Politique

Rien n’a changé, c’est pire encore…

L’explosion à venir ? Dix ans après la révolte des banlieues

Publié le 26 octobre 2015

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Des charognards. C’est sur la mémoire de Zyed et Bouna que Hollande et Valls tentent de se refaire une santé. Alors que Sarkozy ne pourra plus jamais se rendre sur la « dalle d’Argenteuil », Hollande fait, lui, le déplacement dans le 93.Il essuie des sifflets à La Courneuve, certes, mais le chahut n’est pas assez fort pour démonter l’opération de com’ : le gouvernement socialiste est « moins pire » que celui d’avant. Hollande en a même profité pour dénoncer (bien tardivement) cet état d’urgence proclamé par Dominique de Villepin en 2005, Sarkozy étant alors ministre de l’Intérieur. En se gardant bien de signaler qu’à l’époque le PS n’avait rien trouvé à redire contre ce même état d’urgence. Valls, lui, s’est rendu aux Mureaux, dans le 78, avec dix-sept de ses ministres, de façon à faire le point sur ses promesses de mars 2011, lorsqu’il avait dénoncé l’apartheid social et ethnique dont sont victimes les quartiers. Mais en réalité, depuis 2005, rien n’a changé, si ce n’est en pire. L’explosion, elle, reste à venir. Celle de 2005, ce grand embrasement qui a secoué l’Hexagone pendant plusieurs semaines, n’était qu’un avant-goût dont nous décrivons, dans un article publié il y a dix ans, les grandes lignes.

Jean-Patrick Clech

Les banlieues ont encore une fois implosé, mais cette fois-ci c’est pour de bon [1] . L’implosion a été généralisée et s’est étendue à tout l’Hexagone. Elle a été d’une violence sans pareil par rapport aux autres types d’émeutes qui ont émaillé, au cours des deux dernières décennies, l’histoire des quartiers populaires et ouvriers périphériques des grandes villes. La violence de la révolte des jeunes de ces quartiers est plus que légitime, cela va de soi. Elle est l’expression logique de la situation sociale de relégation systématique de ces populations ouvrières et au chômage, sans autre avenir et horizon que celui du contrôle d’identité au faciès et de la discrimination à l’embauche, lorsque entretien il y a. Cette révolte est aussi à l’image de cette situation : radicale et désespérée, ce qui n’en fait pas moins un mouvement aux implications très politiques.

Les causes des violences de ces dernières semaines, au-delà de la mort violente de Zyed Benna et Bouna Traoré fuyant un contrôle policier qui promettait d’être musclé, et du gazage de la mosquée de Clichy-sous-Bois, sont connues et partagées par la plupart des sociologues, spécialistes des politiques de la ville et autres politologues organiques de la bourgeoisie, des partis politiques de gauche comme de droite et des directions syndicales : chômage [2], précarité des emplois, bas salaires, dégradation constante des conditions de vie, exiguïté et insalubrité des logements… L’extrême droite, la droite et même parfois la gauche rajoutent à cette liste de causes structurelles le problème de l’immigration et de l’intégration, comme le font les parlementaires et ministres se succédant à la tribune du Palais Bourbon depuis plusieurs semaines pour appeler au rétablissement de l’ordre républicain. Certains sur un registre ouvertement pétainiste, d’autres sur un ton plus politiquement correct, mais pas moins raciste et réactionnaire.

Immigration et intégration ?

Parlons plutôt du racisme systématique dont sont l’objet ces populations, dans leur grande majorité originaires depuis une ou plusieurs générations des anciennes ou actuelles colonies de l’impérialisme français. La République y mène depuis toujours une politique génocidaire en règle, tant du point de vue humain, économique que culturel. Parlons de ce racisme que secrète tous les pores de l’Etat et ses rouages, à commencer par ses forces de répression mais également toutes les autres institutions dépendant de l’Etat. Il s’exprime à différents niveaux au sein de ces institutions, le lien avec le passé colonial et le présent raciste et chauvin étant plus ou moins occulte ou manifeste.

Intégration disent ces messieurs ? Mais à quoi doivent s’intégrer ces jeunes lycéens, étudiants, chômeurs ou précaires dans la mesure où ils sont pour la plupart Français, même s’ils sont traités comme des Français de cinquième zone ? Pour les autres, ceux qui galèrent de carte de séjour en queue interminables à l’aube devant les préfectures pour être insultés aux guichets, ceux qui sont en France de manière soi-disant irrégulière, ce ne sont que les enfants ou plutôt les orphelins de la mise en coupe réglée par l’impérialisme français et ses multinationales de son pré-carré semi-colonial et dont la seule perspective pour les moins chanceux reste les clôtures barbelées de Ceuta et Melilla ou pour ceux et celles qui les ont franchies les chambres d’hôtel meublé, les logements délabrés des marchands de sommeil, les contrats au noir et la peur constante des rafles policières.

La lutte héroïque des marins de la SNCM puis des traminots de la RTM tout comme l’implosion des banlieues mettent en crise le bien mal nommé « modèle social français ». Cependant, les organisations ouvrières et de salariés, à commencer par les grandes centrales syndicales, le PC ainsi que l’extrême gauche, loin de tirer profit de cette situation pour la transformer en point de départ de la nécessaire riposte ouvrière et populaire dont nous avons tant besoin ont laissé un boulevard au virage bonapartiste du gouvernement après plus de trois semaines d’émeutes des banlieues et d’inaction de leur part. En laissant seuls les marins de la SNCM, isolés les traminots marseillais, et en restant à l’extérieur du tête à tête entre les matraques, les grenades lacrymogènes et les lois d’exceptions et les populations et les jeunes de banlieue, ces organisations, notamment les plus importantes, compromettent ainsi très sérieusement les chances d’une contre-offensive sociale contre toutes les attaques que le gouvernement Villepin a démultiplié depuis le 29 mai.

En considérant, sous couvert d’un discours plus ou moins ouvertement raciste et néocolonial, ou à l’inverse paternaliste et ouvrièriste, les événements de novembre 2005 comme un trop plein de violence stérile, les analystes de gauche comme de droite ne poursuivaient qu’un seul but, nier leur caractère éminemment politique – au-delà du niveau de conscience réel des jeunes émeutiers et des méthodes par eux employées. Ce faisant, la gauche mais aussi une partie de l’extrême gauche se dédouanaient à bon compte de toute politique active de solidarité avec les banlieues dès le début. Ils refusaient également de voir en creux dans la réponse politique du gouvernement la riposte qui aurait dû être celle du mouvement ouvrier dans son ensemble. L’occupation militaire des quartiers par les flics et les gendarmes – c’est-à-dire l’armée – puis le décret de l’état d’urgence n’étaient que la réponse militaire « de basse intensité » inscrite dans la logique politique du gouvernement Villepin : criminalisation du mouvement social face aux réactions légitimes générées par la politique anti-ouvrière et anti-populaire de Chirac/Villepin/Sarkozy et tous leurs prédécesseurs.

Nous répondrons cependant d’entrée de jeu à une objection que l’extrême gauche ne manquera pas de faire. Insister comme nous le ferons dans l’analyse des causes et des racines du mouvement de novembre sur les discriminations structurelles qui visent les travailleurs et les jeunes d’origine – parfois lointaine – étrangère, insister sur le racisme ordinaire et institutionnel qui frappe ces mêmes populations, ce n’est pas ethniciser la révolte, en gommer le caractère de classe, ni faire la part belle à toutes les réponses réformistes, populistes, tiers-mondistes ou religieuses qui ne manqueront pas d’émerger. Bien au contraire. Insister sur les seules racines sociales de la révolte, c’est comprendre son extension à des quartiers de l’Hexagone où les populations laborieuses « françaises de souche » sont majoritaires [3]. En revanche, n’insister que de manière mécanique sur ces seules causes sans s’en référer aux premières, c’est faire abstraction à bon compte sous couvert « d’orthodoxie marxiste » du racisme structurel que tous les rouages du capitalisme français et les institutions qui lui sont plus ou moins intégrées font peser sur les millions de jeunes, travailleurs, chômeurs, femmes et hommes issus ou originaires du pré-carré semi-colonial de l’impérialisme français et qui constituent dans l’Hexagone une sorte de semi-colonie interne. Faire abstraction de ce racisme structurel, héritage du passé colonial et du pillage impérialiste actuel, revient à refuser de proposer un programme réellement révolutionnaire et transitoire qui réponde aux intérêts de toute la classe. Un programme qui ne soit pas que l’expression d’un marxisme mécanique collant de prés, version gauchie, aux orientations de la bureaucratie syndicale et du PCF.

Non, le problème n’est pas seulement le logement, l’emploi et le manque de moyens pour les services publics dans les quartiers. Le problème c’est les contrôles au faciès, les fouilles au corps humiliantes et systématiques, le racisme de tous les jours, partout et tout le temps, même lorsqu’il n’est pas manifeste. Le problème c’est ce legs pourri plongeant au plus profond du capitalisme français, de son passé colonial et de son présent impérialiste, toute cette mémoire sombre que le capitalisme français a mis un point d’honneur à faire oublier. Pourtant, ce passé continue de perdurer aujourd’hui sous une autre forme non seulement dans ses dominions mais également ici en France où les fil-le-s de Sétif et d’ailleurs constituent une sorte de semi-colonie interne de citoyen-ne-s de seconde catégorie. L’oppression dont elles et ils souffrent n’est pas simplement double, en tant que prolétaires, avec ou sans travail, et d’étrangers, mais triple, en tant que prolétaires, étrangers ou d’origine étrangère mais de surcroît issus de cet Empire où le capitalisme français a plongé ces racines, tiré le sang qui en a fait et continue à en faire une puissance impérialiste. Ces populations dont la jeunesse vient de se lever ne sont pas simplement ceux que les recruteurs de Citroën ou de Peugeot ont transféré de gré ou de force des villages les plus reculés de l’Atlas vers les bidonvilles puis les HLM des banlieues française pour les faire suer et vieillir avant l’âge sur les chaînes de productions ou les chantiers. Elles ne sont pas que le flux nécessaire au capitalisme français pour s’assurer d’une main d’œuvre à bon marché. Elles sont également l’expression du pillage systématique dont sont l’objet leurs pays d’origine, pillage, vol et viol savamment orchestré économiquement et militairement par l’impérialisme français en défense de ses intérêts capitalistes.

