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Notre classe

Interview de Fabienne Lauret : écrire pour partager et transmettre

« L’envers de Flins » : cinquante ans après 68, le récit d’une « féministe révolutionnaire à l’atelier »

Fabienne Lauret, lycéenne en 1968, commence sa vie militante en participant à la mise en grève de son lycée. Trois ans après, elle décide de « s’établir » comme ouvrière à l’atelier de couture de l’usine de Renault-Flins, phare des évènements et des grèves de 68. Engagée politiquement et syndicalement elle y poursuivra, d’abord en tant qu’ouvrière pendant 11 ans, puis 26 ans en tant que salariée du CE jusqu’à sa retraite, son activité « féministe révolutionnaire », comme elle la nomme. crédit photo : LP/Virginie Wéber

Son livre, paru significativement en 2018, est destiné à transmettre un morceau d’histoire qui fasse mieux sentir et comprendre ce qu’est, au quotidien, l’oppression capitaliste qu’elle a combattue et qu’elle combat toujours.

Révolution Permanente l’a rencontrée pour l’interviewer. Non pas pour entendre le récit de ce livre dont le foisonnement, la sensibilité, la masse d’informations ne tiendraient pas en quelques lignes. Non pas pour débattre, mais pour partager, tels qu’elle les ressent, les enseignements de cette expérience particulière. Pour porter un regard sur les questions qu’elle s’est posées, avec ses collègues et ses camarades, questions toujours vivantes et pour la plupart non résolues.

RP : Ton expérience d’ « établie » ouvrière a duré 11 ans. Avec le recul, aujourd’hui, penses-tu que « s’établir » reste un moyen à conseiller à de jeunes militant-e-s révolutionnaires qui voudraient jouer un rôle actif en faveur de la révolution ?

Fabienne : Depuis 68, la classe travailleuse a beaucoup changé. Les gros bastions , notamment de l’automobile ont fondu comme neige au soleil. Aujourd’hui, il faudrait peut-être aller « s’établir » en Roumanie ou au Maroc !? Après 68, l’ « établissement » a connu une vague importante, mais malgré tout minoritaire, principalement portée par les maoïstes, mais aussi de l’OCT (dont j’ai fait partie). Ensuite, dans les années 80, la LCR, ou d’autres ont commencé à « établir » des militants, pas seulement dans les usines d’ailleurs, mais dans des secteurs comme la poste ou les hôpitaux… Maintenant, obtenir un boulot c’est le parcours du combattant et s’établir serait beaucoup plus difficile qu’il y a 40 ou 50 ans.

Pour moi, l’établissement n’a été qu’une transition. Dès que je me suis retrouvée à travailler à l’atelier en 2X8 en mai 1972, et surtout dès ma première grève, un an après, j’ai été une ouvrière, tout simplement. A celles et ceux qui voudraient aujourd’hui utiliser cette méthode, je conseillerais surtout de s’en servir pour observer, relater des expériences, partager et transmettre et ainsi contribuer à une plus grande conscience des modes de domination et d’exploitation du capitalisme. C’est ce que j’ai cherché à faire avec ce livre.

Mais je ne sais pas si c’est ce qu’il faut faire aujourd’hui. Si après 40 ans, les organisations révolutionnaires ne se sont pas autant implantées dans la classe ouvrière qu’elles l’espéraient dans les années 70, il faudrait s’interroger peut-être aussi sur les causes de ce résultat. Aujourd’hui, l’oppression capitaliste est visible et ressentie dans toutes les sphères de la vie sociale, dans la consommation, dans la santé, dans l’éducation, les transports, le logement, l’environnement… et c’est pour cela qu’il existe une colère sourde faite à la fois de résignation et de révolte.

L’influence politique peut sans doute s’exercer - au-delà du noyau dur des bastions ouvriers qui reste important - auprès des travailleur-euse-s en général, par exemple dans les luttes pour le logement, pour les réfugiés, contre des grands projets inutiles. Autant d’occasions, d’entrer en contact avec le prolétariat au niveau d’une ville ou d’une région. C’est ce que j’ai constaté en participant à des collectifs de lutte contre la mise en place d’un circuit de Formule 1, en soutien des Roms, ou pour la défense d’un hôpital, dans le Val de Seine.

RP : Ta fibre de « féministe révolutionnaire » a été un moteur puissant de lutte auprès de tes collègues femmes à Flins. Quels enseignements en tires-tu et comment vois-tu la lutte des femmes aujourd’hui ?

