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Monde

Partie I

L’Arabie Saoudite, un régime réactionnaire fragilisé par l’imprévisibilité du prince bin Salman

Au-delà des détails d'un meurtre particulièrement atroce perpétré par un régime ultra-réactionnaire, la mort du journaliste Jamal Khashoggi pourrait avoir des conséquences géopolitiques majeures pour la Turquie, l'Arabie Saoudite, et son principal allié les Etats-Unis.

Crédits photo : Bryan R. Smith - AFP

Le risque pour l’Arabie Saoudite est de voir ses relations économiques et stratégiques avec les puissances impérialistes déstabilisées, voire remises en cause. Les principaux impératifs pour l’Arabie Saoudite sont en effet de pouvoir accéder aux investissements étrangers, surtout américains, afin de réformer un système économique dépendant des hydrocarbures, continuer à importer des armes pour financer sa guerre sanglante au Yémen, et maintenir une coopération étroite avec l’impérialisme américain pour contenir l’Iran. S’il est probable que les intérêts géopolitiques qui lient l’Arabie Saoudite aux autres puissances impérialistes ne soient pas rompus pour le moment, la position du prince, à l’intérieur comme à l’extérieur, est durablement affaiblie.

Rappel des faits

Le 2 Octobre, Jamal Khashoggi, journaliste saoudien « dissident » travaillant au Washing Post, et connu pour ses liens avec des groupes politiques religieux comme les Frères Musulmans, entrait au consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul pour ne plus en ressortir.

Les premiers jours, le royaume d’Arabie Saoudite nie purement et simplement la disparition du journaliste. Mais suite à une enquête menée par la Turquie, les preuves ont commencé à s’accumuler et l’étau à se resserrer autour du prince héritier, Mohammed bin Salman. En effet, selon des détails et vidéo surveillance communiqués par Ankara, ce seraient quinze membres d’une équipe proche du prince qui auraient tendu un piège au journaliste saoudien avant de le tuer et de découper son corps à la scie à os. On apprend notamment que ce commando comptait des officiers des forces spéciales et de l’armée de l’air saoudiennes, ou encore des proches de la sécurité rapprochée de Mohammed bin Salman, et, détail macabre, un médecin légiste, chef de service au sein du ministère de l’intérieur saoudien.

Suite à ces révélation accablantes, l’Arabie Saoudite a rapidement changé sa version des faits et admis la mort du journaliste, évoquant une rixe qui aurait mal tourné. Si les principaux leaders occidentaux n’ont pas du tout été convaincus, Donald Trump, du fait des liens militaires et économiques étroits entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite, s’est montré conciliant, qualifiant l’hypothèse avancée par Ryiad des « tueurs voyous » – rogue killers – de crédible.

Mais le lundi 22 octobre, CNN, chaîne d’information américaine, dévoilait de macabres images de vidéosurveillance datant du 2 octobre qui montrent un des agents saoudiens impliqués dans le crime quitter le consulat en portant les vêtements de Khashoggi. Un responsable turc a ainsi évoqué une « tentative de dissimulation », dont le but était de corroborer les affirmations de Ryiad qui maintenait que Kahsoggi avait quitté l’hôtel en vie. De son coté Erdogan, qui n’a aucun intérêt à ouvrir une crise diplomatique avec le régime saoudien, a déclaré aujourd’hui « n’avoir aucun doute sur la sincérité du roi Salmane », qui a fait arrêter les 18 membres de l’opération responsable de l’assassinat de Kashoggi.

Quoi qu’il en soit, à l’heure actuelle, les premières répercussions économiques et géopolitiques se font sentir pour l’Arabie Saoudite, touchant particulièrement la figure du jeune prince héritier Mohamed bin Salman. Autrefois érigé en modèle de réformateur progressiste par les principales puissances impérialistes, son imprévisibilité est aujourd’hui un mauvais présage pour la conduite des affaires, et pourrait le fragiliser en interne. Les principaux leaders occidentaux ont de leur coté condamné le meurtre de Kashoggi, sans toutefois aller, comme l’Allemagne, à suspendre l’exportation d’armes à destination de l’Arabie Saoudite.

Preuve des premières secousses : le « davos du désert », prestigieux forum économique organisé par le fonds souverain saoudien, et principale vitrine du régime, a été boycotté par de nombreuses personnalités politiques et économiques, qui ont annoncé qu’ils renonçaient à leur participation : entre autres les patrons de EDF et de Siemens, Steven Mnuchin, secrétaire américain au Trésor, Bruno Le Maire, Liam Fox, ministre du commerce britannique, ou encore Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI).

