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Analyse

« Jobs Act ». Retour sur la Loi Travail à l’italienne

Publié le 2 mai 2016

La longue marche de la précarité en Italie a commencé en 1997 avec le « Paquet Treu » adopté sous le premier gouvernement de centre-gauche de Romano Prodi, puis a continué sur des voies de plus en plus dangereuses avec la Loi Biaggi, la Réforme Fornero, adoptée sous le gouvernement « technique » de Mario Monti, avant de se parachever avec la loi de 2014 plus connue sous le nom de « Jobs Act », adoptée par le gouvernement de Matteo Renzi, accessoirement grand ami et référence incontournable pour Manuel Valls. Ce fameux « Jobs Act » est souvent considéré comme une sorte de modèle italien de la Loi Travail qui passe en examen à l’Assemblée à partir d’aujourd’hui. C’est ce qu’analyse Antonino Marceca, membre de la direction nationale du Parti Communiste des Travailleurs.

Antonino Marceca, correspondance d’Italie

Centre-droit et centre-gauche

Les gouvernements qui se sont alternés au pouvoir ont fait adopter toute une série de normes visant à faire payer la crise capitaliste aux travailleurs. On songera aux différentes libéralisations du marché du travail, facilitation des licenciements, nouveaux contrats à durée déterminée et flexibles, le soutien à faire primer la négociation d’entreprise et les dérogations aux accords de branche. Toutes ces mesures, les bureaucraties syndicales, orphelines de la « concertation » [le dialogue social à l’italienne] des années 1990, remise en cause unilatéralement par le patronat et le gouvernement, de même que les gauches réformistes n’ont pas su s’y opposer de façon conséquente et, pire encore, dans certains cas, elles les ont soutenu lorsque le centre-gauche était au gouvernement.

Le Jobs Act de Renzi répondait au courrier d’aout 2011 adressé au gouvernement italien par la Banque Centrale Européenne et les institutions de l’UE invitant l’exécutif à « une profonde révision de la discipline afférant à l’embauche et au licenciement des travailleurs ». Il répondait également aux exigences de la bourgeoisie italienne qui demandaient qu’on en finisse avec la résistance des secteurs les plus combatifs du monde du travail. Ce qui était en jeu, donc, était l’approbation d’un des piliers du projet de stabilisation bonapartiste de la situation italienne porté par Renzi, à travers la réforme profonde du droit du travail. Les décrets d’application ont révélé, par la suite, toute la portée réactionnaire de la nouvelle loi : augmentation de la précarité à travers la libéralisation des CDD et du statut d’apprenti, extension des « chèques emploi-service » [« voucher »] dans tous les secteurs de l’économie, de l’agriculture au commerce en passant par le tourisme ; l’élimination des mesures de protection des travailleurs en cas de licenciement abusif, systématiquement justifiés par des motifs à caractère économique et/ou de nécessité de réorganisation du personnel, et ce à l’encontre de ce que prévoyait jusqu’à présent le Statut des travailleurs de 1970 [conquête arrachée par le monde du travail italien à la suite de « l’Automne chaud » de 1969] ; possibilité de modifier de façon unilatérale et en tirant vers le bas l’ensemble d’un contrat et, en dernière instance, le salaire lui-même ; la possibilité de surveiller à distance les travailleurs à travers les PC, les tablets, les smartphones d’entreprise etc.

En une vingtaine d’année le cadre contractuel du droit du travail italien défini par le Statut des travailleurs de 1970 a été totalement démantelé, de même que les protections et les droits arrachés à la suite de luttes de masse très dures. Au moment de l’embauche, le patronat a désormais à disposition le choix entre 46 types de CDI différents, comme dans un véritable supermarché de l’exploitation.

En imposant le Jobs Act et toute une série de contre-réforme à grand renfort de l’équivalent italien du 49.3, Renzi se profilait en paladin de la classe dominante. Ce faisant, il recevait l’appui non seulement des secteurs financiers du capital international ainsi que de la Commission Européenne mais également des organisations patronales de branche (Confindustria, Confcommercio, etc.), celui du PDG de FCA (anciennement Fiat), Sergio Marcchionne, des forces politiques bourgeoises pro-gouvernementales mais également de l’opposition ainsi que de la part du Président de la république Giorgio Napolitano [issu du PCI] ainsi que de l’épiscopat et, très officiellement, d’une fraction du syndicalisme le plus pro-patronal, en l’occurrence les démocrates-chrétiens de la CISL et le syndicat de droite UGL.