Fabienne : Je me suis toujours sentie et déclarée féministe. Même si aux accords de Grenelle il n’y avait pas une seule femme, c’est à partir de 68 qu’a commencé le développement des mouvements féministes comme le MLF, dès 1970. Le déclencheur en milieu étudiant avait été la question des rapports filles/garçons. A Nanterre, au moment du « 22 mars » on discutait de la liberté d’aller dans les chambres les un-e-s des autres. En tant que lycéennes, on se heurtait à une morale rétrograde qui nous obligeait à mettre des jupes et qui nous interdisait de nous maquiller ou de porter des talons.

A Flins, notre intervention politique dans la cadre d’un groupe femmes aux Mureaux a été la remise en cause de la double journée de travail à l’usine et à la maison, particulièrement dure quand on travaille en 2x8. Notre participation au combat pour le droit à la contraception et l’avortement. Nous constitué un MLAC dans l’usine dès 1973, alors que la loi Veil n’existait pas encore.

Il y avait aussi les rapports avec les hommes dans l’entreprise. Dans l’automobile les femmes ont toujours été minoritaires, environ 10 % : en 1972 2400 femmes qui étaient reléguées dans certains endroits, la moitié comme employées et l’autre moitié comme ouvrières, principalement dans l’atelier de couture des housses de sièges. Il y avait peu de proximité entre les hommes et les femmes et donc peu de harcèlement sexuel visible mais plutôt des fantasmes sur les femmes : les sifflets quand une femme traverse un atelier, les calendriers avec des femmes nues, les blagues graveleuses. L’atelier de couture était dénommé « le parc à moules » ; autant dire un ramassis de sexes à consommer. Ça m’a bien sûr terriblement choquée à l’époque.

C’est toute la culture de l’entreprise, d’ailleurs, qui était machiste. Pour la sainte Catherine, était organisé un défilé des « catherinettes » portant chapeau ridicule indiquant qu’il était temps de trouver un mari à 25 ans (et qu’on était potentiellement vierge). J’ai refusé cette mascarade.

Lors de ma première grève, j’étais la seule femme à quitter mon poste et à défiler avec les hommes. C’est d’abord à convaincre mes collègues d’atelier, à surmonter la peur de se montrer, de faire grève, pour leurs revendications que j’ai dû m’atteler en tant que militante syndicaliste. Par la suite, il y eu des grèves dans mon atelier et parfois certaines prenaient une part plus active lors de certaines grèves qui se sont enchaînées « à gogo » et auxquelles je consacre un long chapitre dans mon livre.

Si j’essaye de tirer un bilan, je ne pense pas que les formes de machisme que j’ai connues à Flins aient disparu. Je pense au contraire qu’elles ont augmenté et se sont transformées comme le mouvement #me too l’a démontré. Globalement on peut dire qu’il y a eu des acquis, notamment sur l’avortement, et que les traits culturels d’entreprise sont moins outranciers aujourd’hui. Mais ces acquis sont sans cesse fragilisés ou remis en cause, en termes de moyens surtout. Actuellement, sur les violences faites aux femmes il y a les discours du gouvernement et les faits. La seule association qui existe pour lutter contre les violences sexistes au travail (AVFT) a vu son budget réduit de moitié et a dû fermer sa permanence téléphonique, incapable de répondre à l’afflux d’appels généré par le mouvement # Balance ton porc. Il y a encore beaucoup de boulot.

RP  : Tu évoques le sort particulièrement dur réservé aux immigrés nombreux à Flins et pour la plupart relégués au rang d’OS. Dans les conditions de réduction d’effectifs et de précarité accrue comment peuvent évoluer les rapports entre travailleurs ?

Fabienne : Quand on a décidé de se faire embaucher à Flins, on était encore dans le mythe de l’usine qui, en 68, s’était révoltée contre les CRS, avait renversé les urnes, et contesté les directions syndicales. On croyait que c’était là que la révolution allait commencer. L’usine avait alors 10 000 salariés, principalement français. Quand on est arrivés en 72, ça avait complètement changé. Dans les années 69-70, pour accroître sa production, l’usine était passée en 2X8. Elle avait doublé ses effectifs passant à près de 23 000, en embauchant des étrangers, Marocains, Algériens, Tunisiens, Portugais, Africains. Même s’ils n’étaient pas majoritaires sur l’ensemble des effectifs, ils atteignaient jusqu’à 80% sur les chaînes de fabrication et dans les ateliers les plus durs. Pourtant un certain nombre d’entre eux auraient pu faire autre chose ou se former, mais c’était la place qu’on leur attribuait.

