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Politique

Première grande crise politique de Macron

L’épuisement prématuré du macronisme

Tout un record. Non seulement, Emmanuel Macron n'a pas eu le regain de popularité attendu avec la victoire de l'équipe nationale de football, mais aussi, depuis quatre jours, l’Élysée est à la défensive. Une illustration éloquente de l'épuisement prématuré du macronisme.

Ce qu’il faut appeler pour l’instant « l’affaire Benalla », un chef de la sécurité de Macron sous le coup d’une enquête pour avoir frappé un manifestant tout en se faisant passer pour un policier, a mis la présidence de la République sur la défensive. Emmanuel Macron est interrogé pour n’avoir sanctionné son employé que de deux semaines de mise à pied mais aussi par rapport au sentiment qu’il a agi au-dessus de la loi. Mais comme l’explique un spécialiste de la communication, Arnaud Benedetti professeur associé à l’Université Paris-Sorbonne, la problématique est plus profonde : « L’Élysée est triplement touché au cœur : parce qu’il s’agit d’abord de l’un de ses collaborateurs ; parce que le dossier renvoie subliminalement non pas à un prétendu « ancien monde » mais plutôt à une sorte de « proto monde » digne de la cour de Louis XIV au temps de l’affaire des poisons, ou aux pires moments du mitterrandisme ; parce qu’enfin il se pourrait que vienne se clore ainsi l’indulgence ouatée qui jusqu’à présent avait accompagné le gouvernement, y compris dans ses comportements les plus orthogonaux au regard de ses intentions affichées de faire advenir une nouvelle pratique de la politique. ». Avant d’ajouter : « Souvenons-nous : l’incroyable destinée d’Emmanuel Macron s’est construite électoralement à partir d’un haut-le-cœur moral qu’elle a savamment exploité. Les démêlées mediatico-judiciaires de François Fillon ont été l’allumeur de la course victorieuse du marcheur. Sans cet emballement, le jeune homme ne serait pas aujourd’hui à l’Élysée… L’épisode rocambolesque du collaborateur perdu de l’Élysée ravive tout ce que le macronisme a suscité de doutes depuis un an quant à la sincérité de son récit ; il en vient à métastaser la réputation, à enfoncer les défenses immunitaires, à ressusciter dans l’imaginaire la réalité oubliée des polices parallèles et autres barbouzeries feuilletonnées en noir et blanc...  ».

Une affaire d’Etat qui témoigne de l’épuisement prématuré de Macron

Mais « l’affaire Benalla » ne tombe pas du ciel. Déjà avant la Coupe du monde, une série de petits événements qui, jusqu’à récemment, pouvaient passer comme « banals », comme le recadrage sec de Macron à un adolescent, l’idée de construire une piscine dans la forteresse de Brégançon où il comptait passer ses vacances, ou encore le changement de la vaisselle de l’Élysée, ont donné lieu à de larges polémiques, illustrant un changement de ton clair de l’opinion publique. Comme le souligne depuis une semaine un éditorialiste du Monde Gérard Courtois : « Un état d’indulgence prévalait depuis treize mois. Il est en train de s’estomper à vive allure. Désormais, le chef de l’État insupporte ceux qu’il ne faisait qu’irriter. Il agace ceux qui lui accordaient le bénéfice du doute. Il déçoit une partie de ceux qu’il séduisait. Il désenchante ceux qu’il avait emballés ». Avant d’ajouter : « Jusqu’à présent, Emmanuel Macron a écrit et maîtrisé le scénario de son début de mandat. Quelle que soit sa détermination, il pourrait bien être condamné, désormais, à subir les épisodes suivants  ». La crise politique en cours, avant même le début des vacances d’été, l’illustrait déjà.

Le bonapartisme néolibéral macroniste en crise dans ses fondamentaux et dans sa dynamique

Mais que le macronisme ait été mis sur la défensive dans cette affaire révèle plus profondément une crise des fondements de ce projet et des bases même de son application. C’est que contrairement à ses intentions initiales, la grève des cheminots, bien qu’il ait atteint globalement ses objectifs, a montré que Macron n’est pas Margaret Thatcher. Tout au contraire, l’énorme détermination des cheminots, malgré les limites de leur direction et de leur stratégie de lutte incroyable et défaitiste, a mis une limite à son optimisme bonapartiste. La mise en place d’un cadre de négociations avec les représentants syndicaux et patronaux montre ce changement de méthode forcé et ce dès le début de sa deuxième année de mandat, celle la plus complexe à venir. Une confirmation de ce bonapartisme faible, comme nous nous étions aventuré à le dire au milieu même du tourbillon macroniste qui allait tout renverser sur son passage, vanté non seulement par la presse officielle mais aussi des organisations de gauche et même d’extrême gauche au début de son mandat en 2017.

