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Culture et Sport

Quand le monde du spectacle se met au service des luttes

Jolie Môme. La parole est aux mutins

Interview avec Michel, Loïc, Clément et Cyril, de la Compagnie Jolie Môme Qui ne les a pas croisés au détour d’une manifestation, lors d’une grève ou d’une occupation, ces joyeux mutins qui arborent fièrement les couleurs rouge et noir et leur « drapeau rouge dans le vent ». Dans chaque rassemblement, chaque mobilisation du monde du travail ou de mal-logés, il n’est pas rare de les entendre, si ce n’est par leur présence solidaire, au travers des haut-parleurs, pour nous rappeler que « C’est dans la rue qu’ça s’passe », et qu’ « on va pas s’laisser faire ». Il n’en est pas assez, des compagnies comme Jolie Môme, dont les chansons remplissent d’énergie et de détermination les manifestants battant le pavé, ou ces salariés rassemblés devant le siège de leur entreprise pour réclamer de meilleures conditions de travail, unis derrière la conviction que « ya basta ! » Par leurs chansons et leurs pièces de théâtre, donner de la force à ceux qui n’entendent pas se laisser faire, être un vecteur pour transmettre la culture de la lutte et la connaissance de notre histoire, c’est bien à ce noble combat que s’attèlent les troubadours de Jolie Môme, résolument « à contre courant » de la culture dominante. Eux-mêmes en lutte à plusieurs reprises sur leurs propres revendications, on se souvient du rôle qu’ils avaient joué pour faire converger, au printemps 2014, des secteurs aussi divers que les intermittents du spectacle, les postiers et les cheminots. Dernièrement, ils ont notamment soutenu les personnels grévistes de l’université de Paris 8 avec un spectacle solidaire de l’atelier chanson-fanfare, et ont témoigné de leur soutien envers notre camarade Gaëtan (voir ci-dessous) à l’occasion d’un dîner-spectacle dans leur théâtre La Belle Etoile, à Saint-Denis. À notre tour, nous saluons leur travail et leur engagement, en leur donnant la parole.

  • L'atelier chanson-fanfare en soutien aux grévistes de l'université Paris 8, le 1er avril 2015. Photo O Phil des Contrastes
  • "Inflammable", au théâtre de la Belle Etoile en novembre 2010
  • Paroles de Mutins, dîner spectacle au théâtre de La Belle Etoile. Photo Flora Carpentier
  • A la Halle de La Villette le 15 juin 2014, journée de convergence entre intermittents, postiers et cheminots. Photo Flora Carpentier
  • "14-19" au théâtre de La Belle Etoile. L'assault, Photo Daniel Aimé

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Pouvez-vous nous raconter comment la compagnie Jolie Môme est née ? Quelle est l’idée qu’il y a derrière tout ça ?

Michel : Jolie Môme, c’est vouloir faire du théâtre de troupe, à la différence d’une compagnie où l’on prend des gens et une fois que le spectacle est terminé c’est « au revoir, merci ». Ici c’est un groupe constitué et il faut faire avec les gens qui le composent. L’origine du travail vient de la Cartoucherie, de cette ambiance que j’ai vécue dans ma toute jeunesse, du théâtre de l’Épée de bois dans lequel je travaillais… où c’est la troupe avant tout. Pour nous c’est un projet militant, qui va à l’encontre de l’idéologie dominante qui voudrait que les salariés du spectacle soient jetables comme des kleenex. On est une équipe, un groupe qui réfléchit ensemble et qui, en ayant une sensibilité vaguement de gauche à l’origine – générosité, anti-racisme, des choses comme ça, de base - approfondit toutes ces questions au fur-et-à-mesure de son histoire, par son engagement modeste dans les luttes. On a rencontré beaucoup de gens de différentes organisations, partis, associations… et à l’écoute de tous ces gens-là, nous avons appris beaucoup de choses, en côtoyant les militants, les gens qui luttent, quelle que soit leur organisation, à la gauche de la gauche bien évidemment. C’est ça l’histoire de Jolie Môme, une histoire qui a 32 ans, et pour le moment ça tient. Aujourd’hui on est une quinzaine à vivre de la compagnie.

Effectivement, on vous retrouve souvent dans les luttes, sur les piquets de grève… Pour vous, c’est une forme de militantisme ?

Loïc : Quand on peut mettre notre métier au service d’une lutte, on le fait volontiers. À chaque fois que c’est possible, quand des militants nous invitent sur un piquet de grève, une fac ou une usine occupée, si on peut, on vient avec plaisir. Parce qu’on sait que la lutte c’est quelque chose de difficile, et que si on peut être utiles, soit pour mettre un petit coup de projecteur dessus, soit – et c’est plus souvent le cas – pour remonter le moral des gens qui sont dedans, leur donner l’envie et l’énergie de pousser le piquet de grève quelques jours de plus, de tenir et peut-être de gagner… Si on peut servir à ça, tant mieux.