Dénoncer et lutter contre cet état de fait c’est le seul moyen de briser le stigmate « ethniste » qui frappe le mouvement et y répondre en dressant réellement la perspective du « tous ensemble », en comblant le gouffre existant entre les luttes ouvrières qui ont secoué la France et le mouvement des jeunes des banlieues, double expression de la crise du capitalisme français.

Bref retour en arrière. Le 29 mai et un été brûlant… pour le Code du Travail, les salariés et les jeunes

Les journées d’action de février et mars 2005 avaient montré une claire disposition à la combativité chez les salariés du public comme ceux du privé dont des fractions importantes avaient alors manifesté [4]. Ces manifestations, qui s’avéraient plus importantes pour la même époque de l’année que celles de 2003 et 2004, avec cette fois-ci une jonction relative entre public et privé, ont été tout simplement canalisées vers les urnes référendaires tant par la bureaucratie syndicale que par le PC avec à leur traîne la totalité de l’extrême gauche. Certes, comme le note LO en se dédouanant de son appel à voter « Non » [5], la bureaucratie syndicale a plus d’un tour dans son sac pour contrôler des mouvements de lutte et les mener dans des impasses. Cependant, celui des urnes s’est avéré d’autant plus efficace que cela revenait à se répartir la tâche entre la gauche classique et la bien mal nommée gauche de la gauche. « Attendez 2007 pour sanctionner Chirac » disait Hollande. « Attendez le 29 mai pour donner un coup décisif aux politiques libérales de droite » disaient Fabius-Mélenchon-Bové-Buffet, d’autant plus qu’il s’agissait pour ces derniers de faire valoir à l’intérieur et à l’extérieur du PS leur poids électoral respectif en vue de négocier leurs alliances pour 2007

Faire passer le résultat du 29 mai pour un vote « de classe et populaire », c’est non seulement transformer la portée politique réelle de ce vote mais aussi ses conséquences. Il a certes confirmé la fracture existante des mécanismes de représentation démocratiques bourgeois, accentué la tendance à la crise de régime et a également affaibli l’axe franco-allemand dans son leadership européen. Cependant, les urnes, loin d’être un substitut de la lutte de classe, n’ont évidemment pas été le coup d’arrêt tant espéré aux politiques anti-ouvrières et anti-populaires de Raffarin. Pire même, malgré un exécutif affaibli, la bourgeoisie a tiré parti sur le plan gouvernemental de la canalisation sociale qu’ont représenté les élections, permettant l’arrivée d’un gouvernement bicéphale de choc mené par Villepin et Sarkozy.

Le rapport de force social se dégradant et les attaques du gouvernement Villepin

Nul besoin de détailler outre mesure les attaques décuplées lancées par le gouvernement dès le début de l’été : Contrat Nouvel Embauche (CNE), ordonnance sur les règles de décompte des effectifs dans les entreprises, ordonnance « chèque-emploi » pour les très petites entreprises, ordonnance instaurant un parcours d’accès aux carrières dans les trois fonctions publiques, ordonnance sur l’insertion de jeunes en difficulté et enfin le décret renforçant le contrôle des chômeurs. Toutes ces mesures reflètent une seule préoccupation : augmenter la productivité relative du travail, baisser les coûts salariaux directs et indirects et détricoter encore un peu plus le Code du Travail.

Face à des attaques aussi brutales, la torpeur estivale des syndicats n’en était que plus complice. Après le triste 21 juin, tout juste se sont-ils contentés, après avoir été reçus à Matignon malgré l’annonce claire des projets de Villepin dès l’accession de celui-ci à la tête du gouvernement, d’un appel à une journée interprofessionnelle pour la rentrée. La manifestation du 4 octobre devait s’avérer être la énième rentrée sociale symbolique et traditionnelle pour mieux revenir à la table de négociation – ou plutôt de validation des mauvais coups – et cela en dépit de la combativité des cortèges à travers l’Hexagone renforcée par l’annonce de la vague de plans sociaux touchant aussi bien les salariés en cols blancs que les travailleurs du rang. Face à cette situation, la presse patronale écrivait alors confiante : « discrètes depuis le changement de gouvernement, les confédérations ont besoin d’une démonstration de force unitaire de même ampleur que celle du [10] mars (…). Ces manifestations sont-elles un point de départ ? Personne ne peut le dire. En revanche, il est clair que les syndicats sont dans une situation moins favorable qu’au printemps (…). Encore faudrait-il savoir (…) sur quels points les syndicats pourraient marquer des points. Il est trop tard pour combattre le CNE et depuis la rentrée Villepin joue la prudence (…). Dans ces conditions, deux scénarios sont possibles. Le premier, c’est celui d’une opinion soutenant des conflits sociaux localisés, les urnes n’offrant pas à très court terme d’exutoire politique (…). Le second est celui privilégié par la dernière note d’Entreprise et Personnel, association patronale spécialisée en ressources humaines. Elle fait ‘le pari de la continuité dans l’immobilisme social’ en escomptant ‘que les comportements de résignation continueront de l’emporter’ et que ‘le pouvoir pratiquera une politique de déminage et d’appaisement’. Un scénario intitulé : ‘veillée d’arme pré-électorale’ [6] ».

C’est la détermination des travailleurs de la SNCM, malgré leur défaite postérieure, celle des travailleurs de la RTM et bien entendu, à partir de fin octobre, l’implosion généralisée des banlieues qui ont fait sauter les verrous de ce scénario idyllique pour le patronat et son gouvernement en en proposant un autre, qui a pris gouvernement, opposition et syndicats de court.

Sarkozy, premier flic de France, épaule son chef en faisant de la surenchère et s’attaque aux travailleurs immigrés et aux populations issues de l’immigration.

La lutte stratégique de la SNCM, du PAM puis des traminots de la RTM ont enrayé la bonne marche des plans concoctés par le gouvernement. La crise et l’implosion des banlieues de même. Dans les deux cas, c’est le « modèle social français » qui est rentré en crise et à montré son vrai visage.

Pour comprendre l’intensité de l’implosion dans les banlieues, il est tout d’abord nécessaire de revenir sur les agissements des flics et des chiens de garde de l’ordre bourgeois depuis le retour de Sarkozy à l’Intérieur. Durant tout l’été, les rafles contre les travailleurs sans-papiers se sont multipliées, la politique gouvernementale empruntant largement aux thèses défendues par une partie des électeurs du « Non », ceux qui répondaient partiellement ou totalement aux propos des Le Pen, des De Villiers ou des souverainistes de gauche. Aux descentes dans les Foyers de travailleurs immigrés s’ajoutaient à partir de la fin août des expulsions spectaculaires visant les travailleurs et leurs familles et non les marchands de sommeil dans nombre d’immeubles de la capitale après les incendies meurtriers de l’été. Enfin, au cours de tout le mois de Ramadan, la présence policière a été renforcée dans tous les quartiers populaires à majorité musulmane. Contrôles répétés au faciès, patrouilles musclées au moment de la rupture du jeûne, interpellations d’autant plus violentes que justifiées par les propos injurieux et populistes du ministre de l’Intérieur, voilà ce qui a été le lot des quartiers populaires et ouvriers où se concentrent les quelque six millions de prolétaires d’origine arabo-musulmane et leurs familles. Voilà ce qui a généré la course effrayée de Zyed, Bouna et leurs copains pour échapper au énième contrôle de police. Voilà ce qui a sous-tendu la violence de l’implosion généralisée qui a parcouru toutes les banlieues de France où les jeunes lycéens, chômeurs et précaires n’ont fait que répondre, avec leurs moyens, à la situation structurelle dans laquelle ils sont plongés et aggravée par la politique sécuritaire de Sarkozy.

Caractéristiques des émeutes qui ont secoué la France

Le mouvement de novembre a avant tout été exemplaire par sa magnitude, son extension et sa spontanéité, autant d’éléments à analyser pour comprendre la profondeur même de la révolte et ses significations politiques.

Une valse à quatre temps contre l’Etat et ses forces de répression

Les trois semaines d’émeutes peuvent se décliner schématiquement en quatre temps.

Dans un premier moment, l’explosion a eu lieu à Clichy-sous-Bois, commune d’origine des deux adolescents électrocutés. Après ce genre de bavures policières évoquées généralement dans les entrefilets « faits-divers » des journaux et classés sans suite après l’accalmie, les violences restent généralement localisées. Fait nouveau, les affrontements mettant aux prises détachements importants de jeunes et forces de l’ordre se sont installés dans la durée puis se sont généralisés dans tout le département de la Seine-Saint-Denis.

Par la suite, l’implosion s’est étendue à tous les quartiers et banlieues en France, prés de 300 au total. Retournement de la situation, les violences locales contre les biens privés et publics, faits de groupes de manifestants plus réduits et agissant séparément, refusant l’affrontement direct, ont été de mise.

Dans un troisième temps, notamment à la suite de l’émeute de Grigny au cours de laquelle les jeunes ont répondu aux tirs tendus des forces de répression contre les manifestants et aux grenades lacrymogènes visant les immeubles d’habitation, la situation a pris une tournure plus violente. Aux incendies des poubelles, des voitures et des bâtiments par de petits groupes mobiles de jeunes s’est ajouté tendanciellement la logique de l’affrontement direct et reprenant tendanciellement les mêmes moyens que les forces de répression, sans pour autant les mettre catégoriquement en échec ni les expulser des quartiers. Comme nous l’analyserons par la suite, le rapport de force, à l’heure actuelle, ne peut être gagné sur le plan militaire si la situation n’est pas favorable sur le plan politique et social.

