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Crise syrienne

L’Iran invité aux négociations sur la Syrie. La photo de famille va être belle

Philippe Alcoy Il y a quelques semaines on remarquait le retour triomphal de la Russie sur le devant de la scène internationale après son isolement suite à l’annexion de Crimée. Moins spectaculaire et triomphal, mais assez significatif, est le retour d’un autre pays longtemps relégué au statut de « paria international » : l’Iran. Cela n’a lieu ni plus ni moins qu’au cours de pourparlers pour trouver une « solution politique » à la crise syrienne.

Il s’agit sans aucun doute d’une victoire de la Russie. Mais la participation de l’Iran aux négociations sur la Syrie qui ont lieu vendredi à Vienne exprime une évolution dans l’approche des Etats-Unis et des puissances européennes. Des réticences ont été exprimées, notamment par le régime saoudien, allié fondamental des Etats-Unis dans la région. Le royaume s’oppose à l’Iran dans plusieurs conflits (Syrie, Yémen), une dispute pour savoir laquelle de ces deux puissances régionales va être hégémonique sur les autres pays. Mais malgré ses réticences, face à la position du gouvernement d’Obama, le régime servile de Ryad a dû accepter la présence de Téhéran à la réunion.

En effet, une dizaine de pays impliqués participeront : la Russie, les Etats Unis, des pays européens dont la France, la Turquie, l’Arabie Saoudite, des pays du Golf et maintenant l’Iran. On ne s’attend pas à ce qu’il y ait de grandes décisions prises lors de ce sommet. Il s’agit juste d’un premier pas pour tester s’il est possible de trouver une base commune pour discuter d’une possible « solution politique » à la guerre en Syrie.

A la recherche d’une « transition »

Les négociations sont en cours. Mais malgré les déclarations, la réalité est que celles-ci se mènent en grande partie sur le plan établi par Poutine. Autrement dit, la question qui se pose désormais, c’est à quel moment de cette dite « transition politique » il est souhaitable que Bachar Al-Assad parte du pouvoir.

Il semble s’installer en effet l’idée que la présence d’Assad durant une éventuelle période de transition serait pratiquement « envisageable », mais en même temps qu’il devrait partir en fin de compte. Même la Russie et l’Iran se montrent ouverts à cette possibilité. Ainsi, le vice-ministre des affaires étrangères iranien, Hossein Amir Abdollahian, a déclaré que Téhéran « ne travaille pas à maintenir Assad au pouvoir pour toujours ».

Mais cela ne veut pas dire que les différentes puissances impérialistes et ses alliés régionaux ne seraient pas prêts à inclure des membres du régime dans un futur gouvernement de transition. Ainsi, la haute représentante pour la politique extérieure de l’Union européenne, Federica Mogherini déclarait dans un entretien paru dans Le Monde : « J’ai été chargée de travailler avec tous les acteurs concernés (…) pour tenter d’amorcer le processus de transition politique. Cela signifie, selon moi, que nous devons garantir une démarche inclusive, avec des représentants du régime, comme cela a toujours été le cas dans la démarche de l’ONU  ».

La guerre en Syrie est loin d’être finie

Mais cette soi-disant solution politique à la crise syrienne ne serait que partielle. Il est impensable de mettre une fin à la guerre en Syrie tant que Daesh contrôle une partie du territoire syrien. Deux options se posent : négocier avec Daesh et les autres groupes islamistes ; ou poursuivre une guerre à mort contre eux. Pour le moment c’est la deuxième option qui semble s’imposer. La question est de savoir quelle force pourrait le faire ?

En effet, la transition politique avec la formation d’une sorte de « gouvernement d’unité nationale » pourrait en réalité permettre d’arrêter la guerre entre le régime et ladite « opposition modérée », au moins momentanément. Cela ne voudrait évidemment pas dire reprendre le contrôle sur l’ensemble du territoire syrien. Mais avec un tel accord il serait possible de « pacifier » une partie du territoire et créer les bases pour une collaboration entre les occidentaux et ses alliés ; et la Russie, l’Iran et le régime d’Assad, contre Daesh.

Mais tout cela a lieu dans le contexte de l’existence d’une multiplicité d’intérêts en Syrie. Les différentes puissances impliquées ont besoin tactiquement d’une pause du conflit armé pour poursuivre leur lutte pour l’influence dans le pays et la région à travers d’autres méthodes moins couteuses et risquées, politiquement et économiquement.