Donc, si on veut nous considérer comme militants, c’est plus par le fait d’aller soutenir les gens qui sont vraiment en lutte que par la teneur de nos spectacles. Nos spectacles parlent de ce dont on a envie de parler. On regarde la société autour de nous et il y a des choses qu’on a envie de dénoncer, des informations qu’on a envie de partager. Il y a peut-être une démarche d’éducation populaire sur certains thèmes qui sont trop peu évoqués à notre avis…

Lors de la manifestation anti-austérité du 12 avril 2014, Photo O Phil des Contrastes

Vous aussi, vous avez été en lutte l’année dernière…

Loïc : Oui, on a été beaucoup en lutte sur nos propres problématiques de travailleurs du spectacle au cours de l’histoire de Jolie Môme, sur la question de l’intermittence. Le fait qu’on soit une force collective qui agit ensemble, au sein des mouvements, à travers les syndicats, les coordinations ou parfois les deux, ça aide. Et comme on a aussi des connexions avec les milieux militants, politiques, syndicaux, ça permet de fédérer du monde. Le fait qu’on anime des ateliers chansons-fanfare et théâtre, ça joue aussi. Car quand on arrive à faire une manifestation avec la compagnie, son public, ses ateliers et ses adhérents, ça constitue un groupe qui se sent une unité, une force. Quand on met les drapeaux, les cuivres, la banderole, l’énergie pour faire quelque chose, on est capables d’agir tous ensemble de manière spontanée. Notre histoire, notre unité, la confiance collective… tout cela nous donne plus de visibilité.

Votre volonté, c’est aussi de favoriser l’accès des milieux populaires à la culture ? De participer à une prise de conscience politique ?

Michel : Ça serait l’idéal, mais ce n’est pas évident. On ne peut pas obliger les gens à aller au théâtre, car pour beaucoup c’est un autre monde, une autre culture... De la même manière qu’on n’obligera pas certains d’entre nous à aller voir un match de foot. Là-dessus, on n’a pas d’illusions. Ce qui serait bien, comme disait François Ruffin dernièrement chez nous, c’est qu’on n’oublie pas que la culture des gens c’est le football ; et ne pas savoir parler leur langage, c’est un peu être à l’ouest. Pour amener les gens à venir écouter ce qu’on raconte, il faudrait déjà aller les écouter eux, qu’on aille à leur rencontre. Le problème c’est qu’on en n’a pas les moyens, et qu’il faut trouver le temps de le faire. Il faudrait qu’on ait une section militante qui ne fasse que ça. Notre difficulté ce n’est pas de s’adresser aux gens qu’on retrouve en manif, pour ça on n’a aucun problème. Faire du théâtre vraiment populaire, ce serait de pouvoir s’adresser à tous les autres.

Cyril : C’est important que les milieux populaires aient accès à la culture, mais l’inverse est vrai aussi. Le recrutement des artistes se fait souvent au sein de la petite-bourgeoisie, qui reproduit des comportements qui ne sont pas forcément ceux du prolétariat. Donc il serait bon aussi que la culture accède aux classes populaires.

Est-ce que certains professeurs amènent leurs classes pour voir vos spectacles ?

Clément : Oui, mais les profs qui font venir leurs classes, ce sont déjà des spectateurs de Jolie Môme ou des gens proches de nos idées. À eux ça leur demande quelques heures de travail en plus, parce que montrer à leurs élèves un spectacle comme le nôtre sur la Première Guerre mondiale par exemple, ça demande de faire une sorte de « cellule de dégrisement » avec les élèves (rires). Il faut bien leur réexpliquer ce qu’ils ont vu par rapport à ce qu’il y a dans leurs manuels, pourquoi autant d’aspects sont absents des programmes…

Loïc : À ce propos, notre spectacle sur la Première Guerre mondiale [14-19], vue par le côté internationaliste, par notre propre regard sur les commémorations, on le reprend en novembre et en décembre. Donc s’il y a des camarades enseignants qui veulent en profiter pour venir le voir avec des élèves, c’est tout à fait possible. Quand c’est le cas, on essaye de créer un lien particulier avec les élèves, de venir dans leur classe, leur proposer d’en discuter avec eux.

Et que pensez-vous de ce gouvernement « de gauche » ? Qu’est-ce que ça implique pour vous ?