L’Arabie Saoudite, un régime réactionnaire...

Ce qui choque les principaux média bourgeois, outre l’atrocité du crime qui nuit à l’image des états et des multinationales faisant affaire avec le régime saoudien, c’est l’instabilité et la témérité que cela exprime de la part du jeune prince héritier Mohamed bin Salman. Des traits de caractère qui, dans un régime autocratique comme l’Arabie Saoudite, ne sont pas bons pour les affaires. Comme l’écrit sans détour le très libéral magazine The Economist : « L’Amérique, en particulier sous la direction de M. Trump, s’est montrée disposée à travailler avec des autocrates brutaux. Mais les autocrates peu fiables c’est une autre paire de manche. Le prince Mohammed a un comportement impulsif, depuis le blocus du Qatar jusqu’à l’enlèvement du Premier ministre libanais. Sa guerre au Yémen est devenue un bourbier mortel. La disparition de M. Khashoggi met davantage l’accent sur ce bilan. Pendant ce temps, certains à Washington croient que puisque le royaume n’est plus le plus grand producteur de pétrole du monde, grâce à la fracturation américaine, il n’a plus besoin d’être traité avec des gants pour enfants ».

L’Arabie Saoudite est en effet un régime qui combine les traits les plus réactionnaires et arriérés du système féodal et pré-féodal, avec de véritables rois, et un système politique confessionnel ultra-réactionnaire, le tout couplé à une économie rentière vivant de l’hydrocarbure.

Économiquement, le programme de réformes ambitieux du prince héritier Mohammed bin Salman, Vision 2030, vise à diversifier les ressources d’une économie dont les revenus dépendent à 90% des hydrocarbures. En effet, la baisse du prix mondial du pétrole et du gaz met en grande difficulté l’Arabie Saoudite. Comme le rapporte le Financial Times : « La croissance a stagné dans le premier exportateur mondial de pétrole depuis que les prix du brut ont chuté en 2014 et que le royaume est entré en récession en 2017. Le taux de chômage a atteint 12,9 % au cours des trois premiers mois de l’année, soit le taux le plus élevé jamais enregistré par le gouvernement. Dans un pays où les deux tiers de la population a moins de 29 ans, le taux de chômage des jeunes est supérieur à 25 %, un chiffre qui double pour les jeunes femmes ».[1]

En ce sens, Mohamed bin Salman a mené une politique d’investissement particulièrement agressive à travers le Fonds d’investissement public (FIP), le fonds souverain de l’Arabie saoudite. Le pétrole et les « petro-dollars » – l’argent qui provient de la vente des hydrocarbures – sont les deux piliers de la puissance politique saoudienne qui en profite pour réinvestir son argent dans des entreprises américaines.

Stratégiquement, l’Arabie Saoudite dépend de la coopération étroite avec les services de renseignement américain d’une part pour contenir l’autre puissance réactionnaire avec qui elle est en rivalité pour l’hégémonie régionale, l’Iran. D’autre part l’Arabie Saoudite est engagé au Yémen dans une guerre catastrophique, qualifiée de « pire crise humanitaire dans le monde actuellement », par Antonio Guterres, secrétaire-général de l’ONU. Une guerre qui nécessite d’importer des armes et de travailler avec les services de renseignement des principales puissances impérialistes, ce qui fait de l’Arabie Saoudite un importateur privilégié des armes des puissances impérialistes, les États-Unis, la France ou le Royaume-Uni comptant parmi ses principaux clients. On apprend ainsi par Amnesty International que « la France a octroyé pour un peu plus de 16 milliards d’euros de licences pour la seule Arabie saoudite en 2015. La France a livré à ce pays pour 900 millions d’euros d’équipements militaires la même année dont 115 véhicules blindés ainsi que plus de 700 fusils de précision. À aucun moment, le gouvernement n’a indiqué ces deux dernières années qu’il avait refusé, révoqué ou suspendu des autorisations d’exportation. Selon le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), la France aurait fourni des véhicules blindés à l’Arabie saoudite en 2016. En 2016, des navires intercepteurs auraient été livrés aux gardes côtes saoudiens, dans un contexte de blocus maritime partiel du Yémen. » [1]