Enfin, l’action combinée des forces de répression réduisant sensiblement le niveau des violences et, dans le cadre de la rivalité interne au sein du gouvernement et l’effacement de l’exécutif, la décision prise par Villepin de décréter, pour la première fois sur le territoire métropolitain depuis 1962, l’état d’urgence, a contribué à rétablir tendanciellement le « calme », précaire mais effectif. L’implosion s’est poursuivie, toujours aussi isolée du reste des forces sociales et politique du monde du travail. Aujourd’hui, la situation maîtrisée par la police et la gendarmerie déployées et la prorogation de l’état d’urgence et la répression brutale et systématique n’ont pas cependant réglé la situation, même du point de vue gouvernemental.

Confiner le mouvement et empêcher son extension territoriale et sociale, le mot d’ordre du gouvernement et ses alliés

Les caractéristiques principales de ce que l’on peut d’ores et déjà qualifier d’émeutes sont la combinaison d’affrontements directs contre les forces de police, destruction de biens et résistance systématique bien que circonscrite aux quartiers, si l’on fait exception des échauffourées du 12 novembre dans le centre de Lyon.

Les moyens employés par les jeunes émeutiers étaient d’autant plus radicaux qu’ils sont parfaitement incapables de briser sur le plan militaire la force de frappe d’un Etat impérialiste incarnée par sa police et sa gendarmerie mais capables, en amenant sur leur terrain les flics, de les piéger et les mettre en difficulté. Conscient que la prolongation des émeutes pouvait déboucher sur une crise latente sans précédent mais que les émeutes seules ne pouvaient mettre en échec le gouvernement, tous les rouages de l’État patronal, des médias aux institutions et leurs substituts associatifs dans leur grande majorité se sont donc attelés à une seule et même tâche : empêcher l’extension territoriale et sociale de la révolte [7].

L’extension territoriale de la révolte de la périphérie aux centres des grandes villes auraient généré des pertes considérables et inacceptables pour la bourgeoisie et le patronat –commerce, artisanat et tourisme-, même elles pouvaient être résorbées à moyen terme. C’est notamment pour parer cette éventualité que l’état d’urgence a été décrété et prorogé, renforçant dans les faits le confinement, l’isolement et la ghettoïsation des quartiers. C’est ce que révélait brutalement l’interdiction fascisante du droit de rassemblement pour le week-end du 11 novembre prise à Paris dans le cadre de la loi de 1955 par le Préfet de police, atteinte sans précédents au droit d’expression et de se déplacer.

En revanche, l’extension sociale de la révolte, à commencer par l’inclusion dans le mouvement des travailleurs en lutte au même moment, des secteurs salariés issus des quartiers en feu pour s’étendre au reste de la classe ouvrière du pays souffrant des mêmes attaques anti-sociales du gouvernement restait le grand danger. Sur ce plan les directions syndicales bureaucratiques dans leur ensemble ont tout fait pour éviter que la contagion aux quartiers de l’Hexagone de la révolte des jeunes ne se propage au mouvement ouvrier et que leurs mots d’ordre implicites, « dehors Sarkozy et ses flics », « non au racisme et aux discriminations », « du travail et un logement décent pour tous », soit repris dans les journées d’action prévues au même moment [8]. Pour ne citer qu’un exemple, alors que la journée d’action du 8 novembre de la CGT 93 -concernée en première personne par les événements- a été teintée d’interventions sur les banlieues –sans que rien de concret en termes de lutte n’en ressorte bien entendu, ni dans les discours de la bureaucratie ni ceux de l’extrême gauche présente [9], la journée d’action convoquée par la CGT Val de Marne deux jours après restait sur la ligne de « défense des services publics », ce pour quoi elle avait été convoquée. Inutile de dire que le maigre cortège était suivi par des bus de CRS en plus grands nombre que les manifestants, histoire de rappeler aux bureaucrates syndicaux que l’état d’urgence était bien décrété même s’il feignait de ne pas s’en apercevoir.

Révolte de caïds et de barbus ou mouvement spontané et politique ?

Le mouvement frappe également par sa profondeur, sa spontanéité et son caractère éminemment politique. Mouvement social non ouvrier au sens traditionnel mais des enfants d’une classe ouvrière au chômage, précarisée, flexibilisées ou du moins de ses secteurs les plus exploités, la révolte des banlieues est impressionnante par sa profondeur. En dépit de prés de 3000 interpellations, les violences policières contre les jeunes émeutiers et les habitants des quartiers, les procédures judiciaires expéditives et les peines extrêmement dures infligées –prison ferme et expulsion du territoire parfois, restaurant ainsi la double peine-, le brasier des banlieues a continué de rougeoyer pendant plus de trois semaines, et rien ne dit qu’il s’est éteint.

En dépit de tous ce que médias, hommes politiques et élus locaux de gauche comme de droite ont pu affirmer dans un premier temps, le mouvement en tant que tel n’était ni instrumentalisé par la délinquance organisée prospérant dans certains quartiers sur le terreau du chômage et de la pauvreté ni par les réseaux de l’Islam politique. Pour répondre à la première assertion, force est de constater –aux dires des représentants des forces de police eux-mêmes- que les quartiers les plus touchés par les phénomènes multiples de délinquance organisée se sont maintenus en marge du mouvement et ont été jusqu’à présent les plus calmes. C’est le cas de la Cité Pablo Picasso à Nanterre ou la Cité des Grèves à Colombe pour ne citer que deux exemples représentatifs dans les Hauts-de-Seine.

Pour répondre à la seconde assertion, en dépit des efforts de Sarkozy, maniant la discrimination positive et la répression -la création du Conseil Français du Culte Musulman et ses relais régionaux afin d’en faire un interlocuteur privilégié du gouvernement et lui donner un rôle de tuteur réactionnaire dans les quartiers les plus concernés [10]- il semble clair que les représentants du Conseil Français, toutes tendances confondues, n’aient pas été écouté en dépit de leurs appels réitérés au calme. Dans le cas des réseaux islamistes locaux, l’enjeu principal était de faire bonne figure et agir en médiateurs entre le gouvernement, mairies, forces de police et jeunes émeutiers. Eux aussi ont échoué. En témoigne l’échec des rondes instaurées par des religieux et des militants dans les quartiers touchés par les émeutes ou encore la publication d’une fatwa par la soi-disant radicale UOIF (Union des Organisations Islamiques de France, liée aux Frères Musulmans) conjurant les jeunes musulmans ou considérés tels de « calmer leur colère, à méditer et à se conformer à la fatwa ». Une autre conclusion peut être tirée de ces orientations politiques philo-gouvernementales des organisations politico-religieuses musulmanes : elles sont la confirmation qu’aussi radicales dans le discours que soient ces organisations qui aspirent à se faire les porte-parole du malaise des jeunes de banlieue en s’appropriant l’exclusivité de la problématique liée aux discriminations qu’ils subissent en fonction de leurs origines nationales et culturelles, ces courants sont les plus chauds partisans du calme et de l’ordre, agissant en auxiliaire d’un Etat colonial qui ne leur reconnaît pas pour autant réellement le statut d’interlocuteurs, médiateurs, ainsi que les prébendes que cela implique comme le souhaiterait Sarkozy.

Le risque n’en est pas moins grand cependant que l’Islam politique, en dépit de l’attitude ouvertement conciliatrice et réactionnaire de toutes ses directions, prenne davantage pied en banlieue et renforce son influence auprès des jeunes. Il faut que le mouvement réussisse à cristalliser une institution autonome, à échelle régionale ou nationale qui sache tirer les premières conclusions des enjeux et limites du mouvement de novembre 2005 et ses perspectives pour faire avancer ses revendications implicites dont les habitants des quartiers se font l’écho sur le plan de l’antiracisme et la lutte contre les discriminations, pour l’emploi, le logement, au sujet de l’école et de la formation. Dans le cas contraire, face au vide politique existant, ce seront les barbus cette fois encore qui capitaliseront le mécontentement et le ressentiment accumulés. Seule une extrême gauche luttant résolument contre l’islamophobie institutionnelle et l’idéologie néocoloniale dont soufrent toutes les organisations ouvrières serait capable d’aider les jeunes dans la lutte pour mettre sur pied de telles organisations autonomes maintenant la flamme de la révolte et ses revendications au-delà de l’essoufflement du mouvement. Dans le cas inverse, si les jeunes subissent de plein fouet et seuls le poids de la défaite, isolés du reste des travailleurs, les laissés pour compte des syndicats et des organisations ouvrières, ne pourront que se tourner vers ceux qui sont présents sur les quartiers, les organisations politiques islamistes [11].

Tous ces éléments font que l’implosion des banlieues, mouvement profond, mouvement spontané –ce qui en fait sa force mais également ses faiblesses stratégiques- est un mouvement éminemment politique, objectivement et subjectivement. Les méthodes auxquelles ont recours les jeunes ainsi que leur stratégie sont évidemment discutables, c’est ce que nous verrons. Mais personne ne peut reprocher aux jeunes émeutiers de manifester leur révolte seuls, sans perspectives claires, et surtout pas les grandes organisations ouvrières et l’extrême gauche française à sa suite qui se refusent précisément à ouvrir de telles perspectives. Les jeunes se battent pour des raisons qui semblent confuses, que certains ont du mal à formuler, mais qui ne paraissent telles que parce qu’elles sont très nombreuses, légitimes et ressenties du plus profond de leur vécu quotidien. C’est en ce sens qu’il s’agit d’un des mouvements de fond les plus sérieux qu’a eu à affronter la bourgeoisie française au cours des dernières années.

Le « modèle social français » en flamme, enjeux et limites.

La crise des banlieues met en lumière la crise du « modèle social français ». Ce ne sont certes pas les mécanismes internes des rapports de production entre salariat et capital français qui sont touchés, pas même indirectement. Jusqu’à présent les jeunes émeutiers n’ont pas noué d’alliance objective et encore moins consciente avec des secteurs du prolétariat de leurs propres quartier et au-delà. C’est là une des principales limites du mouvement de novembre. La révolte exprime néanmoins, objectivement, dans le cadre d’une crise profonde des mécanismes de représentation démocratiques bourgeois et une crise de régime latente, la remise en question du bien mal nommé « modèle social français ».

