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Jean-Luc Mélenchon ou le retour de Keynes : une relance économique au profit de qui ?

A moins d’une semaine du premier tour, les candidats néo-libéraux ne cessent de fustiger le programme du « communiste » Jean-Luc Mélenchon. Mais à y voir de plus près, l’Avenir en Commun a plus à voir avec Keynes qu’avec Marx.

Avec l’accroissement de la pression du vote « utile », l’argumentaire est maintenant bien connu. Face aux programmes néo-libéraux de Macron et Fillon, face à la xénophobe Marine Le Pen, l’alternative Jean-Luc Mélenchon, quand bien même nous ne serions pas d’accord avec l’ensemble des propositions, serait un moindre mal. Une pression si forte, qui pousse parfois, certains sympathisants de LFI (La France Insoumise) à en appeler Philippe Poutou, candidat du NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste), à se désister. C’est aussi le sens de ce qu’affirmait Mélenchon à Toulouse, où il rappelait que le résultat du premier tour risque de se jouer à « une poignée de voix », du bon ou du mauvais côté pour lui. Une formulation indirecte visant à pointer ceux qui voteraient à l’extrême-gauche.

Pourtant, des désaccords aussi bien stratégiques que programmatiques, entre Poutou, candidat ouvrier et anticapitaliste, et Mélenchon candidat de la France Insoumise, il y en a. Ils sont mêmes nombreux, notamment du point de vue de son programme de relance économique.

Le programme de Mélenchon pour la relance

Mi-février, le leader de la France Insoumise s’était livré sur sa chaine YouTube à la présentation en direct du chiffrage de son programme pour répondre à la question : « L’Avenir en commun, combien ça coûte ? ». Pendant plus de 5 heures, Jean-Luc Mélenchon avait longuement expliqué et défendu son projet de relance économique. Ainsi, très vite après son arrivée à l’Elysée, le candidat LFI débloquerait 100 milliards d’euros d’investissements, financés par l’emprunt auprès de la BCE. Il s’agirait « d’injecter une masse suffisante qui remette en route l’activité », avait-il alors expliqué.

Parallèlement, quelque 173 milliards d’euros de dépenses courantes supplémentaires seraient, s’il est élu, ajoutés, sur l’ensemble du quinquennat, à la dépense publique actuelle. Elles seraient compensées notamment par la suppression du pacte de responsabilité ou la lutte contre la fraude fiscale. Le candidat compte en outre sur une forte progression des « recettes » budgétaires, de plus de 190 milliards sur cinq ans, qui seraient liés à la baisse du chômage, réduit de moitié, et à un taux d’inflation qui bondirait d’un taux proche de zéro aujourd’hui à plus de 4 % à la fin du quinquennat.

Une relance de l’investissement qui profitera à qui ?

Ainsi, pour Mélenchon, tout part de ce choc d’activité qu’il provoquerait dès son arrivée au pouvoir : un choc à 273 milliards d’euros. Après, ce serait une histoire de « cercle vertueux » : les dépenses créent de l’activité qui génèrent des recettes nouvelles, et la machine économique serait relancée. Certes en comparaison à l’austérité et aux réformes néo-libérales qui n’ont cessées de s’accentuer notamment durant quinquennats de Sarkozy et de Hollande, le plan investissement public prôné par Mélenchon contraste. Mais, il est tout à fait légitime de se poser la question : à qui cela profitera-t-il ?

Les 100 milliards d’investissement iraient prioritairement au logement public et à la transition écologique dédiés à l’énergie renouvelable en réponse à « l’urgence sociale » et à « l’urgence écologique ». Dès lors et quel que soit les contraintes qu’il souhaite fixer comme l’encadrement des loyers, ou la sélection des projets « établi et solide », ceux qui en profiteront en premier lieu, ce sont les multinationales du BTP et de l’Energie qui trustent les marchés publics, et sont les premières à sous-traiter aux PME et TPE qu’elle maltraite. Les salariés, eux, devront continuer à débourser.

Une relance de la consommation … et une baisse de l’impôt des sociétés ?

Pour financer en particulier l’augmentation des salaires et la réduction du chômage, par le biais par exemple d’une « sécurité sociale intégrale », 173 milliards d’euros de budget seraient allouées sur 5 ans. Dès lors un cercle « vertueux » s’enclencherait car ces « milliards » iront se transformer « en paie, en consommation, et donc en impôt sur le revenu et à nouveau en taxes ». Mélenchon compte rassurer les néo-libéraux : « Nous avons fait tourner les modèles économiques », affirme-t-il pour assurer la crédibilité de son projet de relance par la consommation des ménages.

