Genres et Sexualités

Un juge veut des « preuves d’homosexualité »

L’homophobie légale de la justice au Kenya

Publié le 17 juin 2016

Le tribunal de Mombasa au Kenya a autorisé la police à faire des tests anaux sur un couple d’hommes « soupçonnés de relation contre-nature ». Si l’homosexualité est considérée comme un crime etpassible de 14 ans de prison dans ce pays, c’est la première fois qu’un tribunal a recours à cette pratique.La communauté LGBTI kenyane dénonce l’affaire du tribunal homophobe.

Manon Véret-Gay

Deux hommes au Kenya ont été forcés à subir un test anal parce qu’ils sontsoupçonnés d’avoir des relations homosexuelles. La Commission nationale kenyane pour les droits des Gays et des Lesbiennes a encouragé le couple à aller se défendre en justice, sur la base d’une dénonciation de la violation du droit à la vie privée. Mais le tribunal tient tête : le juge Anyara Emukuledéclare qu’ « il n’y avait aucun autre moyen qu’une analyse anale pour que des preuves de leur homosexualité puissent être obtenues ». Les analyses anales deviennent donc légales au Kenya pour constituer des « preuves d’homosexualité » au tribunal : le juge va même jusqu’à dire qu’il« ne voit aucune violation de la dignité humaine »...

La communauté LGBTI kenyane dénonce très clairement ces pratiques. Eric Gitari, chef de la Commissionnationale kenyane pour les droits des Gays et des Lesbiennes,est « resté dans le tribunal les mains sur le menton en signe d’incrédulité. C’est très dur lorsque nous encourageons la communauté gay à aller à la justice défendre leurs droits et qu’en ce moment, on constate que la justice viole leurs droits ». De plus, la police a arrêté ces deux hommes sur de simples rumeurs qui couraient sur leur homosexualité, ce que dénonce aussi Eric Gitari. Amnesty International s’est emparé de l’affaire, pointant la violation de« plusieurs traités ratifiés par le Kenya » par le tribunal,« comme la Convention contre la torture, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, et la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples ». Un rapport de Amnesty International datant de 2015 signalait déjà que les agressions contre les personnes LGBTI étaient monnaie courante, même si les poursuites légales étaient l’exception.

Face à cette justice homophobe, la communauté LGBTI kenyane a lancé une pétition dénonçant le test anal, mais aussi toutes les pratiques de la justice dont le but est le contrôle de la sexualité, comme la soumission à des tests du VIH et de l’hépatite B. Pour elle, ce sont des pratiques « synonymes de torture et de traitement dégradant ». Quant aux deux hommes inculpés, Eric Gitari assure que leurs avocats feront appel.

Dans plusieurs pays africains, la législation qui condamne l’homosexualité n’est pas une nouveauté, mais est un héritage de la législation britannique pendant l’ère coloniale. Effectivement, avant la colonisation, il n’y avait pas de lois condamnant l’homosexualité. L’homophobie a ensuite été renforcée par l’administration coloniale et les missionnaires catholiques. On peut se demander alors quel est l’intérêt de l’État kenyan derrière cette affaire : il est largement électoral. Poursuivre les personnes LGBTI c’est mettre de son côté les influentes et conservatrices Églises évangéliques du pays et gagner le vote chrétien pour les prochaines élections. De manière plus générale, la hausse de l’homophobie en Afrique est en partie due à cette ferveur chrétienne, présente dansplusieurs pays dont le Kenya.