Michel : De gauche ? (rires) C’est pire qu’avant. On s’attendait à une continuité de l’austérité qui a déjà existé sous la droite, donc on n’a pas été surpris. La difficulté, c’est qu’il y a moins d’argent pour les gens qui nous achètent. On est en danger car on a quand même une subvention du conseil régional, en plus de la salle que la mairie de Saint-Denis met à notre disposition depuis 10 ans, et du soutien du village de Saint-Amant-Roche-Savine, village communiste comme la mairie de Saint-Denis. Le danger pour nous est à plusieurs niveaux, car avec la disparition de bon nombre de mairies communistes, il y a moins de villes qui nous font venir.

Loïc : Comme il y a de moins en moins de budgets culturels, ils font plutôt venir soit des grosses têtes d’affiche, soit des petits groupes qui ne coûtent pas trop cher. Nous on a le désavantage de coûter relativement cher, car on est nombreux à travailler dans la compagnie et qu’on a peu de subventions, donc c’est la vente de nos spectacles et nos recettes en billetterie qui nous permettent de vivre. À côté de ça, il y a 190 festivals, selon les derniers chiffres, qui ont été annulés cette année.

Et d’ailleurs, vous organisez votre propre festival cet été…

Clément : Oui, quelque part on a la chance de pouvoir maintenir le nôtre puisqu’il est autofinancé à plus de 90%, donc la baisse des subventions ne change pas grand-chose pour nous. Cette année c’est la dixième édition de notre festival La Belle Rouge au village de Saint-Amant-Roche-Savine. C’est un festival qu’on organise de A à Z, le dernier week-end de juillet, avec pendant 3 jours des spectacles, des conférences, des débats, du cinéma, de la musique, du théâtre… On gère tout, le camping, la bouffe, on nourrit 1200 festivaliers et c’est la compagnie qui gère tout ça. Et c’est de la bonne bouffe, avec des vraies assiettes !

Et pour votre festival, j’ai cru comprendre que vous aviez encore besoin de bras ?

Loïc : Des bras, des cerveaux, des compétences… on prend tout ! On monte le premier chapiteau le 14 juillet et on accueille tous les soutiens avec grand plaisir. Pour nous c’est aussi une manière de rencontrer le public, de construire ça ensemble.

Michel : On a décidé d’appeler ceux qui nous aident des « brigadistes », parce qu’on trouve que « bénévole » ça fait un peu caritatif, surtout que ça demande un véritable investissement.

En tête de cortège des intermittents lors de la manifestation du 12 avril 2014, Photo O Phil des Contrastes

À côté de ça, que peut-on faire pour vous soutenir ?

Clément : Venir au festival, et venir voir nos spectacles ! Et si les gens sont en lien avec des municipalités, des collectivités ou des comités d’entreprise, ils peuvent nous faire jouer.

Michel : Nos spectacles, quand ils sont bons, on le sait parce que les gens viennent deux ou trois fois les voir. C’est quelque chose d’assez particulier, ça peut ressembler un peu à des concerts, où quand on aime bien un groupe on va le voir plusieurs fois. Il y a aussi tous ceux avec qui on a partagé des luttes, comme les cheminots l’année dernière, les postiers, les gens de PSA, ce sont des relais, des gens avec qui on échange des choses, des soutiens, et ça c’est rare et précieux.

Sinon, il est aussi possible de s’inscrire dans nos ateliers. On anime un atelier chanson-fanfare le mercredi de 19h à 22h, un atelier théâtre le mardi aux mêmes horaires, et un atelier pour les ados le mercredi de 16h à 19h. Artistiquement, les ateliers c’est un peu l’école de Jolie Môme, et en même temps c’est le vivier de la compagnie, le soutien de Jolie Môme.

Loïc : Et on est sous forme associative, donc on a aussi un système d’adhésion, pour ceux qui veulent nous soutenir c’est possible de cette manière-là aussi.

Vous reprenez la chanson de Moustaki, sur la Révolution permanente, qu’est-ce qu’elle représente pour vous ?

Michel : Elle résume bien l’idée qu’on ne doit jamais baisser les bras, et que la révolution doit continuer toujours, autrement on tombe dans la bureaucratie. Et puis il y a un aspect internationaliste, on sait à qui Georges Moustaki doit la Révolution permanente, on sait que c’est un concept de Trotsky. Mais on ne cite jamais ni Trotsky, ni Lénine ni Borodine ni qui que ce soit… Enfin si, Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, peut-être parce qu’ils étaient plus dans le doute. C’est peut-être pour ça qu’ils nous ressemblent plus. C’est parce qu’on a des doutes qu’on arrive à être tous d’accord.

Propos recueillis par Flora Carpentier




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