Qu’on puisse exiger l’augmentation des salaires, ou encore la réduction du chômage, - même si nous pensons qu’il faut non pas seulement le réduire, mais l’éradiquer au travers du partage du temps de travail - est juste. Pourtant, il est pour le moins peu crédible que les classes dominantes laissent faire, sans même la construction d’un rapport de force en toute indépendance de classe. Un programme d’autant plus étonnant qu’il prévoit de baisser l’impôt sur les sociétés de 33% à 25%. Tel est l’illustration du type de « partenariat » que Mélenchon souhaite nouer entre le capital et le travail.

Mélenchon « pas en total désaccord » sur les TPE/PME avec Macron ?

Ainsi, l’on avance de surprise en surprise dans l’Avenir en Commun. Dès lors, il est intéressant de se plonger dans les débats dit d’économistes pour en saisir les fondements. Dans une confrontation avec Jean-Marc Daniel, soutien libérale de Macron, Liêm Hoang Ngoc, économiste de Mélenchon, détaille sa vision au NouvelObs. Un soutien de Macron affirme : L’enjeu serait « de repenser l’offre dans une société (…) de start-up, d’autoentrepreneurs, et non pas dans une société de grandes entreprises. » L’économiste n’exprime alors pas de désaccord total suite à cette affirmation.

« Nous ne sommes pas en total désaccord », répond l’économiste de LFI. Dès lors, il affirme vouloir « réduire l’impôt sur les sociétés de 8 points. » L’objectif serait « de favoriser les TPE et les PME » et de « compenser la hausse du smic de 15% ». Qu’on puisse différencier le CAC 40 des PME et TPE est juste. Ces dernières sont soumises à des rapports de subordination par les lois du capitalisme, au travers notamment de rapports de sous-traitance. Mais ces propositions ne sont que des aménagements avec lesquels s’accommodera le CAC 40 tant que la question de l’expropriation ne sera pas posée.

Une inflation de 0% à 4% : quid des salaires rongés par l’inflation ?

Au moyen de son plan de relance par la demande, Mélenchon dit vouloir relancer des taux de croissance autour de 2 % dès 2018, un taux de chômage réduit à 6 % et une envolée de l’inflation, au-delà de 4 % à la fin du quinquennat. Cela serait produit par un « effet vertueux » sur les déficits qui serait réduit à 2,5 % du PIB en 2022, après avoir atteint 4,8 % du PIB en 2018. Dès lors, pour financer son budget visant à relancer la consommation, Mélenchon fait le pari de l’inflation, auquel il tenait tant lors de sa campagne en 2012. Cela vise à réduire la dette, celle-ci n’étant pas indexée à l’inflation.

Mais, ce que Mélenchon ne précise pas, ce sont les conséquences même de l’inflation sur les salaires. Certes, le Smic, qu’il compte augmenter à 1 326 euros nets, est indexé en partie sur l’inflation, mais ce n’est pas le cas de la majorité des salaires. Ainsi, même s’il compte sur une hypothétique hausse induite des salaires par ricochet du SMIC, ceux-ci seront in fine grignotés par l’inflation. En Mai 68, les classes dominantes avaient d’ailleurs utilisé cette arme pour ronger les augmentations de salaires. D’où l’importance vitale d’imposer l’échelle mobile des salaires comme une de nos revendications centrales.

Un projet de relance que les économistes de Mélenchon revendiquent soutenu… par le FMI !

Pour assurer le sérieux de son projet de relance économique, Mélenchon n’a eu cesse de s’assurer le soutien de nombreux économistes avec une certaine réussite comme l’illustre cette tribune dans Libération. Mais plus encore, Mélenchon est prêt à emprunter les modèles économiques de grandes organisations économiques internationales. « Le FMI, qui n’est pas une organisation gauchiste, dit que, pour un euro investi et emprunté, il y a trois euros d’activité. » On se rappelle même si cela n’a pas de rapport direct que le FMI a participé à la Troïka qui a joué un rôle central pour saigner le peuple grec.

« Aujourd’hui, le FMI, l’OCDE, la Commission européenne soutiennent le programme de la France insoumise. Il leur a fallu 8 ans mais ça y est » n’a pas craint d’affirmer l’économiste en chef du parti de gauche, Jacques Généreux. L’équipe de Jean-Luc Mélenchon revendique donc d’être dans la ligne des préconisations actuelles des grandes organisations économiques internationales qui co-gère en lien avec les Etats les mesures néo-libérales au travers le monde. Loin d’un programme en rupture avec le capitalisme, un programme de relance somme toute tout à fait compatible, sauf en période de crise.

Mélenchon ou le retour de Keynes ?