Ces liens économiques et stratégico-militaires étroits avec les puissances impérialistes, dont les États-Unis, font que les risques pour l’Arabie-Saoudite sont limités. Toutefois, la position de l’Arabie-Saoudite s’est affaiblie ces dernières années, et les États-Unis pourraient profiter de l’occasion pour rappeler à l’ordre leur allié sur la question de la guerre au Yémen et en poussant Ryiad à accroître sa production de pétrole. Car pour le moment, ce sont les États-Unis qui gardent la main dans la relation entre les deux pays. Comme le rappelle The Economist : « [l’Arabie Saoudite] n’est plus le premier producteur mondial [de pétrole]. L’Amérique en a produit plus cette année. Mais l’Arabie saoudite demeure la deuxième source de pétrole étranger des États-Unis, après le Canada, avec 955 000 barils par jour, soit 9 % des importations totales. Au-delà, le commerce bilatéral est limité. Les États-Unis ont exporté pour 16,3 milliards de dollars de marchandises vers l’Arabie saoudite en 2017, dont environ 3 milliards de dollars en armes et munitions. Ses importations non pétrolières en provenance du royaume ne s’élevaient qu’à 900 millions de dollars. Ces chiffres sont toutefois éclipsés par les investissements saoudiens aux États-Unis. Le Fonds d’investissement public (FIP), le fonds souverain de l’Arabie saoudite, a versé 4,9 milliards de dollars à des jeunes entreprises américaines. Une autre entreprise soutenue par l’Arabie saoudite a conclu des transactions d’une valeur d’au moins 17 milliards de dollars. Les banques ont encaissé des centaines de millions de dollars en honoraires pour leurs conseils sur des projets saoudiens comme l’offre publique d’Aramco, la compagnie pétrolière d’État (maintenant en place) ».

Pour le moment, afin d’éviter toute crise diplomatique qui entacherait le prince, la réaction du régime saoudien a été de faire porter le chapeau à des individus qui pourraient servir de bouc-émissaires. Malgré cela, la crédibilité du prince est durablement mise en cause. A l’international, un remplacement du jeune prince, jugé trop imprévisible, semble désormais une hypothèse à prendre en compte. Récemment, le sénateur américain Lindsey Graham, proche de Donald Trump, déclarait : « L’Arabie saoudite est un pays et MBS est une personne. Je suis prêt à séparer les deux », ajoutant que le fait de fermer les yeux sur l’élimination d’un opposant à l’étranger pourrait pousser « nos ennemis à faire pareil partout et à ne plus nous respecter ». L’aura qui entourait bin Salmane il y a quelques mois n’est plus.

...fragilisé par l’imprévisibilité du prince bin Salman

Aussi, face au risque de voir son autorité fragilisée en interne, MBS s’appuie sur cette affaire pour réorganiser le service de renseignement autour de ses proches et se débarrasser de personnalités gênantes pour consolider son pouvoir. Pour blanchir son image à l’international, suite à une enquête préliminaire, le gouvernement saoudien a licencié cinq hauts responsables, et arrêté 18 autres saoudiens. Parmi les fonctionnaires licenciés figurent notamment le conseiller du prince bin Salman, Saud al-Qahtani et le chef adjoint du renseignement, le général de division Ahmed al-Assiri. Le tout soutenu par le père du prince, le roi saoudien Salman, qui a hier publié un décret ordonnant la restructuration de la présidence saoudienne du renseignement général. Ce décret démontre que malgré les tensions en interne, le prince héritier Mohammed bin Salman conserve encore la confiance de son père, et sera maintenu comme leader de la sécurité en Arabie saoudite.

Toutefois, comme le rappelle The Economist « même si l’Arabie saoudite traverse cet épisode sans rupture, elle a porté un préjudice incalculable à sa réputation. Les démocrates et les républicains au Congrès sont furieux ». Lindsey Graham, sénatrice républicaine et alliée de Trump, est même allée jusqu’à déclarer que le prince « doit partir », un fait significatif. [2]

Aussi, c’est toute l’image d’un prince « réformateur » et progressiste qui tombe à l’eau, cette affaire mettant en danger la capacité du prince à s’appuyer sur des alliés en interne et à l’international pour restructurer le système politique et économique.

Or comme le rappelle The Financial Times, l’Arabie Saoudite est un pays qui connaît des difficultés croissantes à réformer son système économique dépendant des hydrocarbures, sa capacité à gagner la confiance des puissances impérialistes est donc cruciale pour mener à bien ses réformes : « La croissance a stagné dans le premier exportateur mondial de pétrole depuis que les prix du brut ont chuté en 2014 et que le royaume est entré en récession en 2017. Le taux de chômage a atteint 12,9 % au cours des trois premiers mois de l’année, soit le taux le plus élevé jamais enregistré par le gouvernement. Dans un pays où les deux tiers de la population a moins de 29 ans, le taux de chômage des jeunes est supérieur à 25 %, un chiffre qui double pour les jeunes femmes ». [3]