La crise au sommet de l’Exécutif et le virage bonapartiste du gouvernement

Comme le note très justement la presse patronale, « les deux interventions de Jacques Chirac [sur la crise dans les banlieues avant sa déclaration solennelle du 14 novembre] n’ont pas produit d’effets. C’était comme si la parole du pouvoir était dévitalisée par l’usure du pouvoir et par les récents revers politiques (…). Nicolas Sarkozy (…) n’est pas aujourd’hui le mieux placé pour faire entendre raison aux émeutiers. Reste donc Dominique de Villepin (…) mais sa marge de manœuvre est faible. Sa situation ressemble beaucoup à celle de Pompidou qui, pendant la crise de mai 1968, avait pris les choses en main à Matignon alors que De Gaulle à l’Elysée semblait dans un premier temps complètement dépassé par les événements [12] ».

Mais en faisant dans la surenchère sécuritaire et répressive après une baisse relative du pic des violences le 7 novembre, Villepin s’est érigé en héraut de l’ordre républicain, celui de la guerre d’Algérie et de la répression en Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Il a effectivement profité des dissensions et les rivalités internes du gouvernement – au sein duquel le patronat n’a pas encore choisi son champion de droite se contentant à l’heure actuelle de demander « comme tous les Français, le rétablissement de l’ordre public [13] » –, d’un Parti Socialiste – oui et « non » de gauche réunis – faisant bloc au Parlement derrière lui ainsi que de l’absence de toute réponse des directions ouvrières contre la répression policière [14]. Ces trois éléments centraux ont paradoxalement permis à Villepin de décréter l’état d’urgence le 8 novembre en déterrant une vieille loi coloniale de la IV° République adoptée au début de la guerre d’Algérie. A guerre coloniale, loi coloniale.

Le climat social au début des événements de banlieue était cependant loin d’être favorable au gouvernement et à ce genre de virage bonapartiste. En dépit du nombre sensiblement décroissant de conflits sociaux dans le public –après les grands mouvements de 2003 et 2004 et la canalisation référendaire de 2005- et une légère reprise du nombre de conflits dénombrés dans le privé, ce qui a marqué tendanciellement la situation sociale en France avant les luttes de la SNCM et des traminots de Nancy, Bordeaux et surtout de Marseille, c’est la multiplication de conflits localisés, souvent non comptabilisés car sortant du cadre syndical, démarrant parfois dans des secteurs où les syndicats n’ont jamais pris pied, impliquant les fractions les plus précarisés, exposés et flexibilisés de la classe. Ce symptôme qui n’est que l’expression ouvrière de la crise des mécanismes de représentation démocratiques bourgeois qui touche également les médiations syndicales, faisait apparaître une brèche dont le mouvement ouvrier organisé n’a pas su tirer profit en raison de l’attitude des confédérations, du PCF et de l’extrême gauche dès le début des événements et dont Villepin a néanmoins su habilement tirer un avantage stratégique. C’est d’ailleurs ce qu’analysait Christian Piquet dans les colonnes de Rouge fin novembre, en soulignant « qu’une course de vitesse est bel et bien engagée pour savoir qui offrira une issue à la crise sociale et politique qui ne cesse de rebondir dans ce pays. (…) Mais la faillite totale du PS devant l’état d’urgence, comme la réponse par trop limitée [c’est un euphémisme] des forces qui ont refusé les dérives liberticides, ont permis à la droite la plus sécuritaire de marquer un point [15] ». Hélas, comme nous le verrons par la suite, la LCR a été bien lente à réagir, empêtrée qu’elle était dans ses négociations d’appareil en vue d’une hypothétique candidature unitaire… pour 2007 !

Celui qui était jugé très négativement par l’opinion, en dépit d’un consensus favorable au-delà de son propre camp après le 29 mai, avec 62% d’opinion défavorable fin septembre 2005 [16] et 70% début novembre [17] a réussi le tour de force de rallier à sa cause, face au silence assourdissant de l’opposition parlementaire alignée sur le gouvernement et le rôle attentiste et complice des directions syndicales et du PCF, 73% de l’opinion publique favorable à l’instauration de l’état d’urgence quelques jours plus tard. A l’image d’un Raffarin aux ordres de Chirac qui s’était refait une santé dans les sondages en bombardant les Ivoiriens le 9 novembre 2004 il y a à peine un an, là aussi dans le silence le plus totale des organisations ouvrières, Villepin caracole dans les enquête d’opinion en se lançant dans l’escalade répressive en cassant du jeune.

Le PC, ami des flics avec sa théorie du complot, frappe encore à la porte de Grenelle

L’attitude du PCF a de nouveau confirmé l’orientation pro-bourgeoise et réactionnaire de ce parti de gouvernement. Il s’est tout d’abord illustré, à la tribune du Palais Bourbon, à Colonel Fabien et par le biais de tous ses élus, par son appel à la restauration de l’ordre républicain, dans le respect et la fraternité… comme si cela était de mise sous les coups de matraques [18]. Exigeant le retrait de l’état d’urgence – ce qui ne mange pas de pain – mais au rétablissement de l’ordre par des moyens plus « normaux », le PCF a appelé à « opposer l’action démocratique et citoyenne à la violence auto-destructrice [19] ». Pour ce faire il appelait à des réunions dans les « préfectures », le bastion de l’arbitraire gouvernementale où les mandataires non-élus du gouvernement font appliquer la loi, entre « l’ensemble des personnes, hommes, femmes, jeunes, élu-e-s, représentants des services publics, des associations, qui aujourd’hui agissent face à cette situation pour entendre les besoins et élaborer les réponses [20] ». Les besoins des quartiers ? Ils semblent être clairs. Quant aux réelles réponses, elles ne peuvent que s’élaborer dans la lutte de classe, même si le PCF lui préfère la négociation avec le gouvernement.

Son organe de jeunesse a même franchi un pas de plus en direction de la réaction républicaine en soulignant que « les incivilités, la violence diffuse, sont l’apanage d’une minorité de personnes [dans les quartiers]. Mais cela suffit pour gâcher la vie (…), d’autant plus que ce sont le plus souvent les personnes en situation de précarité qui subissent le plus ces violences. Des réponses de police et de justice sont nécessaires [21] ». Les staliniens se sont-ils demandé, quand Buffet et ses ministres étaient au gouvernement sous Jospin, de qui ils gâchaient la vie lorsque le gouvernement de gauche plurielle a bombardé la Yougoslavie en 1999 puis l’Afghanistan en 2001 ? Se sont-ils demandé de qui ils gâchaient la vie en participant à un gouvernement qui a plus privatisé que la droite auparavant et qui face aux licenciements disait qu’il n’y avait rien à faire, sauf peut-être que la CGT joue les médiateurs et les pompiers, avant d’envoyer les flics ? Se sont-ils demandé de qui ils gâchent la vie lorsque les maires PCF expulsent de leurs logements des travailleurs immigrés, comme dernièrement à Aubervilliers ou à Montreuil, pour ne citer que deux cas dans le 93 ?

En mettant sur un pied d’égalité les violences policières et la réponse légitime même si stratégiquement inadéquate des jeunes, en déclarant que « Sarkozy, de Villepin et la droite au fond ne craignent pas ceux qui incendient et détruisent les biens privés et publics [22] » comme s’il existait une collusion entre les premiers et les seconds, comment ne pas repenser à l’époque – bien distincte certes – où le PC, sous la plume de Marchais, estimait que les trublions « doivent être énergiquement démasqués car objectivement ils servent les intérêts du pouvoir gaulliste et des grands monopoles [23] », où encore se demandait « comment qualifier ceux qui par leurs agissements irresponsables, leurs violences, leurs injures, ont provoqué cette situation [en s’en prenant à un symbole de l’Education française et en dépavant la cour de la Sorbonne] [24] » ?

Non, le mouvement des jeunes de banlieue est avant tout spontané et plutôt que de l’aider à exprimer sa rage contre l’ordre et l’Etat bourgeois néocoloniaux, racistes et oppressifs, le PCF s’élève en parole seulement contre « l’état d’exception », participe faiblement aux mobilisations contre l’état d’urgence en soulignant toujours le nécessaire retour au calme qu’il défend activement localement avec les autres élus, dans des rondes para-policières. Enfin, à l’image de Villepin qui combine répressif et « social », le PCF, comme en 1968 – où il dénonçait les actes délictueux des étudiants petit-bourgeois ennemis du mouvement ouvrier qui ne demande qu’à travailler en paix, début mai - réclame aujourd’hui, afin de mieux canaliser et négocier dans un second temps, un « Grenelle [25] », mais cette fois-ci des quartiers. Une telle négociation ne sera que de la poudre aux yeux entre gouvernement, élus et associations qui géreront la misère quotidienne avec quelques millions d’euros supplémentaires pour acheter la paix sociale tandis que chômage, racisme et précarité continueront à être le lot quotidien des banlieues… [26] en attendant le retour aux affaires, à niveau national, du PC au sein d’une nouvelle mouture de l’union de la gauche, anti-populaire et anti-ouvrière.

Après « la violence hors de l’Histoire » en 1968, « la violence stérile » en 2005 : LO et la révolte des jeunes

La position de l’extrême gauche depuis le début des événements est plus que problématique. Celle de Lutte Ouvrière dans ses éditos de bulletins d’entreprise est franchement honteuse, collant de prés à la ligne du PCF. Après s’être fait l’écho de la théorie selon laquelle la révolte serait menée par des voyous [27], LO souligne de manière ambiguë que « même sur le plan strictement policier, il n’y a pas, dans les quartiers dits sensibles, plus de police de proximité ou de postes de police permanents [28] » comme si police de proximité et commissariats auraient sauvé les voitures brûlés des travailleurs des cités et les bâtiments publics. De toute façon, pour LO, le problème des banlieues est vite réglé puisque « les jeunes émeutiers ne [montrent] pas une grande conscience [29] ».