Du point de vue de la doxa capitaliste, pour « régler » ses périodes tumultueuses de crise, deux écoles s’affrontent. La première, celle de la « politique l’offre », à savoir les ajustements structurels, qui permettent aux entreprises de « rétablir » leur « compétitivité » sur le marché. Autrement dit, les politiques néo-libérales de casses des acquis sociaux qui s’abattent sur les travailleurs. Hollande s’y est d’ailleurs converti jusqu’au bout en affirmant le 14 janvier 2014 : « Le temps est venu de régler le principal problème de la France : sa production. C’est donc sur l’offre qu’il faut agir. Sur l’offre ! »

L’autre école, c’est celle de l’approche « par la demande » : il faut regarnir les carnets de commandes des entreprises en stimulant la consommation. En augmentant les salaires et la dépense publique. C’est ce qu’entend engager Jean-Luc Mélenchon. « Nous faisons une relance keynésienne. Ce n’est pas du communisme. C’est cohérent et logique », expliquait-il, hors caméra. « Les investisseurs n’ont rien à craindre de mon programme », affirmait-il même aux Echos. Ainsi, que les néo-libéraux crient au communisme est sans objet, si ce n’est pour diaboliser un programme peu classique en temps de crise.

D’ailleurs Keynes, n’avait rien de révolutionnaire…

A la question, « A-t-on des exemples concrets de pays où la relance keynésienne a marché ? », l’un des économistes en chef de LFI répondait : « Oui. Les Etats-Unis… Après la crise de 2008, ils ont accru leur déficit budgétaire et adapté leur politique monétaire. Avec succès. » Ce succès américain, les journalistes économiques du Monde ne le partagent pas. Eux affirment qu’ « Avec une hausse de 1,6 % sur l’ensemble de l’année [2016], l’économie américaine ne fait donc que confirmer la tendance que l’on connaît depuis 2009 : une reprise molle et erratique ». Dès lors, l’utopie keynésienne interroge.

Cela d’autant plus que le projet de Keynes n’a jamais été de dépasser le capitalisme. Dans une lettre à Roosevelt en 1933, il l’invitait à « une expérimentation raisonnée dans le cadre du système actuel », faute de quoi, précisait-t-il, le « changement rationnel » serait gravement compromis partout dans le monde, ne laissant plus que l’alternative entre « l’orthodoxie et la révolution ». Face à la crise des années 30, l’objectif de Keynes était clair : céder un peu pour empêcher une révolution. Face à la crise qui dure depuis 2008, s’agit-il de sauver leur système ou de se préparer au combat contre leur monde ?

Pourquoi relancer leur système en crise ?

L’augmentation record des dividendes des entreprises du CAC40 en 2016, soit 56 milliards d’euros distribués, en augmentation de 13 milliards par rapport à 2015, aurait de quoi faire oublier que la crise économique. Pourtant, la crise mondiale perdure depuis 2008. Cette crise constitue l’une des crises économiques les plus profondes de l’histoire du capitalisme, depuis la crise des années 1930. Une crise remarquable par sa longévité, qui a vu un accroissement structurel du chômage de masse partout dans le monde. L’expression plus générale d’une crise structurelle de leur système capitaliste.

Ainsi, pour régler leur crise, Mélenchon prône une hypothétique relance de l’investissement publique et de la consommation. Il pioche ainsi dans les vieilles recettes keynésiennes, des politiques qu’avaient d’ailleurs tenté de mettre en place Mitterrand en 1981. Deux ans plus tard, il faisait marche arrière et imposait la « rigueur ». Ironie de l’histoire, c’est François Mitterrand, lui-même, qui abrogeait l’échelle mobile des salaires que le monde du travail avait imposée au moyen de luttes sociales en juillet 1952. Dès lors, plutôt que l’utopie de la réforme, n’est-il pas temps d’opposer nos solutions de classe ?

La véritable relance, c’est la relance de l’initiative de classe

Non, quand bien même ce serait possible, ce n’est pas de la relance de leur système en crise dont il s’agit. Un système qui affirme que le plein emploi se situerait en-dessus de 5%, signe leur chômage est structurel et qu’il condamne à vie une partie des salariés au chômage. Un système qui tue en intensifiant le travail. Un système qui généralise la précarité que Mélenchon veut simplement réguler en instaurant « un quota maximum de contrats précaires dans les entreprises : pas plus de 10% de contrats précaires dans les PME, pas plus de 5% de contrats précaires dans les grandes entreprises ».

Ce dont il s’agit, ce n’est pas de sauver leur système, mais bien de la relance de notre initiative de classe. Il s’agit d’opérer une véritable relance au profit de notre camp social, qu’il s’agira d’imposer en construisant le rapport de force, par les luttes et les mobilisations. Face au vote de relance Mélenchon, le vote Poutou est un vote de combat. Un vote de classe. Un vote pour se donner confiance et se compter. En ce sens, il est donc décisif d’opposer notre propre relance, celle, en vue de préparer les combats à venir contre le prochain gouvernement. Notre relance de classe, aujourd’hui, c’est le vote Poutou.




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