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Indépendantistes ou unionistes, qui va gagner ?

Jeudi 21 décembre : élection sous haute tension des 135 députés de Catalogne

Les élections anticipées, convoquées pour le jeudi 21 décembre par le gouvernement espagnol de Rajoy après la proclamation d'indépendance de la Catalogne, revêtent un enjeu majeur pour les camps indépendantiste et unioniste. Dans un climat extrêmement tendu, elles devraient connaître un taux de participation élevé et des résultats très serrés. Plusieurs scénarios politiques sont en lice pour rendre le pouvoir à l’ancienne majorité indépendantiste ou tenter de faire rentrer la Catalogne dans le giron de l’Etat espagnol.

Un contexte de répression politique qui musèle l’expression et attise les colères

Le referendum sur l’indépendance de la Catalogne organisé par le gouvernement catalan le 1er octobre dernier, et déclaré illicite par le gouvernement espagnol, s’était déroulé dans un contexte de violente répression policière. Dès les premiers jours, après la victoire du « oui » Puigdemont, subissant en outre la pression politique du gouvernement Rajoy et la pression économique des entreprises et des banques, avait partiellement reculé dans l’installation effective de la « république catalane » en acceptant la convocation d’élections organisées par le gouvernement espagnol et en s’exilant en Belgique.

Depuis, fort de ce recul et de la déception qu’il a pu engendrer dans les rangs indépendantistes, le gouvernement Rajoy n’a eu de cesse de mettre à genou les indépendantistes catalans. Après avoir appliqué, sans encombre, l’article 155 de la Constitution qui permet la mise sous tutelle des régions rebelles, le premier ministre a renforcé la répression, en s’appuyant sur un appareil d’Etat dont les racines franquistes n’ont pas été éradiquées.

Alors que le référendum d’octobre avait déjà été le théâtre de nombreuses violences policières, les élections au parlement de région du 21 décembre vont se dérouler tandis que Carles Puigdemont est en exil à Bruxelles, que 8 ministres, dont l’ancien vice-président Oriol Junqueras, sont toujours en détention préventive pour « rébellion, sédition et détournement de fonds publics » et que les forces de police se sentent pousser des ailes.

Dernière démonstration en date, la plainte déposée par des policiers à l’encontre de la revue satirique « El jueves », puis de l’humoriste Eduard Biosca de la radio catalane RAC 1. L’un et l’autre, qui avaient quelque peu écorné dans leurs articles les forces de police, ont été convoqués devant le juge pour « injures ». Ils ont, bien entendu, argué pour leur défense qu’il s’agissait d’articles humoristiques. Mais cet humour n’a apparemment pas été du goût des policiers. « Les limites de la liberté d’expression ont été dépassées » a estimé un porte-parole du SUP, syndicat majoritaire de la police, en soulignant « le contexte très sensible » de ces publications.

Mais la répression d’Etat, telle qu’elle est pratiquée par Rajoy, loin d’engendrer découragement et normalisation peut, à l’inverse, susciter colère et mobilisation comme l’ont montré en novembre à Barcelone plus de 20 000 personnes venues apporter leur soutien aux « prisonniers politiques » ou les 45 000 manifestants rassemblés à Bruxelles le 7 décembre en soutien à l’indépendance catalane. On peut donc escompter que les élections se dérouleront sous haute tension.

Plusieurs scénarios de rechange pour faire barrage à une majorité indépendantiste

Malgré les conditions d’empêchement qui pèsent sur plusieurs de leurs dirigeants, les indépendantistes espèrent ne pas perdre leur majorité lors de ces élections et revenir au pouvoir dont ils ont été chassés par la mise sous tutelle de la Catalogne par Madrid.

Porteur de cette espérance, l’ancien président catalan destitué par Mariano Rajoy, Carles Puigdemont, bien qu’exilé à Bruxelles, ne renonce pas à être à la tête d’une liste « transversale » destinée à rassembler ceux qui sont « unis pour la Catalogne ». Il s’agirait pour lui de récupérer la « dignité » du peuple catalan humilié par la mise sous tutelle. Mais Puigdemont est toujours sous mandat d’arrêt pour « rébellion » et tentative de « sédition ». Sa victoire mettrait évidemment Rajoy dans une situation délicate s’il devait le faire jeter en prison à son retour de Bruxelles, accréditant ainsi les critiques de sa politique répressive. Il n’aurait alors sans doute pas d’autre choix que de négocier. La voie serait ouverte à Puigdemont pour devenir président de l’exécutif du nouveau parlement de la région.

Carles Puigdemont n’est cependant pas le seul à représenter les indépendantistes. Oriol Junqueras, ancien vice-président, actuellement en détention provisoire, et son parti, la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), sont en tête des sondages. En cas de victoire de sa liste et s’il est élu président du parlement, la situation risque d’être également difficile pour Rajoy. Junqueras pourrait toutefois rester en détention provisoire et faire gérer les affaires courantes par la Secrétaire Générale. Son projet politique, en cas d’investiture, serait centré sur une visée de moyen terme. Objectif, élargir la base du mouvement indépendantiste qu’il juge trop étroite en développant une politique sociale d’envergure.

Côté anti-indépendantiste, l’Espagne a son Macron version femme : Ines Arrimadas dirigeante du parti libéral Ciudadanos en Catalogne. Son projet, le dialogue pour « surmonter la division de la société » et bien sûr, des « politiques sociales ». Candidate du grand patronat elle est perçue comme un gage de stabilité et de prospérité. Sa victoire serait une première historique car les anti-indépendantistes n’ont été majoritaires qu’une fois en 40 ans.

Cependant, l’hypothèse n’est pas à exclure qu’aucun des trois n’obtienne l’investiture faute de bénéficier du soutien nécessaire d’autres partis à l’intérieur de chacun des deux blocs indépendantistes ou « espagnolistes ». Ce serait alors une paralysie politique qui conduirait à de nouvelles élections, comme cela s’est déjà produit en 2016. Cette situation pourrait toutefois être évitée si les tenants de l’unité espagnole, redoutant une issue défavorable en cas de nouvelles élections, préféraient faire appel au socialiste minoritaire Miquel Iceta, homme de compromis et prônant l’amnistie des indépendantistes poursuivis. C’est un cas de figure qui s’est également déjà produit au pays basque entre 2009 et 2012.

Il est en tout cas peu probable que sorte des urnes une majorité incontestable au parlement pour l’un ou l’autre des candidats à l’investiture. La Catalogne devra sans doute faire face à une période d’instabilité dans laquelle les données économiques joueront un rôle déterminant. En cas de victoire des indépendantistes et quel que soit le choix que fera Rajoy entre négociation ou durcissement, c’est la mobilisation des travailleurs catalans qui sera seule capable d’imposer une Catalogne socialiste et indépendante.

Crédit photo : AFP - Joan Valls




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