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« L’ère Trump » : réflexions sur la période économique qui s’ouvre

Publié le 22 novembre 2016

Les prémices d’une contre-réforme. Les conséquences politiques d’un dispositif économique. Des contradictions brûlantes. Une première vague de cabinets ministériels sui generis. Démagogie et programme.

Traduction de Paula Bach - Partie numéro 1

La victoire de Trump marque le début d’un tournant politique hautement significatif pour les États-Unis et probablement pour le reste du monde. « L’ère Trump » est le gros titre de l’hebdomadaire anglais The Economist quand le Financial Times n’a cessé de déplorer ce qu’il présente comme les dernières mésaventures de la mondialisation. Comparant les victoires de Trump et du Brexit à celles de Thatcher et Reagan à la fin des années 1970 et début des années 1980, le journaliste argentin Siaba Serrate conclue que si c’est à cette époque qu’est né le « modèle libéral », les victoires d’aujourd’hui annoncent une « contre-réforme » qui cherche à réécrire les règles de la mondialisation.

La présence d’un« outsider » à la Maison Blanche est l’expression du fait que les conséquences sociales et politiques d’une convulsion économique contenue, non pas catastrophique mais lancinante, commencent à limiter la stratégie de contrôle de la crise mise en place par l’establishment depuis la chute de Lehman Brothers. Le Brexit en est sans aucun doute l’anticipation, mais aujourd’hui, les conséquences économiques de la crise, devenues politiques, prennent le relais dans le pays le plus important du monde. Dans l’immédiat, il s’agit donc de s’intéresser à ce que sera, au moins dans un futur proche, le réel itinéraire emprunté par Donald Trump.

Face à la situation de désespoir et à la condamnation de l’élite politique, qui a mené certains secteurs ouvriers blancs traditionnellement démocrates de la Rust Belt (la ceinture industrielle en déclin du centre-ouest nord américain et en particulier des Etats de l’Ohio, de la Pennsylvanie et du Michigan), jusqu’à quelques noir-américains et hispaniques tout comme des secteurs de propriétaires de la petite et moyenne industrie, à élire Trump, il est très peu probable que le nouveau gouvernement nord-américain laisse à l’état de pure démagogie l’ensemble de ses promesses de campagne. Entre la démagogie de Trump et son programme de gouvernement, il y aura certainement un juste milieu que l’on peut tenter d’identifier en analysant l’état des principales contradictions de la situation économique et politique.

Haute tension

La principale et plus grande de ces contradiction est celle qui oppose les nécessités des élites économiques (pro-mondialisation) à de larges secteurs sociaux durement frappés par la mondialisation. Cette tension exprime une différence significative par rapport aux années 1930 quand les fractions hégémoniques du capital ont rapidement viré vers le protectionnisme. Le saut dans le processus de mondialisation du capital et le fait qu’à la différence de la Grande dépression, la crise ait été contenue, mais au prix d’une très faible croissance économique, explique en grande partie cette tension.

Trump a capté le ressentiment de millions de personnes avec un discours (nationaliste, protectionnisme et xénophobe) en direction des déplacés de la mondialisation. Il a promis de réindustrialiser les Etats-Unis en expulsant les immigrés, en éliminant les traités de libre-échange, en diminuant les impôts sur les entreprises pour encourager le retour de capitaux et en augmentant les droits de douane à l’entrée de produits chinois et mexicains pour remplacer les importations. Il est allé jusqu’à laisser entendre qu’il défendrait l’augmentation du salaire minimum et le rejet du système financier et des profits boursiers astronomiques associés à de faibles taux d’intérêt.

Cependant, ce programme, considéré dans son ensemble, n’est pas compatible avec l’élite économique nord-américaine qui, certainement pas par hasard, a soutenu Hilary Clinton avec détermination. De grandes usines d’origine américaine ont été relocalisées au Mexique ou en Chine précisément en raison de l’écart salarial, voire, dans les dernières années de nombreuses entreprises ont été déplacées de la Chine au Mexique, entre autres destinations, en raison de l’augmentation des salaires chinois. Une grande partie des importations chinoises et mexicaines que Trump dit vouloir taxer à hauteur respective de 45% et 35%, proviennent de capitaux nord-américains localisés dans ces pays. Même une grande partie des intrants de l’industrie basée aux Etats-Unis provient de Chine et du Mexique de même qu’une portion significative des biens de consommation. Une augmentation du régime tarifaire à l’importation à l’échelle promise par Trump, signifierait non seulement une déclaration de guerre à toutes ces entreprises mais entrainerait aussi en parallèle, une escalade de l’inflation, avec la chute conséquente du salaire réel et l’augmentation des coûts de production. D’autre part, des moyens ou petits secteurs de production – qui ont soutenu Trump - ne sont en général pas favorables à l’expulsion des immigrés car ils sont établis sur le territoire nord-américain et ont l’habitude de surexploiter une main d’œuvre étrangère sans-papiers.

La voix de la conscience (ou Dr. Jekyll et Mr. Hyde)

Trump – un magnat de l’immobilier qui s’est enrichi par la spéculation financière - ne peut – ni ne veut - gouverner contre les secteurs hégémoniques du capital nord-américain, notamment Wall Street et l’élite technologique fondamentalement pro-mondialisation comme Apple, Google, Facebook, pour ne citer qu’eux.

En réalité, le fossé entre Trump et l’establishment républicain commence à se refermer. C’est ce que montre la récente désignation de Reince Priebus – président du comité national du Parti républicain et figure qui fait largement consensus dans le parti - en tant que chef de cabinet de son gouvernement. Dans le même temps, réaffirmant son « identité », Trump a nommé le raciste Steve Bannon – ex chef du portail d’information d’extrême-droite Breitbart - comme principal stratège et conseiller de la Maison Blanche. D’autre part, l’actuel président républicain de la Chambre des Représentants, Paul Ryan réélu à l’unanimité tout en s’étant délimité de Trump de nombreuses fois au cours de la campagne, affirme aujourd’hui que « le passé est le passé » et qu’il discute avec Donald Trump « presque tous les jours ». De cette manière, l’équipe est constituée d’un entrelacement d’« insiders » et d’« outsiders » (qui comprend l’ancien patron de Goldman Sachs qui, paraît-il, pourrait être nommé au Trésor public). En réalité, les tensions autour de sa formation ne sont pas terminées et pourraient déclencher une sorte de guerre interne au Parti républicain.

Le résultat d’une telle guerre finirait de poser des définitions plus claires, mais ce que l’on sait jusqu’à maintenant du dispositif – qui malgré les distances rappelle un peu « l’ornithorynque » qui a commandé le brexit - laisse penser que Trump gouvernera pour les classes dominantes sans oublier l’entièreté de ses promesses de campagne. Les « outsisders » de l’establishment – souvent des « insiders » de l’élite économique - semblent opérer comme une sorte de voix de la conscience des élites politiques par des temps « étranges », les obligeant à constituer des cabinets mixtes. Cette synthèse semble exclure la mise en œuvre d’un « programme maximum » tout comme l’idée selon laquelle l’ensemble de ses promesses électorales ne serait que pure démagogie. Il est dès lors fondamental de tenter de définir quelques éléments de ce que pourrait être le « programme d’action ».