Si la bataille de la SNCF ne lui a pas permis d’accélérer le rythme, les changements géopolitiques en Europe et dans le monde génèrent, ce qui est plus grave encore, une crise du récit macroniste. C’est que dans un monde où le protectionnisme et le nationalisme réactionnaire sont de retour, son néolibéralisme globaliste et son européisme optimiste sonnent, non seulement comme illusoires mais comme de moins en moins à l’ère du temps ou démodés dans la réalité politique nationale et internationale. Ainsi, Françoise Fressoz, dans « Le libéralisme présidentiel à l’épreuve » se pose la question : «  Et si Emmanuel Macron était arrivé trop tard ? Si le plus jeune président que la République ait osé se donner était déjà daté parce que le monde a changé bien plus vite que lui ? ». Avant d’ajouter : «  La gauche lui a collé au front l’étiquette de "président des riches", la droite celle de "président des villes". En réalité, Emmanuel Macron est fondamentalement un libéral qui évolue dans un monde qui l’est de moins en moins. Il manque cruellement d’alliés pour faire réussir sa politique ».

Dans ce cadre, il est légitime de s’interroger sur la manière dont les changements géopolitiques survenus en 2018 vont potentiellement nuire au projet macroniste, comme la crise de 2008 de son prédécesseur Sarkozy et sa politique de rupture ? Ce qui est sûr, cependant, comme le dit Fressoz, c’est que « la confrontation de Macron avec le réel fait apparaître des zones de fragilité de sa politique nationale et internationale ». Ainsi : « Le président des États-Unis fait vivre son slogan "America first" en imposant des droits de douane à ses alliés… Ce faisant, il enfonce un coin dans le libéralisme et complique la tâche d’Emmanuel Macron, car comment expliquer que le bon fonctionnement de l’ascenseur social repose sur le jeu de la libre concurrence et du libre-échange si la deuxième puissance exportatrice mondiale s’en exonère ?... L’Europe aurait pu être la réponse au trumpisme, mais elle est devenue l’autre souci du président français. Non seulement le couple Merkel-Macron bat de l’aile, mais il n’est plus tout à fait le maître du jeu en Europe  ».

La dernière cartouche de “l’establishment” pour réformer la France

Comme nous l’avions expliqué, le macronisme est la dernière expression de l’« establishment » qui s’est habillé en « outsider » pour appliquer le même programme néolibéral des dernières décennies. De plus, sa victoire inattendue était l’expression de l’accélération de la crise organique du capitalisme français qui a mené à l’effondrement du système de partis qui dirigeaient la France sous le régime ultra-présidentialiste de la Ve République, ce que le scandale actuel vient échauder encore plus.

Dans ce contexte, face à l’érosion des corps intermédiaires et à des alternatives institutionnelles fragiles, en d’autres termes face à la crise des soupapes d’échappement du régime parlementaire, l’échec de Macron pourrait conduire au chaos ou à la peur que la radicalité s’exprime de forme violente et chaotique. La bourgeoisie n’est pas aveugle à cette perspective inquiétante de sorte qu’une personnalité comme Alain Minc s’en inquiète ouvertement. Précisions que nous parlons d’un « essayiste, économiste, conseiller ou administrateur de nombreuses sociétés, un temps proche de Nicolas Sarkozy, membre du comité stratégique du groupe Bolloré, éditorialiste… ». « Alain Minc, major de l’ENA promotion Léon-Blum (1975), est un touche-à-tout fasciné par la politique et le pouvoir. Lors de l’élection présidentielle de 2017, il a soutenu Alain Juppé avant de rallier Emmanuel Macron ». C’est ainsi que le journal Libération, lui-même, présente l’interview de Minc avec son directeur Laurent Joffrin. Une interview où l’économiste justifie « la main de fer » nécessaire aux réformes, mais s’inquiète du manque d’équité sociale, qui peut conduire à un « spasme » aux formes imprévisibles ». Avec ses propres termes, «  …les inégalités engendrées par le système de marché accroissent le risque d’un spasme sociétal, d’une révolte dont la forme est imprévisible ». Ou de nouveau et plus clairement : « En tout état de cause, on ne peut pas continuer comme cela, l’inégalité est trop forte. On risque l’insurrection. Elle a déjà commencé dans les urnes, avec la montée des partis populistes ». Il est temps que l’avant-garde des travailleurs prenne conscience de ce que dit cet ardent libéral et se prépare dès maintenant, avec une stratégie d’indépendance de classe, à gagner face à la guerre qui s’annonce dans les années à venir.

Crédits photos : L. Marin/AFP




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