Certes, le problème du niveau de conscience des jeunes révoltés est réel, mais ils ne sont que les héritiers d’un legs écrasant pesant ici et ailleurs, la crise de la subjectivité ouvrière, vingt années d’offensive patronal, du chômage de masse. Il ne faut pas non plus oublier que ce sont les laissés pour compte des organisations ouvrières traditionnelles qui ne les représentent pas et ne les ont jamais réellement défendus. Les organisations d’extrême gauche devraient orienter leurs politiques de manière à essayer de débattre fraternellement avec eux de l’efficacité et l’impact stratégique de leur lutte et les méthodes utilisées. Mais que doit-on demander à ces jeunes ? De renouer avec une tradition de lutte ouvrière qu’ils n’ont jamais connu ou doit-on au contraire exiger aux directions du mouvement ouvrier organisé, à commencer par les syndicats, d’être solidaire de cette jeunesse désespérée et lui montrer le chemin de l’affrontement réel avec le patronat qui la surexploite lorsqu’elle accède à l’embauche, la condamne au chômage ou au travail précaire ne lui laissant entrevoir aucun futur. N’est-ce pas à l’extrême gauche de montrer la seule voie possible existante nécessaire pour résister à l’oppression systématique dont cette jeunesse est victime, qui ne se résume pas seulement à la relégation sociale dont elle est la cible mais repose également comme beaucoup feignent de l’ignorer sur le racisme institutionnel et néocolonial sécrété par l’ensemble des rouages de l’Etat [30] ?

Pour LO, la révolte des jeunes n’est que stérile. Bien que leur révolte soit limitée stratégiquement, ces jeunes ne sont pourtant que la caisse de résonance sociale des contradictions capitalistes, la caisse de résonance sociale dont l’ensemble du monde ouvrier doit être solidaire et tirer profit, faute de quoi le gouvernement reprendra la main et le retour de bâton n’en sera que plus fort. Mais l’attitude dogmatiquement ouvriériste combinée à un attentisme toujours croissant accompagnant son électoralisme et sa politique para-syndicale conduisent LO à l’impuissance, tant dans son analyse que dans l’action. Déjà pour 1968, Hardy reconnaît rétrospectivement que Voix Ouvrière – l’ancêtre de LO – « ne croyait pas [à la révolte étudiante]. On ne croyait pas que ça pouvait aller très loin. [Les] barricades nous semblaient sans débouché politique important. (…) Il nous semblait qu’elles ne conduisaient à rien parce que les travailleurs étaient absolument en dehors du mouvement [31] ». Cette analyse ouvriériste sous-tendait effectivement son intervention, comme en reflète un article mémorable publié quelques jours avant l’une des grèves les plus puissantes de la classe ouvrière en France, annoncée précisément par la révolte étudiante. Cet article traite du rôle de la violence et du mouvement des étudiants – que VO réduit à ses directions gauchistes – : « (…) L’emploi de la violence ne peut être compris, approuvé et accepté par le prolétariat ou une fraction de celui-ci que s’il s’insère dans sa lutte, s’il s’impose pour mener à bien celle-ci. (…) Mais il n’y a pas que pour [la petite-bourgeoisie conservatrice] à qui la violence soit a priori antipathique, surtout lorsque sa nécessité ne s’impose pas d’une manière évidente. Les travailleurs ont les mêmes réactions [32] ». De cette analyse et de l’hostilité manifeste que certains secteurs de la classe ouvrière en France et en Europe – influencé par le stalinisme, les bureaucraties syndicales et l’idéologie dominante – auraient manifesté a priori dans un premier temps à l’égard du mouvement étudiant avant d’entrer à leur tour dans la lutte, il découle « [qu’]il n’est pas question que les révolutionnaires, quels qu’il soient, gagnent à eux l’ensemble ou même une fraction très importante de la classe ouvrière en dehors des époques révolutionnaires [renvoyées aux calendes grecques, NdR]. En temps ‘normal’ [l’article écrit en avril 1968…], leur rôle se borne à un travail de propagande, d’agitation pour la propagation de leurs idées, de participation aux luttes concrètes de la classe ouvrière (…) pour construire le parti révolutionnaire : c’est une tâche dont la longueur dépend autant, sinon plus, des événements que des révolutionnaires eux-mêmes [33] ».

Aujourd’hui, à une période certes fortement distincte, où la crise de la subjectivité ouvrière est patente et les processus de sa recomposition encore embryonnaire à échelle internationale, LO se contente donc de souhaiter « que la classe ouvrière, en retrouvant sa capacité à réagir à l’offensive du patronat et du gouvernement, trouvera l’oreille de la jeunesse des quartiers populaires et que celle-ci, de son côté, pourra, aux côtés de l’ensemble du monde du travail, exprimer ce qui est légitime dans sa révolte en laissant les voyous et les petits trafiquants sur le bord du chemin [34] ». Jamais il n’est question que le monde du travail écoute les jeunes de banlieues et ce qui est légitime dans leur révolte. En insistant à nouveau sur les voyous et les petits trafiquants comme certains sur la racaille, LO récidive une semaine après toujours dans ses bulletins de boîte : « pour que la jeunesse pauvre n’en soit pas réduite à l’alternative entre la résignation dans l’exploitation et la violence stérile, il faudrait que le mouvement ouvrier retrouve sa capacité de lutte et surtout la volonté politique d’incarner vis-à-vis de cette jeunesse un espoir de transformation sociale [35] ». Après la violence hors de l’Histoire, la violence stérile donc. LO n’en appelle à aucun moment à ce que les organisations syndicales prennent leurs responsabilités et n’a bien évidemment pas participé de manière importante jusqu’à présent aux rares initiatives contre l’état d’urgence. Arlette a juste souligné lors du meeting du PCF contre la privatisation d’EDF, où se trouvaient les dirigeants ayant vendu la lutte des électriciens en 2004 et des marins de la SNCM dernièrement, meeting qui se tenait le lendemain du décret de l’état d’urgence, que « personne ne peut être naïf au point de croire qu’un appel à la grève générale illimitée puisse marcher d’un seul coup. Mais il faut que les travailleurs sachent que c’est cela, l’objectif [36] ». Là aussi, ça ne mange pas de pain.

Services publics et violences.

Les médias ainsi que les organisations ouvrières ont répété à l’envi la liste des biens privés et « collectifs » attaqués par les émeutiers, à commencer par les locaux des services publics. En refusant de voir que l’essentiel des affrontements s’est déroulé entre les jeunes et les forces de répression, sans essayer de comprendre la rage des émeutiers, toutes les organisations ouvrières ont condamné ces attaques contre les services publics, à plus forte raison au moment où ils sont la cible des politiques anti-sociales du gouvernement. Legs de la période post-Libération et des Trente Glorieuses ces services publics – pris en charge par l’Etat ou les collectivités car parfois non immédiatement rentables, nécessitant un fort investissement initial que les capitalistes privés ne veulent faire ou encore nécessaires à la reproduction du capital – sont avant tout des services de classe au service de la bourgeoisie. Ils ne sont que partiellement publics, partiellement collectifs. Comment pourraient-ils l’être dans la mesure où ils dépendent d’un Etat bourgeois [37] ? Cela est d’autant plus ressenti ainsi quotidiennement que loin de protéger ou d’améliorer les conditions de vie des populations les plus paupérisées et précarisées, ils ne sont pas un recours mais représentent parfois une pression supplémentaire. Dans les quartiers où vivent les classes populaires les plus exposées, EDF, même lorsque l’entreprise était totalement publique, est loin d’être ressenti comme un « groupe ne faisant pas de profit privé sur la production et la distribution de l’électricité [38] », produit de première nécessité. Alors que les factures augmentent, que la Poste n’est que l’officine où sont envoyés des CV au prix fort sans que l’on ne reçoive aucune réponse, que les transports ne servent qu’à aller regarder de loin les richesses des centres-villes où les jeunes se font systématiquement contrôlés, les services publics n’ont de fait rien de « public » pour ces populations. En prenant ces cibles à partie comme s’il s’agissait des symboles mêmes de l’Etat dans les quartiers, bus, gymnases, écoles ou bureaux de poste, les émeutiers se trompent stratégiquement de cible mais expriment néanmoins leur rage contre un Etat qui n’est pas le leur.

Pour protéger leur outil de travail et conserver ce qui est en dernière instance un bien partiellement collectif qui devrait l’être réellement, les salariés des services publics travaillant dans les quartiers ne peuvent compter ni sur les rondes des flics ni sur celles des élus de la majorité ou de l’opposition dont les partis sont ou ont été les artisans de la destruction des services publics. La seule réponse ouvrière possible était de se mettre en grève contre la présence et la répression policière à l’origine des violences et des conditions de travail délétères au moment du mouvement de novembre. C’était là la meilleure manière pour tisser une discussion réelle avec les jeunes révoltés les plus conscients et les habitants des quartier. Les salariés auraient ainsi pu montrer aux jeunes et aux travailleurs vivant dans les quartiers périphériques ce que le « tous ensemble » signifie, et ce que serait réellement un service public de classe, géré par et pour les travailleurs. C’est ce qu’avaient commencé à montrer l’avant-garde des salariés de l’énergie en juin 2004 dans les quartiers populaires par leurs opérations Robin des Bois. C’est le meilleur moyen pour que les salariés travaillant dans les quartiers défendent réellement, et aux côtés des habitants des quartiers, leur outil de travail. En portant les revendications implicites des jeunes et des populations de ces quartiers, comme la gratuité des transports locaux et ferroviaires pour les jeunes, les chômeurs et les précaires, le paiement des factures énergétiques et de l’eau en fonction des revenus des familles ainsi que l’ensemble des services offerts par la Poste (courrier, opérations bancaires nationales et internationales), ils s’en feront des alliés déterminants à l’heure de défendre leurs conditions de travail, de lutter contre les privatisations et transformer les services publics en de véritable services publics de classe.

