Culture et Sport

Théâtre et politique. Débat à Toulouse avec Nathanaël Harcq et Olivier Neveux

« Jeunesse, création, politique » : quel avenir pour les artistes ?

Publié le 17 novembre 2016

Le théâtre, l’art, la culture sont menacés. Les artistes qui ne vivent pas dans une grande précarité sont très peu nombreux. Quel est le but des études artistiques ? Comment l’artiste peut-il s’engager ? Quel avenir pour la génération d’artiste qui émerge ? Comment penser le théâtre dans la conjoncture politique et économique ? C’est à ces questions que Nathanaël Harcq et Olivier Neveux ont tenté de répondre.

Léonie Piscator

Conférence indisciplinée avec Nathanaël Harcq et Olivier Neveux


Ce mercredi, au théâtre Jules Julien à Toulouse, s’est tenue la 9ème conférence indisciplinée, à l’initiative de la compagnie Nanaqui, inscrite dans un cycle intitulé « Les maîtres ignorants », en référence à Jacques Rancière. Ce débat avait pour thème « Jeunesse, création, politique ». Après une première partie, où des étudiants du Conservatoire Royal de Liège – l’ESACT pour les intimes – présentaient un de leur projet, les invités ont pris la parole.

Nathanaël Harcq est le directeur de l’ESACT depuis 2014. Olivier Neveux est professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre et il a notamment écrit Théâtre en lutte, le théâtre militant en France de 1960 à nos jours (2006) et plus récemment Politiques du spectateur : les enjeux du théâtre politique aujourd’hui (2013), parus tous deux aux éditions La Découverte.

N. Harcq a commencé par rappeler le contexte socio-économique de Liège, ancien bassin minier, a très forte activité sidérurgique, qui a subit une forte paupérisation lors de la désindustrialisation. Il expliquait qu’il était impossible d’ignorer ces éléments objectifs qui sont intrinsèquement liés à la vie des étudiants de l’ESACT, et qu’il est important pour un artiste (en formation ou non) d’être critique et de se nourrir de son vécu pour alimenter ses créations. Il a aussi raconté les débats qui ont parcouru l’école après que deux enseignants y ont fait un blocus et organisé une assemblée générale il y a quelques années, en période de forte mobilisation. L’équipe pédagogique de l’ESACT est « entrée en crise », polarisée entre ceux qui soutenaient que « c’est par leur œuvre que les artistes s’inscriront dans la lutte » et ceux qui étaient persuadés de la nécessité d’une lutte plus directement en prise avec le réel. Suite à ces événements, Nicolas Harcq a défendu auprès d’autres enseignants l’importance pour l’école d’assumer une position politique, ne serait-ce que pour que les étudiants puissent se situer par rapport à ceux qui leur enseignent, dans un soucis d’honnêteté intellectuelle. C’est à partir de ce moment-là qu’ils ont débuté un partenariat avec des intervenants spécialisés, et notamment Olivier Neveux. Cependant, il n’a pas évoqué une seule fois le caractère éminemment élitiste des écoles telles que le Conservatoire Royal de Liège qui, malgré la bonne volonté de l’équipe pédagogique, participe au système de concurrence très rude qui sévit dans le milieu artistique et qu’Olivier Neveux a dénoncé par la suite.

Le théâtre à l’aune du néolibéralisme


Après l’intervention de N. Harcq, O. Neveux a tout d’abord tenu à clarifier le contexte dans lequel se trouve le théâtre, et à l’aune duquel il faut appréhender ce thème de « jeunesse, création, politique » : une offensive néolibérale qui dure depuis plusieurs décennies. Il a détaillé trois points quant aux conséquences de cette période du capitalisme sur le théâtre et la culture : la concurrence, la deshistoricisation et la dépolitisation.