La Russie dans une position stratégique mais dangereuse

Les frappes aériennes russes ont renforcé partiellement les positions du régime d’Assad, mais en même temps ont renforcé la dépendance de celui-ci vis-à-vis de la Russie. Poutine a désormais la capacité d’assoir Assad à la table de négociations avec les occidentaux et ses alliés. Il pourrait également menacer Assad de le laisser tomber si ce dernier ne suit pas une ligne favorisant les intérêts russes, à condition que Poutine se trouve un autre allié local en capacité de le faire bien évidemment. Comme l’explique John Brennan, chef de la CIA : « malgré ce qu’ils disent, je crois que les Russes ne voient pas Assad dans l’avenir de la Syrie ».

Mais étant donné la situation économique de la Russie, il est vital pour elle qu’une solution politique et militaire au conflit soit rapidement trouvée. Il est très peu probable, voire impossible, que la Russie puisse faire face aux coûts d’une intervention comme celle qu’elle mène en Syrie sur le long terme.

Le problème central est que la guerre en Syrie : ne semble pas prête de se terminer et qu’une solution politique, qui n’apparait déjà pas simple, ne semble pas capable de résoudre la situation entièrement. Le régime de Poutine sera sans aucun doute soumis à de durs tests sur le plan international et national.

Les nuances entre les puissances impérialistes

Les puissances impérialistes ont été prises de court en Syrie par les dernières manœuvres politiques et militaires de la Russie ces dernières semaines. Malgré leurs protestations et déclarations, elles ont dû s’adapter à la nouvelle situation ouverte par le saut dans l’implication russe, notamment sur le plan militaire.

Ainsi, les puissances de l’UE, notamment l’Allemagne, voient dans une solution politique et la formation d’un gouvernement d’unité nationale, et le refroidissement du conflit au moins dans une partie du pays, une opportunité pour maitriser le flux de réfugiés, voire de permettre à certains de rentrer en Syrie.

La France mérite une mention à part. Depuis qu’une « solution politique » commençait à être envisagée, elle a décidé de mener ses propres frappes en Syrie, indépendamment de la coalition dirigée par les Etats-Unis. Hollande expliquait que c’était une question de « légitime défense ». Ainsi, il essaye de présenter une position « intransigeante » vis-à-vis de Bachar Al-Assad tant que la France ne sera pas intégrée dans le groupe restreint de négociations sur la crise syrienne. Pour le moment celui-ci est composé des USA, la Russie, la Turquie et l’Arabie Saoudite. Certains pensent que l’Iran pourrait éventuellement être intégré également.

Quant aux Etats-Unis, certains voient dans le saut de l’implication de la Russie en Syrie une opportunité pour mettre moins d’énergie dans ce conflit, et pouvoir progressivement se concentrer d’avantage sur la région Asie-Pacifique. Dans cette région, d’ailleurs, les tensions avec la Chine sont en train de monter, notamment après le défi posé par les Etats-Unis à la Chine dans l’Archipel Spratleys cette semaine.

Cependant, ces derniers jours, les pressions ont augmenté sur Washington pour qu’au contraire Obama intensifie son intervention militaire en Syrie et en Irak. Ainsi, le secrétaire de la Défense nord-américain, Ashton Carter, a déclaré que le gouvernement avait une nouvelle stratégie en Syrie et en Irak, le « plan des trois R » : « les deux premiers R sont Raqqa et Ramadi, des villes en Syrie et Irak desquelles les Etats Unis veulent expulser Daesh. Pour ce faire, le gouvernement est en train d’envisager de déployer des troupes américaines au sol pour soutenir les forces locales qui sont attendues pour faire le gros des combats et faire appel à des frappes aériennes. Le troisième R se réfère aux « raids » qui seront effectués pour capturer et assassiner les leaders de Daesh » (The New York Times).

Certains analystes critiquent fortement cette orientation préférant laisser la Russie se mettre au devant de la scène dans cette crise aussi complexe et difficile à gérer. Ce serait une façon d’affaiblir Poutine pour eux.

Bref, le constat que l’on peut faire est que l’ensemble des options visent des objectifs profondément réactionnaires. Ce vendredi à Vienne la « photo de famille » sera à l’image de ces objectifs.




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