Culture et Sport

Hommage

Johan Cruyff ou le football total

Publié le 25 mars 2016

Pierre Reip

À l’Ajax d’Amsterdam, avec les Oranjes et au Barça, Johan Cruyff a marqué l’histoire du football. Platini, à qui l’on peut au moins reconnaître d’avoir produit du beau jeu, n’a pas hésité à le décrire comme le meilleur joueur de tous les temps. Les classements, toujours subjectifs, changent au gré des modes, le style demeure. Et Cruyff n’en manquait pas…

On se souvient des images le montrant cheveux longs, dégingandé et anticonformiste, fumant sur la pelouse des Camel sans filtre à la mi-temps. Rationnelle cruauté de la médecine, c’est le cancer du poumon qui l’a emporté ce jeudi, à 68 ans. Surnommé « El Flaco », le maigre, par les supporters du Barça, Cruyff n’en était pas moins athlétique. La vitesse, avec et sans le ballon, était le premier de ses atouts, lui permettant aisément de prendre de court les défenseurs adverses, comme de monter rapidement en attaque, et de retourner aussitôt défendre. L’Ajax, où son talent a explosé, était l’un des premiers clubs à introduire des programmes d’entraînement physique intenses, rendus nécessaires par la stratégie de football total développée par l’entraîneur Rinus Michel. Fondée sur la circulation du ballon, dans l’idéal avec une touche de balle, elle suppose une grande polyvalence des joueurs, amenés à la fois à attaquer et à défendre au cours du match, pour être toujours en surnombre. Face au très fermé « Catenaccio » milanais, le football total était une façon entièrement nouvelle de jouer, offensive et spectaculaire. C’est aujourd’hui le style par excellence du Barça, que Cruyff contribua d’ailleurs à perfectionner, lorsqu’il y fut entraîneur de 1988 à 1996. Il s’y montra génial tacticien.

Dribbleur hors pair, le « Hollandais volant », comme on l’appelait en France dans les années 1970, a même donné son nom à un geste technique plutôt ardu, le « Cruyff turn ». Dans l’esprit de la révolution qu’incarnait le football total, il était un joueur altruiste, doté d’une excellente vision du jeu. Il a hissé l’art de la passe à des sommets, comme lorsque le 5 décembre 1982,il inventa le penalty à deux.

Premier triple ballon d’or, triple vainqueur de la Coupe des clubs champions (C1) avec l’Ajax, qu’il obtiendra aussi en 1992 avec le Barça en tant qu’entraîneur, il ne manque à son palmarès qu’une victoire en Coupe du monde. En 1974, il flanche en finale face à la RFA. En 1978, il ne participe pas à la compétition. Connaissant ses sensibilités politiques, on a longtemps cru que c’était parce qu’il refusait de cautionner par sa présence la dictature militaire en Argentine. En cas de victoire, il aurait reçu la coupe des mains du général putschiste Videla. Il révéla en 2008 que c’était pour une toute autre raison. À l’image de la génération 68, il n’avait pourtant pas peur de prendre position. Lorsqu’il s’engagea pour le Barça en 1973, il déclara avoir refusé de jouer pour le Real, parce que c’était le club de Franco.

Icône rebelle des années 1970, adulé par un large public, il est un des premiers footballers à obtenir un salaire très élevé et a ouvert la voie à la starisation des sportifs. Mais que ne pardonne-t-on pas à la beauté d’un style inimitable ? Cruyff est l’un de ceux qui ont élevé le foot à la hauteur du mythe.

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