L’Arabie Saoudite est un système complexe de clans qui se répartissent le pouvoir, et la concentration du pouvoir dans les mains d’une seule famille provoque des rivalités en interne. Aussi, en vue de modifier son système économique rentier pour l’orienter vers un secteur directement producteur de plus-value, le régime saoudien doit s’attirer les bonnes grâces des investisseurs internationaux mais aussi de la jeunesse, des femmes et du monde du travail saoudiens. Or les récentes décisions du prince de restructurer le système politique pour concentrer le pouvoir dans ses mains ont provoqué des oppositions de la part des secteurs les plus conservateurs de la société, notamment les clercs wahhabites qui sont l’un des piliers du régime saoudien.

Comme l’écrit Orient XXI : « Le système saoudien incarnait avant 2015 une forme d’autoritarisme que l’on pourrait qualifier de « pré-moderne ». L’État en Arabie n’était pas ce Léviathan si typique des régimes arabes post-indépendance, mais un État traditionnel de type patrimonial pratiquant une forme exacerbée de paternalisme politique. Dans un tel système, la cooptation, alimentée par la manne pétrolière, représente le mode privilégié de gestion des conflits politiques, la répression n’étant vue que comme un dernier recours que l’on préfère éviter (même si elle est plus qu’une possibilité théorique. […] L’exercice du pouvoir en Arabie consistait ainsi, en somme, en un jeu d’équilibre permanent entre factions et courants. Un jeu qui, en retour, permettait l’existence, même a minima, d’un certain pluralisme politique.[...] Pour justifier ce qui s’apparente à une véritable révolution de palais, Mohammed Ben Salman argue de la nécessité de mettre l’État et la société en ordre de bataille pour, d’une part, relever les défis régionaux — notamment ce que Riyad qualifie d’« expansionnisme iranien » et qui justifie la guerre au Yémen — et, d’autre part, faire appliquer son projet de réforme économique et sociale, présenté de manière tapageuse sous le nom de « Vision 2030 » et rédigé avec l’aide du cabinet de conseil américain McKinsey ».

Un autre facteur de pression et d’opposition interne importante provient de la population saoudienne elle-même, notamment les secteurs populaires et des travailleurs de l’État. En effet, les réformes économiques que Mohammed bin Salman voudraient mettre en place pour réformer le royaume impliquent des coupes budgétaires et de l’austérité. Or la structure de classe en Arabie Saoudite est très particulière : deux tiers de la classe ouvrière est étrangère et la plupart des salariés saoudiens travaillent pour l’État, avec des conditions de travail et des salaires bien plus importants que les travailleurs du privé, majoritairement étrangers. Comme le précise The Economist : « Les États du Golfe, peu peuplés, ont engagé des experts occidentaux pour les aider à construire leur pays et une armée d’Asiatiques pour faire le travail subalterne. Les étrangers représentent environ la moitié de la population des États du Golfe, allant de 90 % aux Émirats arabes unis et au Qatar à 30 % en Arabie saoudite ».

Sur le plan extérieur, ce meurte au déroulement macabre entache durablement l’image du prince, et pourrait lui faire perdre le soutien des principales puissances impérialistes. En interne, cet affaiblissement pourrait réveiller non seulement les oppositions de la part des forces conservatrices, mais aussi du coté de la jeunesse et des classes opprimées de la société saoudienne. Sa capacité à mener des réformes favorables aux intérêts des puissances impérialistes pourrait ainsi être remise en cause ; se montrant trop imprévisible, le prince saoudien s’est grandement fragilisé. Pour le moment, les intérêts géopolitiques qui lient l’Arabie-Saoudite aux États-Unis sont trop importants pour être rompus, mais en tout cas, une chose est certaine, bin Salman risque d’être rappelé à l’ordre par la puissance américaine, et pourrait bien ne plus être perçu comme irremplaçable.

Seconde partie : Le meurtre de Kashoggi : les relations entre les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite mises à l’épreuve
Troisième partie : La rivalité entre la Turquie et l’Arabie-Saoudite suite au meurtre de Kashoggi

1 Financial Times - Saudi Arabia : how the Khashoggi killing threatens the prince’s project
2 VENTES D’ARMES À LA COALITION AU YÉMEN : L’ÉLYSÉE REFUSE DE RECEVOIR AMNESTY INTERNATIONAL
3 Economist - Saudi Arabia’s alliances are being tested as never before
4 Financial Times - Saudi Arabia : how the Khashoggi killing threatens the prince’s project




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