Les jeunes et l’Ecole

Il en va de même pour l’Ecole. Les émeutiers vivant dans des quartiers où les difficultés scolaires s’ajoutent à la détresse sociale s’en sont pris à de nombreuses écoles, crèches et collèges de leurs quartiers qu’ils assimilent directement à l’Etat. Chirac dans son discours annonçant la prorogation de l’état d’urgence de trois mois le 14 novembre a d’ailleurs rendu aux enseignants et aux éducateurs un vibrant hommage dont ils se seraient certainement passés, en les comparant à la police et aux gendarmes. L’amalgame dont Chirac s’est fait le porte-voix et la situation d’échec scolaire supérieure à la moyenne nationale dans les ZEP ainsi que l’absence de débouchés professionnels même pour les plus diplômés sont à l’origine des situations que l’on sait. L’Ecole de la République est loin d’être ce lieu d’émancipation pour les jeunes, vision d’une Eglise moderne mais laïque et positiviste que nous a léguée la III° République et à laquelle est tant attaché la bureaucratie syndicale ainsi que l’extrême gauche, à commencer par LO. L’éducation est un droit démocratique élémentaire, mais certainement pas, dans le cadre de la société actuelle et encore moins dans ces quartiers un instrument absolu d’émancipation. L’Ecole de la République, pétrie de réaction et de colonialisme, latents ou manifestes, est de surcroît vue par les jeunes des quartiers comme un lieu de formation ne débouchant pas même sur la promesse d’une autonomie financière toute relative par le travail dans la mesure où des familles entières, diplômées ou non, sont condamnées au chômage.

LO déplore les manques de moyens de l’Education Nationale, soulignant le rôle des valeureux enseignants, comme cette « institutrice, à certains moments aidée d’une assistante, [qui] doit gérer l’apprentissage de plusieurs dizaines d’enfants de langues différentes et leur enseigner, outre l’éveil à leur environnement, le B.A.-BA de la vie collective ! [39] ». Tout est question de moyens selon LO, « des moyens en locaux mais surtout en adultes nombreux, formés, motivés, enseignants de toutes matières, éducateurs et bibliothécaires, personnels d’entretien, tous pouvant contribuer à transmettre à de petits groupes de jeunes les règles élémentaires de vie en société, le sens de la solidarité sociale et aussi la capacité à apprendre qui leur permettra de poursuivre des études choisies [40] ». Pour ces sauvageons parlant « le pauvre sabir des banlieues [41] », qui ne connaissent même pas la bonne maîtrise de la langue de Racine et de Jules Ferry et qui n’ont même pas le sens des règles élémentaires de la vie en société « on n’a pas donné à l’école les moyens d’apporter l’apprentissage d’un minimum de langage permettant de comprendre un raisonnement. On ne leur a pas appris non plus à lire correctement en pouvant assimiler des textes un peu complexes, ce qui avec l’apprentissage de l’écriture pouvait leur permettre d’assimiler l’enseignement primaire voire celui du collège, au lieu d’être en échec permanent. Ce qui les mène à rejeter toute culture qui, croient-ils, ne sert à rien par elle-même [42] ». A l’inverse de ce mépris pour ces jeunes « qui n’ont pas grande conscience » et qui vraiment ne comprennent rien à rien selon LO, les révolutionnaires et les militants combatifs doivent lutter pour que les enseignants et les personnels travaillant dans ces quartiers agissent en tant que travailleurs, montrant que l’Ecole n’est pas ce lieu d’oppression et de répression sans débouché tel que les jeunes le ressentent. Il faut leur démontrer que les travailleurs du secteur éducatif sont un allié précieux à leur lutte, en premier lieu en étant solidaires des jeunes et des habitants des quartiers contre les violences policières. Contre la vision caricaturale des missionnaires prêchant la bonne parole chez les sauvages, des Pères Blancs éduquant à la vie en société les analphabètes, et des hussards noirs de la République symbole de culture libératoire, il faut démontrer que tous ensemble on peut révolutionner l’Ecole. Enseignants, personnels, travailleurs de l’Education Nationale ne peuvent lutter pour plus de moyens, contre les attaques du gouvernement et aujourd’hui contre les menaces pesant sur leurs lieux de travail en reprenant à leur compte le discours le plus périmé, méprisant et réactionnaire manié par la bourgeoisie et le gouvernement. Ils doivent lutter pour leurs revendications aux côtés des jeunes et des parents d’élèves en faisant apparaître de réelles perspectives de combats émancipateurs, pour le droit à la formation et le droit au travail, contre le chômage, la précarité et le racisme.

Les coups de matraque du gouvernement et ce que devrait être la riposte ouvrière, jeune et populaire.

Face à la crise ouverte par les banlieues, le gouvernement et plus tardivement le chef de l’Etat ont eu le culot d’affirmer, entre deux coups de matraque et une bombe lacrymogène dans une salle de prière, qu’ils apportaient des réponses aux problèmes des banlieues, les déclinant en deux volets, sécuritaire et social. Comme le souligne François Soudan, « l’alternance de propos martiaux et de petites phrases sociales et paternalistes à l’égard de la jeunesse des quartiers ne traduit pas [...] un mélange de dureté et d’empathie. Elle est l’expression même du double langage politicien –un art longtemps pratiqué avec maestria par un certain Jacques Chirac [43] ».

Il est tout d’abord honteux que les jeunes, jusqu’au décret de l’état d’urgence, soient restés aussi isolés du reste des organisations ouvrières les plus importantes qui n’ont pas bougé un seul instant pour lutter en faveur de revendications démocratiques élémentaires : pour faire toute la lumière sur le meurtre de Clichy, pour le retrait des forces de répression des quartiers, la démission des incendiaires du gouvernement à commencer par Sarkozy et la libération inconditionnelle de tous les jeunes interpellés, gardés à vue et jugés à la suite de la violente répression policière. C’est dans ce climat attentiste et complice, alors qu’une partie de l’opinion publique ouvrière et populaire était loin d’être favorable dans un premier temps à la politique répressive du gouvernement que douze jours plus tard Villepin a pu jouer son va-tout en décrétant l’état d’urgence, retournant une partie de l’opinion en sa faveur.

Dehors la chiracaille !

Les responsables de l’explosion de la crise, les pompiers pyromanes qui jettent de l’huile sur le feu habitent eux aussi dans des HLM, mais dans les beaux quartiers. Leur adresse est connue : l’Elysée, Matignon et Place Beauvau. C’est contre toute la chiracaille qu’il faut lutter et qu’il faut virer, sans attendre 2007 et l’alternance présidentielle et gouvernementale qui ne saurait que poursuivre avec d’autres valais du capital, plus à gauche parait-il, les politiques anti-ouvrières et anti-populaires qu’ont menées Raffarin et Villepin jusqu’à présent. Plutôt que de continuer à œuvrer directement ou indirectement à la recomposition d’une seconde gauche qui serait plus social-démocrate et moins social-libérale que la première –ce sont en fait les deux revers de la même médaille-, l’extrême gauche, qui a une audience en France auprès des militants lutte de classe, des travailleurs et des jeunes combatifs, devrait lutter pour une alternative ouvrière et populaire de gouvernement, ce gouvernement des travailleurs qui seul pourra mettre en œuvre les mesures nécessaires pour répondre à la crise. Cette lutte devrait aujourd’hui s’articuler autour d’un programme d’urgence social transitoire, s’appuyant notamment face au virage gouvernemental et ses décrets liberticides sur un ensemble de revendications démocratiques élémentaires.

Pour une commission d’enquête indépendante des organisations ouvrières et des comités de quartier pour faire toute la lumière sur la mort de Zyed et Bouna.

Sarkozy a fait sortir de prison le « gardien de la paix » qui étaient à l’origine des violences contre un jeune du Blanc-Mesnil. La suspension des autres flics n’a été prise que dans la mesure où ils ont été épinglés par des cameramen de la télé française, alors qu’à échelle plus globale les flics et les gendarmes se sont livrés à une répression violente – même si la consigne était d’éviter la bavure – contre les jeunes émeutiers mais également les populations des quartiers, comme à Grigny par exemple. Pendant ce temps, de déclarations contradictoires en rétractations, on ne sait toujours rien des circonstances de la mort de Zyed et Bouna. Les responsables de leur mort seront-ils blanchis par leurs collègues de la Justice comme cela est généralement le cas ? Nous savons d’ores et déjà que les flics et les gendarmes recevront une prime au tabassage pour les bons et loyaux services rendus à l’Etat pendant les événements, c’est ce qu’ont annoncé de concert Sarkozy et Alliot-Marie. Nous devons exiger la mise en place d’une commission d’enquête indépendante des organisations ouvrières et des comités de quartier pour faire toute la lumière sur le double meurtre de Zyed et Bouna.

Pour le retrait de l’état d’urgence.

La prolongation de Vigipirate et son maintien actuel au niveau rouge répondait déjà au renforcement du contrôle de l’Etat sur la population en général. Aujourd’hui, l’adoption – avec les voix du PS à l’Assemblée dans un premier temps – et la prolongation de l’état d’urgence pour trois mois vise les jeunes et les populations des quartiers dont on veut légaliser le confinement systématique et le contrôle. Il servira demain à réprimer avec toute la force de l’état d’exception les travailleurs qui refuseraient de lutter tel que leur indique les bureaucrates syndicaux – champions de la défaite annoncée et de la collaboration – et s’aventureraient sur les chemins détournés de la seule lutte ouvrière qui paie, radicale, démocratique et généralisée. Point n’est besoin d’énumérer les différents articles composant la loi d’avril 1955 : atteintes aux libertés de parole, de réunion, de presse, aux droits de la personne, au droit de manifester, etc.. L’état d’urgence est une menace réelle pour l’ensemble des couches populaire et le mouvement ouvrier. En ne s’y opposant pas fermement par les méthodes qui sont celles de notre classe, la grève, les directions syndicales préparent les défaites et la répression de demain contre les salariés en lutte. Après les flics contre les lycéens, le GIGN contre les marins du Pascal Paoli et le GIPN au printemps contre les postiers de Bègles, les travailleurs doivent-ils attendre qu’on leur envoie les chars ?

