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L’inquiétude de Macron monte face à l’agglomération des colères

En ce 3 avril, importante journée pour la lutte contre Macron et ses réformes, marquant le début la grève reconductible chez les cheminots, et des mobilisations chez les éboueurs et travailleurs de l’énergie, d’un côté comme de l’autre de la barricade on est conscient de l’enjeu de la bataille qui s’ouvre. Le gouvernement entend bien écraser la mobilisation des cheminots, et avec lui la résistance de la classe ouvrière en France. Mais le 22 mars a laissé présager d’une combattivité des cheminots, de la jeunesse, la fonction publique et certains secteurs du privé, qui pourrait vite devenir critique pour Macron et derrière lui l’ensemble du patronat français.

La bataille du quinquennat ?

La bataille du rail représente le premier réel affrontement de la classe ouvrière et la jeunesse, à Macron, après le tour de chauffe raté contre la loi travail XXL. L’importance cruciale de cet épisode n’échappe pas aux éditorialistes de la presse dominante, comme le montre cette article au titre des plus limpides des Echos : « Statut des cheminots : la bataille du quinquennat » .

Au delà du contenu de l’attaque en elle-même – pourtant de taille – visant à supprimer le statut des cheminots et ouvrir à la concurrence le transport ferroviaire, la réforme du rail a une portée historique pour la classe ouvrière comme la bourgeoisie française. Macron et Philippe entendent bien mettre fin à la menace que font peser les cheminots sur tous les gouvernements depuis 1995. Infliger une défaite à ce bastion de la classe ouvrière, signerait un message fort à l’ensemble de la classe ouvrière et la jeunesse : après avoir fait plier ce secteur des plus combattifs et à la force de frappe indiscutable, qui pourrait prétendre défaire « Jupiter » ? C ’est en tout cas cette idée que Macron voudrait faire passer.

Depuis le début de son quinquennat la stratégie de la sidération employée par Macron semblait porter ses fruits : les attaques pleuvaient sur l’ensemble des secteurs (privé, public, retraités, chômeurs, étudiant, lycéens…) sans réponse de masse. La loi travail XXL en septembre avait réussi à passer sans grands encombres, et dans une première phase les réformes de l’éducation (plan étudiants, et réforme du lycée et baccalauréat) ne mobilisaient que piètrement.

Toutefois le 22 mars a marqué une inflexion dans la situation politique nationale, avec une mobilisation d’ampleur dans la fonction publique, mais surtout à la SNCF, où, alors que seul le syndicat relativement minoritaire Sud Rail appelait à la grève, un tiers des cheminots étaient grévistes ce jour là.

Le 22 mars, début d’une lutte prolongée ?

Les échos des gares pour le 3 avril laissent présager une mobilisation encore plus suivie que le 22 mars. Même la SNCF qui fait généralement tout pour minimiser les chiffres de la grève, parle pour demain de 48% de grévistes d’après les dépôts de DII (déclarations d’intention individuelles) : avec 77% chez les conducteurs, 90% chez les aiguilleurs et 95% chez les contrôleurs ! Des chiffres bien supérieurs aux grèves cheminotes de ces dernières années, notamment 2014 et 2016, donc. Près de 90% des TGV et Intercités, et 95% des TER seront supprimés.

Plus inquiétant encore pour Macron, qui tente depuis le début d’isoler les cheminots, en axant son argumentation sur le statut, et faisant passer leur lutte pour un combat corporatiste, le 3 avril des secteurs non négligeables, comme éboueurs, les agents d’EDF et GDF, les pilotes d’Air France, viendront joindre leur colère à celle des cheminots. Pour les deux premiers, le 3 marquera le départ d’une grève reconductible illimitée. Côté étudiants, le 22 mars a aussi marqué un tournant, avec une extension et une radicalisation du mouvement, plusieurs universités sont bloquées et occupées (Toulouse, Montpellier, Paris 1, Nantes, Bordeaux, Rennes, etc.) et les assemblées générales se multiplient, et grossissent.

Éviter un 1995

Cette potentielle agglomération des colères pourrait faire naître un scénario type 1995 : celui de la grève par procuration, une contestation d’ampleur, menée par une grève dure des transports, soutenue largement par la population : le pire cauchemar des divers gouvernements depuis 25 ans. Bien conscients de ce danger, Macron et son gouvernement tentent de ne pas reproduire les mêmes erreurs. Les Echos expliquent ainsi : « L’enjeu est de circonscrire la révolte au noyau dur syndical. Même si elle est plus avantageuse économiquement, l’hypothèse d’une remise en cause du statut des cheminots en poste est rapidement évacuée pour privilégier une extinction progressive ne concernant que les nouveaux embauchés. « C’est un moyen habile de dire ’je suis réformateur’ tout en limitant le risque social », souligne Raymond Soubie, l’expert social de la droite depuis des décennies, que l’Etat a consulté. » Tandis qu’en 1995 déjà l’annonce de la suppression de milliers de kilomètres de petites lignes constituait un motif de mobilisation important, le gouvernement a fait mine de reculer sur cette question, en la remettant aux régions. Ce pour éviter de faire monter la colère de la population, comme des élus locaux.

S’il y a une leçon qu’Edouard Philippe retient des déboires de son ancien mentor [Juppé], c’est qu’il ne doit pas apparaître « droit dans ses bottes ». « Déterminé mais pas guerrier », résume-t-on à Matignon. notent encore Les Échos.

Reculer, non. Mais freiner, oui ?

Le titre de l’édito du Journal du dimanche est explicite — et nous ne pouvons que souscrire à cette affirmation : grèves : le gouvernement s’inquiète, et il a raison. Dans l’article Hervé Gattegno explique que le gouvernement ne recule pas mais commence à freiner : « Reculer, je n’en ai pas l’impression. Mais freiner, oui. Regardez ce qui se passe sur tous les autres fronts : il est clair que le gouvernement temporise. Il y a 15 jours, on entendait parler que du feu d’artifices des réformes, du président qui voulait tout transformer en même temps […] Aujourd’hui, c’est le ralenti. Les négociations difficiles sont reportées à plus tard, notamment sur les retraites ou les salaires de la fonction publique ; la loi de Bruno Le Maire sur les entreprises est encore repoussée ; on ne va évidemment pas évacuer Notre-Dame-des-Landes cette semaine, etc..

La bataille du rail va effectivement être un test fondamental pour le gouvernement et pour la classe ouvrière. C’est la capacité et la crédibilité pour continuer à réformer qui est en jeu pour Macron. Même en cas de victoire, si le gouvernement y laisse trop de plumes, ce ne sera pas si simple de faire face à d’autres réformes « délicates » comme celle des retraites. Pour les travailleurs et les cheminots en particulier c’est une lutte sans merci, unie, avec des méthodes radicales et basée sur l’auto-organisation, capable d’agglomérer les autres secteurs qui s’impose. Une lutte dure commence, mais la victoire est possible.

Photo : Flickr - Serge Tenani.




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