Neveux a pris l’exemple des « festivals de l’émergence » ou du « jeune talent » pour démontrer que si nos dirigeants prônent la jeunesse comme qualité, il ne s’agit en réalité que d’une certaine jeunesse, qui n’est pas un secteur homogène de la population : le pseudo-goût de la jeunesse de nos dirigeants est en réalité un goût pour l’exception. Dans le milieu du spectacle, quand un comédien réussit à percer, des milliers d’autres sont laissés sur le carreau, l’immense majorité des compagnies de théâtre sont dans une situation économique désastreuse. Cette mise en concurrence – qui n’est pas l’apanage du domaine artistique – est favorisée dès les études : sélection rude, compétition entre grandes écoles, au sein même des promotions… Les laissés pour compte, s’ils n’ont pas les revenus permettant de s’offrir une grande école privée, abandonnent leurs rêves ou font des études d’art à l’université – dont nous évoquerons les conditions par la suite.

Olivier Neveux à ensuite explicité le concept de « déshistoricisation » qui sévit particulièrement dans les études d’art. En prenant l’exemple du théâtre, il a nommé deux écueils : le rapport pieux au passé, qui ne remet pas en question l’enseignement traditionnel qu’on nous en fait ; ou alors le « présentisme » qui consiste à penser que tout est nouveau. « Il y a quelques années, on semblait penser que mettre des écrans sur scène c’était novateur, que ça datait tout au plus des années 70, que c’était importé des États-Unis. Tout le monde a oublié que le premier à l’avoir fait était un militant révolutionnaire, bolchevique, au début du siècle dernier, et qui se nommait Erwin Piscator [metteur en scène allemand à l’origine du théâtre prolétarien et précurseur du théâtre documentaire, processus de création et forme éminemment politiques]. »

Enfin, il a évoqué la dépolitisation très forte, sous couvert de politique, qui est devenue la règle du théâtre institutionnel. Peu de créations posent de vraies questions politiques, telles que « Qui détient le pouvoir ? » et encore moins sont celles qui proposent une alternative en posant les questions de l’égalité, et de la soi-disant uniformité de la société. Ce contournement de la question politique se traduit souvent par un contenu consensuel et une esthétique mille fois revisitée sur des sujets dits « sensibles », par exemple. Et ne permet en aucun cas faire le jour sur les nombreuses contradictions du système et de l’époque dans lesquels s’ancrent ces créations théâtrales.

Mais il a précisé que depuis quelques années, des courants de théâtre très intéressants voyaient le jour, très subversifs et tentant de s’émanciper des codes éculés, le rôle du spectateur étant de sortir de son état passif de consommateur et de faire vivre ce théâtre politique.

Quelles perspectives pour les étudiants en art ?


Un élément qui apparaît comme progressiste dans la situation, est l’explosion du nombre d’écoles d’art en France, depuis une quinzaine d’années. Malheureusement, ce constat est à mettre en parallèle avec les conditions de précarité terribles que connaissent les universités et notamment les filières artistiques. En effet, nous l’avons dit, nombre de jeunes passionnés par les arts et souvent recalés des grandes écoles, trop pauvres pour se payer un enseignement privé, s’inscrivent à l’université, en musicologie ou en art du spectacle. Les conditions d’études y sont pourtant très mauvaises.

Ce domaine n’est pas un domaine considéré comme un domaine rentable par l’État et les investisseurs, les subventions sont donc réduites à peau de chagrin pour ce type de filières. Olivier Neveux a notamment rappelé qu’au moment où passait la loi LRU, symbole de la casse de l’enseignement supérieur, les filières artistiques ont reçu une injonction à se rapprocher des grandes écoles. Par ce biais, l’État a pu se désengager totalement en misant tout sur les écoles d’excellence, et les conditions d’étude en art à l’université s’en sont trouvées considérablement dégradées.
Le débat qui s’en est suivi dans la salle a beaucoup tourné autour de cette question. Plusieurs étudiants et enseignants en études théâtrales au Mirail ont pris la parole pour témoigner de leurs conditions de travail. Il est ainsi apparu que dans cette filière, pour ne prendre que cet exemple, il y a quatre enseignants titulaires dont deux sont actuellement en congé, pour des centaines d’étudiants. Près des trois quarts du corps enseignant est donc composé de vacataires, la précarité est la règle. Les conditions d’études en prennent évidemment un coup, et le manque de subvention empêche notamment d’avoir accès à suffisamment de lieux et de matériel pour l’enseignement pratique de la discipline.