gauche. Il sera candidat « quoiqu’il arrive et quelque coup de téléphone que l’on veuille lui passer… »

Il invente un « populisme de gauche »

Dans le programme autour duquel il harangue « les gens », beaucoup d’axes ne sont pas nouveaux par rapport à sa campagne de 2012 : l’instauration d’une VIe République, une certaine redistribution des richesses, la sortie de la France des traités européens et de l’Otan. Mais il sait bien que ce n’est pas seulement par des déclarations de principe, qu’il trouvera le meilleur écho, c’est au plus près des exploités et de leurs difficultés quotidiennes qu’il trouvera le meilleur écho. Conscient du formidable potentiel que représente l’énergie d’une population déçue par le quinquennat Hollande, il va partir à la conquête des « masses » en saisissant les opportunités de capter la souffrance et les revendications des exploités et des opprimés.

Le 8 janvier, Mélenchon se rend « Au déboulé » à Tourcoing, pour rencontrer la Caissière d’Auchan contrainte par sa direction à accoucher sur son lieu de travail. Contraste saisissant avec la dernière visite de Hollande à Florange où le président sortant déclarait avec cynisme : « ?Quand Florange est citée, certains pensent à la fermeture d’usine, à des licenciements, alors que ce sont des embauches, des investissements. […] Florange n’est pas un souvenir mais un avenir et le signe que le combat a été gagné ? », Mélenchon s’enflamme « Je ne fais pas du Zola, c’est la vie qui fait du Zola. Puis il ajoute « J’en appelle à la classe ouvrière, je suis venu pour ça »… « Il n’y a pas de classe plus puissante en France que les 13 millions de salariés et ouvriers ». Et à leur intention il annonce que s’il est élu, il abrogera la Loi El Khomri, qui est « inefficace et inacceptable », il s’engage à « augmenter le Smic à 1700 euros, bruts, puis nets » et attaque le travail du dimanche. Il conclut en les invitant à « ne pas abandonner leurs bulletins de vote ».

Deuxième temps fort de la campagne, deuxième volet politique : Mélenchon organise le 18 mars, date commémorative de la Commune de Paris, une grande marche pour la VIème République de la Bastille à la Nation, reprenant son périple là où il l’avait laissé en 2012.

La signification politique est double. D’une part, une dimension « républicaine bourgeoise » et nationaliste avec drapeau Bleu, blanc rouge et Marseillaise à l’appui et, d’autre part, un discours prononcé non plus à la Bastille mais à la République, clin d’œil probable au mouvement Nuit Debout, avec de forts accents de « dégagisme ». :

A côté des drapeaux et du bonnet phrygien, des slogans réclamant le « droit de révoquer les élu-e-s » ou l’« indépendance des médias », ou même un balai, symbole dudégagisme prôné par le tribun.

Au total, près de 130000 personnes, selon les organisateurs, ont participé à la marche du 18 mars. Certaines un peu étonnées de voir fleurir « les drapeaux bleu-blanc –rouge qui font plus penser à Le Pen et Fillon » qu’à un rassemblement à la gauche de la gauche et d’autres « voulant y croire ».

Il n’oublie pas le dernier coup de barre à droite

Construite et délibérée, la campagne de Mélenchon est restée en permanence branchée sur les évolutions du contexte politique et les incidences de ses tactiques successives sur les sondages. Doté d’une puissance médiatique certaine, astucieusement équipé de ressources technologiques à sensation, rhétoricien de première, il a conservé à sa disposition, jusqu’au dernier soir, tous les outils lui permettant de faire manœuvre et de s’adapter à un contexte fluctuant.Pendant toute une première période, notamment pendant les primaires de droite, puis de gauche, on a pu assister à un large déplacement de l’opinion et des positionnements des ténors politiques vers la droiteet l’extrême-droite. Alors que Juppé était donné comme favori, c’est finalement Fillon, avec un programme ultralibéral et réactionnaire qui est sorti vainqueur des primaires. Marine Le Pen, de son côté, laissant de côté une dédiabolisation devenue handicapante, renouait sur sa droite avec les poncifs chers à son père, racisme, xénophobie, révisionnisme, ultra nationalisme, protectionnisme. Macron, quant à lui, totalement libéré de quelque référence que ce soit à la « gauche », fonçait à la conquête du centre social libéral.

C’est durant cette période que Mélenchon a choisi de déployer sa stratégie du « populisme de gauche » sur l’espace laissé vide entre Macron et l’extrême gauche. Forçant à gauche son discours au fil du temps, il s’est retrouvé à la limite du risque acceptable pour lui, en se faisant accuser par le Figaro d’être ni plus ni moins qu’un « Rouge » un Mélenchon-Robespierre-Lénine, un quasi bolchévique… Même si la comparaison était peu crédible, quand il s’agit d’un Mélenchon, elle représentait malgré tout un signal qu’il était temps de redresser la barre sur la droite. Mélenchon l’a interprété en ce sens. Le 8 avril, il réussit une nouvelle démonstration de force en attirant sur le Vieux Port de Marseille plus de 70000 personnes. Il salue l’enthousiasme pour sa campagne et l’opportunité qu’elle donne aux électeurs de ne pas avoir à choisir entre « l’extrême droite » de Marine Le Pen et « l’extrême marché » de Fillon et de Macron. Il prend le soin de préciser que lui n’est pas « d’extrême gauche ».

Après avoir démenti et proclamé qu’il n’était ni communiste, ni d’extrême gauche,c’est l’épisode de l’attentat du 21 avril aux Champs-Elysées, revendiqué par Daech, qui l’amène, dans les dernières heures de la campagne, à rejoindre l’espace d’un front républicain de bon aloi. Même si, à la différence de Marine Le Pen et de Macron, il a maintenu son calendrier de campagne, il n’a pas manqué d’emboucher la même trompette que ses concurrents de droite et d’extrême droite. De son QG il a immédiatement invité à l’unité : « Et par-dessus toutéviter les polémiques grossières et vulgairesqui nous conduiraient à nous montrer les uns les autres du doigt et à se faire des reproches qui sont les plus malvenus à cette heure. Les services de sécurité du pays, quels que soient ceux qui sont appelés à présider politiquement à ses destinées, font pour le mieux. Et ils sont efficaces, ils obtiennent des résultats et ils payent leur propre tribut à la lutte dans laquelle ils sont engagés. Et nous ne devons jamais le perdre de vue. Et pour faire bonne mesure il a envoyé un message de soutien à deux de ses rivaux, François Fillon et Emmanuel Macron qui avaient été prévenus quelques jours auparavant des risques pesant sur leur campagne.

La prochaine échéance pour Mélenchon ce sont les législatives et la transformation des 7 millions de voix qui font de lui un interlocuteur qui comptera dans la recomposition du paysage de gauche à l’Assemblée. Pourtant, pour celui qui a montré son habileté à capter les fluctuations du contexte politique, il faudra sans doute compter avec tous ceux qui pensent désormais que la solution n’est ni dans le choix du président au second tour, ni dans son gouvernement, ni même au parlement. Le troisième tour a toutes les chances d’être social plutôt que dans les urnes. Mélenchon… et les autres… auront à ce moment-là de nouvelles preuves à donner de leur engagement aux côtés des travailleurs, des opprimés et en défense de leurs intérêts.




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