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Monde

Qu’il est loin le temps de la lutte anti-Apartheid de l’ANC

Jacob Zuma, la chute finale

Après deux mandats effectués sous le signe des casseroles mais également des mobilisations sociales, le président sud-africain Jacob Zuma a été poussé par la sortie, démissionné, une bonne fois pour toute, dans la nuit du 14 au 15 février, par les cadres et les députés de l’ANC, le parti de Mandela.

Ancien compagnon de route de Nelson Mandela et militant actif de la lutte anti-Apartheid, Jacob Zuma est élu président de la République sud-africaine en 2009 au terme de manœuvres au sein du Congrès National Africain (ANC) pour évincer du pouvoir l’ancien président Thabo Mbeki. L’ANC se maintient au pouvoir depuis 1994 grâce à une alliance tripartite composée du Parti Communiste (SACP) et de la principale confédération syndicale du pays, la COSATU. Lors de son arrivée à la présidence, Zuma est appuyé par l’aile gauche de l’ANC ainsi que par de nombreuses figures syndicales. Malgré son image d’homme du peuple et de discours enflammés, sensés faire oublier l’ère Mbeki, il est vite rattrapé, lui aussi, par un nombre conséquent de scandales. Dès 2005, Zuma est cité dans une affaire de corruption le liant à la multinationale de l’armement Thalès. Il est, la même année, reconnu coupable de viol. Obstacles peu embarrassants pour se hisser à la tête du pouvoir, Zuma récidive à de nombreuses reprises, déclenchant scandale sur scandale : ses liens avec la richissime famille indienne Gupta provoquent un tollé, tout comme les divers détournements d’argent public qui lui sont imputés, notamment pour rénover sa maison, ainsi que le renvoi de certains ministres qui lui font de l’ombre. Zuma sera d’ailleurs hué, lors d’une cérémonie officielle après la mort de Nelson Mandela, en décembre 2013, signe que l’exaspération du peuple sud-africain n’est pas récente.

La contestation contre le gouvernement a été cristallisée dans les mobilisations étudiantes, notamment pour la baisse des frais d’inscription, dès 2015 et tout au long de l’année 2016, des mobilisations fortement réprimées par le gouvernement. Zuma a également vu s’échapper le soutien de certaines fédérations syndicales comme la NUMSA (fédération de la métallurgie), l’un des syndicats les plus importants du pays, dès 2014, avant que la COSATU réclame sa démission l’année dernière. Finalement, c’est l’ANC qui a forcé son ancien dirigeant à quitter le pouvoir au profit de l’actuel président du parti et vice-président de la République, Cyril Ramaphosa. Jacob Zuma n’a cependant pas laissé le pouvoir de gaieté de cœur, affichant bien son désaccord avec son parti.

Ce jeu de chaises musicales à la tête de l’exécutif traduit la décomposition de l’ANC, déjà divisé par plusieurs scissions, sur sa droite, formation du Congrès du Peuple en 2008, et sur sa gauche, Economic Freedom Fighters (EFF) en 2013. Par ailleurs, depuis la fin du mandat de Mandela en 1999, ni Mbeki ni Zuma ne sonr arrivés au terme de leur mandat. Si l’année 2016, avec les élections municipales, confirmait l’affaiblissement de l’ANC par des revers historiques, l’année 2017 s’est affirmée comme le début de profondes tensions en son sein. Cette année, avec la perspective, d’une part, des célébrations autour du centenaire de la naissance de Mandela où chacun essaye de s’afficher comme héritier légitime du leader historique, et, d’autre part, des élections générales de 2019, pousser Zuma vers la sortie était une nécessité absolue pour l’ANC.

Ce changement de façade est une sortie de secours pour l’ANC qui veut tenter de sauver ce qui peut encore l’être. Ainsi, si le remplacement de Zuma est accueilli avec satisfaction l’opinion publique, la solution de rechange ne semble pas être à la hauteur des espérances de la population sud-africaine qui attend avec impatience une amélioration des conditions de vie, une baisse du chômage ainsi que des inégalités sociales et raciales. L’ANC, au pouvoir depuis la fin de l’Apartheid, bien qu’ayant permis une avancée importante des droits civils n’a pourtant pas profondément remis en cause les caractéristiques structurelles du capitalisme sud-africain fondé sur l’exploitation des travailleurs et travailleuses noirs au profit de la bourgeoisie blanche à laquelle est venue s’associer une petite caste de bureaucrates-hommes d’affaires issus, précisément, de l’ANC à l’image des dirigeants actuels du parti : Cyril Ramaphosa est un ancien syndicaliste qui a fait fortune et compte aujourd’hui parmi les hommes les plus riches du continent africain. Après la démission du Président Zuma, l’ANC a tenu, dans un tweet, à exprimer « sa reconnaissance au Président Zuma pour avoir servi le pays à ce titre ces neuf dernières années, particulièrement pour sa contribution à améliorer la vie des Sud-africains ordinaires » : un soutien peu sincère pour reserrer les rangs d’un parti fortement divisé. Face à une montée de la droite libérale avec l’Alliance démocratique, et d’une gauche d’opposition avec les EFF, la marge de manœuvre du nouveau président risque d’être réduite. Celui-ci tente pourtant de se différencier de Zuma en affirmant vouloir affronter la corruption qui noyaute le pays, particulièrement depuis les deux derniers mandats présidentiels.

Il est évident, après 24 années passées au pouvoir, que l’ANC n’améliorera pas les conditions des Sud-africains. Seules les luttes, à l’image de celles des étudiants ou des mineurs, au travers de syndicats combatifs et lutte des classes, permettront aux classes populaires de tracer un véritable chemin d’espoir vers une société égalitaire car la fameuse société « arc-en-ciel » promise par Mandela, ni lui ni ses successeurs ne l’ont mise en place.

[Crédit photo : IB Times. Manifestation anti-Zuma en décembre 2015]




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