Le Jobs Act a donc représenté un renforcement ultérieur du pouvoir patronal dans les entreprises. Il a rendu possible l’augmentation des horaires de travail, des rythmes de production, de l’exploitation, garantissant une reprise de la profitabilité. Les salariés, face à un chômage de masse, généré par la crise capitaliste, devenaient un peu plus flexibles, précaires et soumis au chantage.

Une réponse des syndicats et de la gauche réformiste en-deçà des exigences

La réponse du mouvement ouvrier et de la jeunesse face au Jobs Act a été caractérisée par le caractère déconnecté des mobilisations. Les organisations de la gauche politique et syndicale italienne ont réagi en ordre dispersé face à l’attaque.

La CGIL [l’équivalent italien de la CGT] a organisé une manifestation nationale à Rome le 25 octobre 2014. Face à la pression de la base, la secrétaire générale Susanna Camusso a lancé le mot d’ordre de grève générale. La FIOM, la fédération de la plus puissante de la CGIL et l’organisation majoritaire dans une bonne partie de l’industrie, a appelé à des « débrayages et à des AG sur l’ensemble des lieux de travail et dans les quartiers » en appelant à la grève générale pour le mois de novembre au niveau du secteur métallurgique avec des manifestations à Milan le 14 novembre pour le Centre-Nord, le 21 novembre à Naples pour le Sud et les 25 et 27 novembre, à Cagliari et à Palerme, pour la Sardaigne et la Sicile. Le 12 décembre, après l’approbation par « 49.3 à l’italienne » du Jobs Act, la CGIl et la UIL, le syndicat social-démocrate, concrétisaient enfin l’appel à la grève générale avec des manifestations dans tout le pays.

Le syndicalisme de base [une tradition très spécifique à l’Italie], traversé néanmoins par de multiples phénomènes de sectarisme, de nombrilisme et de bureaucratisme, ne réussissait pas non plus à confluer en un seul et même rendez-vous unitaire, et ce en plus de sa faible insertion dans la classe ouvrière industrielle. L’Unicobas appelait à une grève générale le 17 septembre, le Cobas le 10 octobre, l’USB le 24 et la CUB le 14 novembre. Aucune de ces mobilisations n’a pu avoir un caractère de masse.

Dans ce cadre, le mouvement dans les lycées n’a pas décollé. Les cortèges étudiants n’ont réuni que quelques milliers de manifestants et les occupations d’établissements n’ont été que sporadiques. La mobilisation, sur les établissements scolaires, a repris lors du printemps suivant, sur la question de la contre-réforme de l’enseignement, mais là aussi les bureaucraties syndicales ont laissé la mobilisation sans perspectives.

Après la grève générale réussie du 12 décembre, la bureaucratie à la tête de la CGIL a été incapable de sortir de la logique stratégique du dialogue avec le gouvernement et le patronat. Elle a donc bloqué toute perspective de mobilisation, attendant de voir comment les décrets allaient être pris.

Le Jobs Act a été une défaite pour le monde du travail, déterminée par la bureaucratie à la tête du syndicat majoritaire et par les gauches réformistes. Cette défaite est imputable à l’absence de plateforme unifiante en termes de revendications transitoires, de formes de lutte et de mobilisations conséquente, concentrées, prolongées et prolongées, à même de passer, à travers la construction du « tous ensemble », de la défense à l’offensive contre le gouvernement et le patronat. Pour être victorieux, ce plan de bataille devait nécessairement relier les différents secteurs du monde du travail et se construire et être porté par les lieux de travail à travers l’élection de délégués et le développement de l’auto-organisation.
En garantissant au patronat un contrôle supérieur sur l’organisation de la force de travail et en transformant le rapport de force à son avantage, le Jobs Act a donné lieu à un grand bond en arrière. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, si les métallos se trouvent, ces jours-ci, face à une fédération patronale de branche qui entend en finir avec la convention collective de la métallurgie, un facteur unifiant de l’ensemble de la catégorie, de façon à renforcer le modèle de la négociation boîte par boîte.

Ce bilan de la mobilisation contre le Jobs Act se veut être une contribution au mouvement contre le « Jobs Act » à la Hollande, que nous suivons avec attention. Le retrait de la Loi El Khomri représenterait une victoire pour le mouvement ouvrier français mais également européen, et, à n’en pas douter, cette victoire contribuerait grandement à une reprise de la conflictualité en Italie.

Trad. CT