Pour le retrait des forces de répression.

Les responsables des violences qui ont embrasés les quartiers sont les quelque 12.000 flics et gendarmes envoyés par le gouvernement épaulant les autres étant présents sur le terrain. Ils doivent être évacués sans délai. Les habitants des quartiers populaires, et encore plus les militants des organisations ouvrières, ne peuvent en aucun moment faire confiance aux rondes organisées par les élus, même de gauche et même s’il ne s’agit pas de comités de vigilance fascisants, pour rétablir la sécurité dans les quartiers. Ce sont les partis de gouvernement et de gestion locale auxquels appartiennent ces mêmes élus PS, PC, Verts et autres qui sont responsables de la situation dans laquelle se trouve les banlieues.

Pour la libération de tous les jeunes incarcérés et l’arrêt de toutes les poursuites et les procédures d’expulsion visant les jeunes ayant participé au mouvement de novembre.

Pour étouffer le mouvement des banlieues, la chaîne répressive commençant par l’interpellation et se terminant au Tribunal marche à tout-va. Interpellations brutales et se fondant sur la seule parole de flics assermentés, justice expéditive, comparution immédiate, droits de la défense bafoués et maintenant les premières expulsions : voilà le vrai visage de la patrie des droits de l’homme. Combien de temps doit-on tolérer ce qui n’est que l’aboutissement de la politique réactionnaire sur le plan juridique et des libertés civiques des législations adoptées par les gouvernements successifs, depuis les lois Pasqua, Chevènement, les dispositifs mis en place par Vaillant puis par Sarkozy et Perben ? Va-t-on laisser les jeunes se faire expulser par charter sans rien faire ? C’est tous ensemble que nous devons lutter pour l’arrêt des poursuites contre les jeunes ayant participé au mouvement de novembre. Non à la double peine, des papiers pour tous et toutes, abolitions des lois sécuritaires et racistes, qu’elles soient de droite ou socialistes !

Apprentissage à 14 ans ou renforcement massif des moyens pour l’Ecole ?

Les mesures sécuritaires de Villepin et Chirac s’accompagnent d’un volet social tout aussi réactionnaire. Parmi les mesures phare du gouvernement figure le rétablissement de l’apprentissage dès l’âge de 14 ans pour « ceux et celles qui ne seraient pas faits pour l’école ». C’est une atteinte sans précédent au droit à la scolarisation jusqu’à 16 ans et une mesure démagogique et pro-patronale visant à répondre à un problème existant. Des centaines de milliers de jeunes se trouvent en échec scolaire au sein d’une institution qui n’est pas capable, par manque de moyens humains et matériels, par sa structure idéologique même également, de répondre à leurs besoins. Alors que les postes d’enseignants sont non-pourvus, que les vacataires sont jetés sur le pavé, que le nombre de postes aux concours diminuent chaque année, que les statuts des personnels d’encadrement, ouvriers et techniques ont été démantelés, ce ne sont pas 5.000 aides éducateurs ou quelques places en internat qui sont nécessaires. Il faut lutter dans un premier temps une réelle politique scolaire et de formation qui réponde aux nécessités existantes et se bagarrer pour l’imposer aux organisations syndicales de l’EN qui se sont contentées de crier au scandale sans prendre des mesures de riposte immédiates. Face aux attaques actuelles contre le Code du Travail et les ordonnances de l’été, l’ensemble des organisations ouvrières se doivent de refuser l’apprentissage à 14 ans, mesure réactionnaire, et en faire le point de départ de la nécessaire contre-offensive ouvrière et populaire pour reprendre ce que l’on nous a volé et enlevé depuis plus de vingt ans.

Emplois au rabais et Zones Franches Urbaines ou répartition des heures de travail et embauche de tous les intérimaires et précaires pour lutter contre le chômage ?

Pour lutter contre le chômage et les discriminations, Chirac et Villepin ne reculent devant rien. Le souhait de voir rétablir l’ordre des casernes chez certains députés de la majorité se traduit dans leur discours par la création d’emplois précaires mais réservés au sein de la fonction publique ou créer à bon compte des auxiliaires pour les forces de répression recrutés directement dans les quartiers (cadets de la République). Mais ce sont de vrais emplois que veulent les jeunes, pas des boulots précaires ou des boulots de matons. Chirac et son Premier ministre en appellent même au bon vouloir des patrons pour lutter contre les discriminations au travail. Pendant ce temps, ils leur promettent de nouvelles Zones Franches qui viendront s’ajouter aux 85 paradis fiscaux prospérant au beau milieu des quartiers. Les patrons y sont exemptés d’à peu près tout au niveau fiscal et même d’embaucher des jeunes du coin comme cela devrait être fait pour 30% du personnel. C’est d’ailleurs les entreprises accusées de ne pas embaucher de jeunes des quartiers qui ont été prises pour cible par les émeutiers au cours du mouvement de novembre. Pour mettre fin au fléau du chômage, il faut tout d’abord lutter pour l’embauche de tous les intérimaires travaillant dans les entreprises, comme avaient commencé à le revendiquer les travailleurs de Citroën Aulnay au printemps. Il faut lutter pour la répartition des heures de travail entre tous, sans réduction de salaire, à commencer par les Zones Franches où sont installées des entreprises qui font d’énormes bénéfices sur le dos des travailleurs.

Enième « politique de la ville » ou programme massif de construction de logements populaires sous contrôle ouvrier et des populations ?

Tout ce qui jusqu’à présent a été présenté comme les « politiques de la ville » n’ont été que des mesures d’accompagnement social de la dégradation des conditions de vie dans les banlieues dortoir où le chômage, la précarité et la pauvreté font rage. Ce ne sont pas le rétablissement de quelques dizaines de millions d’euros de crédit aux associations pour acheter la paix sociale qui changera quelque chose à cela. Le Plan Borloo actuel ne prévoit que des mesures démagogiques de saupoudrage. Son axe central reste les destructions d’immeubles qui ne s’accompagneront pas d’un relogement systématique, accentuant la précarité des familles. Cette politique de nettoyage social dans les quartiers se fait au plus grand bénéfice des spéculateurs immobiliers avec la complicité des maires toutes tendances confondues, chassant les pauvres le plus loin possible des centres urbains, même périphériques, pour les remplacer par des locataires et propriétaires plus respectables des classes moyennes. Quant à la loi de réquisition, elle reste au placard, pour ne pas faire chuter le prix du marché comme le disait autrefois Martine Aubry. Les organisations ouvrières, celles qui disent défendre un programme d’urgence pour les banlieues, devraient lutter pour la perspective d’une grande politique de construction de logements populaires sous le contrôle des travailleurs et des habitants pour commencer à résorber la crise du logement et le chômage, avec des embauches massives de jeunes.

Pour des comités de quartier contre les violences policières et une coordination inter-quartiers pour imposer une issue ouvrière et populaire à la crise sociale et mettre fin aux discriminations racistes néocoloniales

Pour défendre cette perspective et maintenir la flamme de la révolte de novembre 2005 par-delà les aléas de la lutte, l’extrême gauche et tous les militants politiques et syndicaux combatifs devraient proposer aux jeunes et aux habitants des quartiers de mettre sur pied des comités contre les violences policières et les discriminations. En se coordonnant à niveau régional et national, ces comités auraient la force d’imposer aux organisations ouvrières la nécessité de défendre réellement un plan d’urgence pour les banlieues et commencer à lutter pour l’application de ce programme et des revendications que le mouvement a porté. Cela pourrait se concrétiser à travers la lutte pour un mouvement d’ensemble, une grève générale reconductible nécessaire pour faire aboutir ces revendications. C’est sur cette base indépendante et autonome que les idées révolutionnaires pourront reprendre pied parmi les populations les plus opprimées et exploitées de l’Hexagone, commençant à retisser les liens indispensables entre jeunes travailleurs et lycéens et étudiants, chômeurs et salariés en activité, femmes et hommes, travailleurs « français de souche » et travailleur immigrés ou « issus de l’immigration », afin de lutter tous ensemble pour imposer une issue ouvrière et populaire à la crise sociale et mettre fin aux discriminations racistes néocoloniales.

Mais que font-ils tous ?

A l’heure actuelle, la situation est grave. L’Etat d’urgence a été prolongé de trois mois avec tout ce que cela comporte de risques pour les classes populaires dans leur ensemble et le mouvement ouvrier. Le gouvernement a pu opérer son virage bonapartiste dans la mesure où il n’a eu à affronter aucune opposition, ni au Parlement, ni dans la rue et les entreprises, les quartiers étant laissés aux forces de répression qu’affrontaient seuls les jeunes, malgré de timides manifestations locales, bien tardives d’ailleurs puisque les premières n’ont été appelées qu’après la décision de Villepin de décréter l’état d’urgence. L’échec des journées d’action appelées en saut de mouton par les directions syndicales fin novembre (SNCF, RATP et EN notamment) ont confirmé, à l’inverse des prévisions optimistes de la LCR, que « dans le climat angoissant des derniers jours, avec un mouvement ouvrier tétanisé [par le manque d’une riposte rapide] par l’offensive autoritaire et policière [44] », il est difficile de rebondir.

Nous nous devons bien, en guise de conclusion, d’apporter quelques éléments de réponse aux trois questions posées par le titre de l’article.

Mais que fait la police ?

Rien d’autre que son travail de chien de garde du capital et de l’ordre bourgeois, raciste, néocolonial et réactionnaire. Dans les situations comme celles que vivent les jeunes de banlieues, aucune différence, n’en plaise aux sophistes universitaires se targuant de gauchisme, entre la police nationale ou les milices patronales. La police, dans son ensemble, n’est ni à réformer ni à éduquer dans le respect des personnes comme feint de le croire la LCR dans son projet de Manifeste, ce que reprennent d’ailleurs tous ses courants internes... Elle est à dissoudre, comme tout l’ordre bourgeois qui devra être remplacé par le nôtre, celui des travailleurs et de la jeunesse.