Actuellement, sur les chaînes, ce sont leurs petits-enfants, habitants de Mantes ou des Mureaux, qui travaillent. Ils sont français, nés en France, mais avec leur peau colorée et leurs noms à consonance arabe ou africaine, ils sont considérés souvent comme des étrangers. Et surtout, ils ne sont pas en CDI, ils sont intérimaires. Il y a plus de 80 % d’intérimaires sur les chaînes. Ce n’est pas un facteur de rapprochement, c’est au contraire un facteur de division. Ils travaillent pour plusieurs sociétés d’intérim différentes, chacun est isolé, essaye de garder sa mission, de monter en CDD, puis en CDI, de gagner sa croûte… Il y a eu quelques grèves d’intérimaires contre leurs employeurs, pour des dysfonctionnements, des salaires non payés ou des conditions de travail non respectées. Il y en a eu aussi à PSA Poissy. Mais participer aux grands mouvements est très difficile pour eux, c’est la porte tout de suite.

C’est une grosse défaite du mouvement ouvrier depuis 30 ans que de n’avoir pas pu ou pas su empêcher la montée du précariat. Le patronat utilise l’intérim pour remplir des postes fixes. C’est délibéré. Même si ça leur coûte plus cher, ils y gagnent au niveau social. Récemment à Flins, Renault s’est fait tacler par le gouvernement et a annoncé 350 embauches en CDI (1000 depuis 2015). En fait, les intérimaires sont triés sur le volet, les « meilleurs » choisis, selon les critères de Renault. Ce ne sont pas réellement des créations d’emplois, comme ils voudraient le faire croire. C’est une arnaque. L’usine créée en 1952, est revenue aux effectifs de 1954, soit 2100 CDI et 2400 intérimaires.

RP : Depuis que ton livre est paru, tu as été sollicitée dans beaucoup d’endroits pour en parler. Tu as notamment rencontré des élèves de première et terminale dans un lycée des Mureaux. Comment ont-ils-elles réagi à ton « histoire » ?

La rencontre a été très sympa. Les questions qui les préoccupaient d’abord c’était de se faire une idée du travail : « Combien vous gagniez ? », « C’est quoi les horaires ? », « ça veut dire quoi les 2X8 ? » « et OS ? ». Bien que plusieurs aient eu des grands-parents à l’usine, ils n’en savaient pas grand-chose. Peut-être que l’échange va les amener à discuter avec leur famille. Leur plus grande surprise a été de découvrir qu’il y avait des femmes à Renault-Flins ! Ils se sont beaucoup intéressés aux conditions de travail des femmes. Il y a eu une discussion sur la double journée. Quand j’ai parlé du « parc à moules », les garçons ont rigolé et les filles étaient gênées. Quant au défilé des catherinettes, ils étaient tou-te-s sidéré-e-s. Je leur ai raconté aussi que même le CE s’y mettait en offrant en 1972 aux femmes pour la fête des mères des tabliers de cuisine et des gants de service. Les filles ont dit « Oh ! ça ne se fait pas ça ! ». Alors que la question de l’engagement leur semblait lointaine, ces réactions ne sont pas sans intérêt pour l’avenir dans un lycée pro où les garçons sont en majorité dans la filière informatique et les filles dans la filière des services à la personne. Pour moi c’est bien dès l’enfance et par l’éducation que se construit l’égalité hommes/femmes menant à la conscience « féministe révolutionnaire ».

Même si nous étions dans un lycée et qu’il ne fallait pas trop parler de mouvement social, j’avais amené un diaporama où il y avait des défilés de grève. Ils ont bien accroché. Les profs et les documentalistes présent.es, ont dit avoir aussi appris des choses. Avant 68 il était impossible de faire venir dans les classes des gens de l’extérieur. A leur question « pourquoi avoir écrit ce livre « j’ai répondu « pour en discuter avec vous, pour transmettre ». Ils.elles bien qu’étonné.es, ont apprécié.

Voir aussi la rencontre « 68, les corps et les femmes » organisée par Révolution Permanente avec Fabienne Lauret :




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