Mais que font les syndicats ?

Ils attendent d’être reçus à Matignon et qu’on les consulte. Pendant ce temps, ils condamnent les violences, d’où qu’elles viennent, en appelant à la restauration de l’ordre républicain. Les syndicats ayant signé les appels contre l’état d’urgence à partir du 8 novembre, notamment la FSU et la CGT, se sont bien gardé d’appeler clairement à la mobilisation, contre ce gouvernement de racailles et sa politique militaire. Quelle différence entre ces chiens de garde-là et les précédents ? C’est dur à dire, à moins que les travailleurs déterminés reprennent le contrôle de leurs organisations en en chassant les bureaucrates pour en faire des instruments de lutte de tous les exploité-e-s et de tous les opprimé-e-s. Il est nécessaire que l’ensemble des syndicats combatifs au sein des confédérations, sections combatives dans les entreprises et les lieux de travail, les UL ou les UD oppositionnelles, les syndicats dits combatifs à commencer par les SUD, luttent pour la perspective d’un mouvement d’ensemble, décidé par la base, en AG locales et coordonnées à tous les échelons, pour imposer aux confédérations la nécessité de lutter tous ensemble pour le retrait de l’état d’urgence et ébaucher un plan d’action de grèves reconductibles dans la perspective de la grève générale pour combattre la politique anti-ouvrière et anti-populaire du gouvernement [45].

Que fait l’extrême gauche ?

Elle professe un docte trotskysme dans ses stages de formation mais agit en béquille de gauche du PCF et des bureaucraties syndicales quand la lutte de classe en appelle à l’action déterminée de ceux qui devraient représenter, aux côtés des travailleurs et des jeunes combatifs, une alternative à la misère et à l’exploitation quotidienne et à la répression lorsque la situation imposée par le patronat et la bourgeoisie l’exige.

La direction de la LCR – dont l’orientation a été moins droitière que son partenaire d’élection, LO – n’a cependant pas agi dans les faits pour essayer de donner corps à un réel mouvement d’opposition aux lois d’exception et dresser un pont entre les banlieues et le mouvement ouvrier. Elle en aurait cependant les moyens et le fait de reconnaître d’avoir réagi tardivement comme le soulignait Besancenot lors de la manifestation parisienne du 16 novembre permet de faire amende honorable mais n’a pas infléchi réellement l’orientation politique de l’organisation au cours des semaines suivantes. Refusant de suivre l’orientation tracée par la JCR dès le début des événements [46], la LCR n’a pas avancé dès le début la perspective de la lutte pour le retrait des forces de répression, la libération et l’arrêt des poursuites contre les jeunes, le départ du gouvernement et toute la lumière sur le double meurtre de Clichy. Refusant de mobiliser sur cet axe massivement dans les quartiers populaires et les entreprises, la lutte « jusqu’au bout » pour ces revendications démocratiques élémentaire s’est arrêté en milieu de chemin.

La LCR reconnaît d’ailleurs que les difficultés rencontrées pour organiser une réponse massive contre le recours à la répression policière dans les banlieues et l’état d’urgence tient au fait que de nombreuses organisations « d’en haut » auxquelles la Ligue donne plus d’importance qu’à la lutte pour la mobilisation « par en bas » « ont tendance à condamner les violences d’où qu’elles viennent [47] » alors que d’autres « feignent de croire que la présence des forces de police est nécessaire au retour au calme [48] ». Mais par respect pour ces mêmes organisations qui se trouvent dans le camp de l’ordre bourgeois – même de gauche et peut-être même anti-libéral –, par respect pour le cadre unitaire que la LCR a elle-même forgé au cours de la campagne pour le Non, qui ressemble plus à un carcan pour les idées d’extrême gauche et une opportunité de se faire une nouvelle virginité pour les réformistes, la direction de la LCR s’est retrouvée à la remorque des directions du PC et des syndicats pour leur faire signer des appels qu’ils n’ont même pas fait suivre des faits. Quant à l’appel à « braver le couvre-feu (…) unitairement et pacifiquement dans les communes [49] », ça donne un côté radical certes, ça calme les jeunes et les mécontents dans l’organisation certes, mais ça ne mange pas de pain. Pourquoi ne pas dire et lutter pour que cette riposte soit réellement collective, en l’imposant si nécessaire aux directions bureaucratiques du mouvement ouvrier, en la faisant voter en assemblées de base, dans les boites, les entreprises et les facs et surtout pas pour mobiliser chacun dans son coin mais tous ensemble devant le Parlement ? Pendant ce temps, les discussions byzantines et pédagogiques sur une hypothétique candidature commune de la LCR avec des anciens ministres de Jospin se poursuivent alors que les banlieues brûlent, les tribunaux restent ouverts jusqu’à tard dans la nuit, les charters s’emplissent, les flics quadrillent les cités et Villepin joue au Bonaparte miniature.

L’incidence secondaire du mouvement de novembre sur le rapport de force social direct entre salariat et capital n’en fait pas moins un mouvement politique fort, caisse de résonance d’une jeunesse traitée en semi-colonie interne à la France, à l’image des signes avant-coureurs de l’ascension ouvrière et populaire internationale de 68-81. C’est l’abîme entretenu actuellement entre jeunes et classe ouvrière du fait notamment de la politique isolationniste et criminelle des grandes organisations syndicales qui a permis au gouvernement d’opérer son virage bonapartiste, en décrétant l’état d’urgence qui frappe aujourd’hui les quartiers, pour mieux être utilisé demain contre les travailleurs en lutte. Ces mêmes directions ne font d’ailleurs rien pour combattre les mesures d’exception. Les jeunes émeutiers du mouvement de novembre sont les fils de la classe ouvrière industrielle traditionnelle, les frères et les enfants du nouveau prolétariat, précaire et flexibilisé, qui est entré en lutte au cours des derniers mois, de manière d’autant plus radicalisées que c’était là ses premières expériences : salariés de la restauration rapide –Mc Donalds, Pizza Hut –, de la grande distribution – Carrefour, H&M, Virgin –, du nettoyage – Accor –, des services externalisés – bagagistes de Roissy –, des centres d’appel mais également l’armée d’intérimaires serviables et corvéables à merci en attente de licenciement sec, ceux qui ont été à l’origine du grand mouvement au printemps dernier des travailleurs de Citroën Aulnay.

Toutes proportions gardées, à l’image des années Trente, « de façon générale, les travailleurs étrangers en France constitueront un facteur d’une importance immense dans le développement du pays, bien plus important encore que les Noirs en Amérique avec lesquels ils partagent leur situation de parias. Conformément à toute la tradition du pays, les organisations purement françaises sont numériquement peu importantes et leur base est constituée d’une sorte d’aristocratie politique et syndicale de la classe ouvrière. L’immense majorité reste inorganisée et guère accessible à l’activité traditionnelle des organisations politiques et syndicales. C’est en France la question centrale. Il me semble que, précisément, le rôle joué aujourd’hui par les travailleurs étrangers dans la vie économique de la France est de nature à faire chanceler le fort conservatisme de ce pays. Les travailleurs étrangers, constituant dans leur grande majorité les couches inférieures du prolétariat du pays, entrent en contact, en relation et en communauté d’intérêt avec les couches profondes de la classe ouvrière du pays, celles qui sont précisément les plus éloignées des organisations officielles. D’autre part, les travailleurs étrangers, justement du fait qu’ils sont des étrangers, des émigrés, sont intellectuellement plus mobiles et plus réceptifs aux idées révolutionnaires. De la sorte, le communisme possède, ou plutôt peut posséder, avec les ouvriers étrangers, un puissant instrument permettant de souder les couches les plus profondes de la classe ouvrière et leur degré de fécondation révolutionnaire [50] ». Lorsque Trotsky écrivait ces quelques lignes, il parlait de « soixante mille travailleurs [étrangers] pour la seule ville de Paris [51] ». Que penser alors de la situation actuelle si l’on essaie d’adopter la même méthode d’analyse ?

Les jeunes de novembre préfigurent une tendance, celle de la spontanéité et de la radicalité, dont leurs aînés ont été et seront de manière croissante les protagonistes, représentants potentiels d’un nouveau mouvement ouvrier plus multiéthnique encore qu’à l’époque où les OS maghrébins écrivaient sur le portail de leur usine aux côtés des ouvriers français « usine en grève et occupée » en français et en arabe, en 1968. La précarité et la flexibilité de cette nouvelle classe ouvrière la rapproche objectivement davantage de ce qu’a été le mouvement ouvrier classique du XIX° et de la première moitié du XX° siècle. La différence majeure n’en est pas moins grande : une subjectivité ouvrière à reconstruire après plus de vingt années d’offensive bourgeoise et impérialiste. Mais cette subjectivité se reconstruira d’autant plus rapidement dans les luttes que l’extrême gauche trotskyste en France saura être à la hauteur des enjeux, par une politique résolument antibureaucratique et soviétiste, d’auto-organisation, tout en étant le porte-drapeau irréconciliable, au nom de l’internationalisme et de l’anti-impérialisme prolétariens, de la lutte contre l’islamophobie et du racisme néocolonial insidieux.

Plus que jamais, il est nécessaire de reconstruire ensemble en France comme en Europe un courant marxiste révolutionnaire et internationaliste apte à répondre aux défis des temps présents et défier l’avenir sombre que nous promettent les Villepin/Sarkozy et Hollande/Mélenchon/Buffet, et les jeunes émeutiers de ces derniers jours savent ce que veulent dire pour ces gens-là l’ordre républicain… Il faut tirer avec eux, avec tous les militants combatifs et lutte de classe, avec les travailleurs combatifs toutes les leçons de la dernière période et du mouvement de novembre.

Le 06/12/05.