Monde

Sur le front syrien

L’offensive du régime de Damas contre Alep. L’échec de la diplomatie

Publié le 12 février 2016

Même si cela semble impossible, la situation en Syrie est devenue encore un peu plus infernale, ces derniers jours. L’offensive de l’armée du régime de Bachar al-Assad dans la province d’Alep et sur les derniers quartiers de la ville tenus par l’opposition a jeté sur les routes des dizaines de milliers de déplacés. La plupart attend aux portes de la Turquie, bouclées par la police et les douaniers. Pendant ce temps, les États-Unis, la Russie, l’Arabie Saoudite, l’Iran, la Turquie et les pays européens se livrent une guerre par procuration sur différents fronts et au travers de plusieurs canaux diplomatiques pour voir qui sera à même de tirer le plus de profit possible d’une guerre qui est sur le point de rentrer dans sa cinquième année.

Claudia Cinatti

Comme cela était prévisible, la ronde de négociations qui devait se tenir sous les auspices de l’ONU fin janvier a échoué avant même de pouvoir commencer. Les raisons de cet échec étaient inscrites dans la logique même de cette guerre, à multiples facettes, qui est menée par les différents camps en présence.

Sous la conduite de Staffan de Mistura, l’envoyé spécial de Ban Ki-moon pour la Syrie, Genève devait permettre pour la première fois un dialogue direct entre les acteurs syriens du conflit ainsi que leurs « parrains » : d’un côté, donc, le régime, ainsi que la Russie et l’Iran, et, de l’autre, les « rebelles modérés » avec les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite, la Turquie et les européens.

Washington avait chargé Riyad et Ankara de confectionner la liste des invités pour le compte de l’opposition, la seule condition étant d’en exclure le Front al-Nosra, la branche syrienne d’Al Qaeda, de même, bien entendu, que l’Etat Islamique. C’est ainsi qu’est apparu le « Haut Commissariat aux Négociations », un conglomérat de forces proches des intérêts turco-saoudiens dont a été laissé à l’écart les kurdes du Parti de l’Union Démocratique (PYD) dont les milices ont pourtant largement contribué à battre en brèche l’Etat Islamique devant Kobanê. Bien que les Etats-Unis aient un accord tactique avec les forces kurdes mais également avec d’autres secteurs combattants anti-Daech, l’administration Obama a préféré laisser le PYD sur la touche pour ne pas tendre un peu plus les relations avec ses alliés turcs.

Assad et Poutine, eux, agissent comme s’ils suivaient à la lettre un manuel de diplomatie : ne jamais arriver à une table de négociations sans disposer du meilleur des rapports de force possibles. Pour ce faire, ils ont lancé une offensive brutale contre la province d’Alep et les quartiers de la ville tenus par les rebelles la veille même de la réunion de Genève. Assad a ainsi pu reconquérir des positions perdues au fil du temps au profit de différentes milices d’opposition appuyées par Riyad et Ankara et, indirectement, par Washington, et leur a parallèlement coupé leurs routes d’approvisionnement en direction de la Turquie. Avec le siège d’Alep, le tandem Assad-Poutine a tirer un trait sur la réunion de Genève mais pas sur une issue négociée au conflit qui reste, aujourd’hui, la solution privilégiée, et par la Russie, et par les Etats-Unis.

Le naufrage des négociations de Genève a mis en lumière une fois de plus les points de faiblesse de la stratégie nord-américaine pour la Syrie. Après les échecs d’Afghanistan, d’Irak et la crise libyenne, Obama a exclu d’opter pour un « changement de régime » à Damas. Washington a donc préféré la politique erratique d’appui à certains groupes rebelles, sans pour autant y mettre beaucoup de conviction et depuis août 2014 la priorité, pour la Maison Blanche, c’est de mettre Daech hors d’état de nuire. C’est dans ce cadre qu’il faut analyser la portée de l’accord nucléaire avec l’Iran, la collaboration tactique avec les milices kurdes du PYD dans le Rojava et la poursuite de négociations avec Poutine pour trouver une issue négociée au conflit syrien. Bien que le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, insiste sur le fait que la condition sine qua non à une « transition » c’est qu’Assad quitte le devant de la scène (ce qui est une évidence également pour les Russes), rien n’est dit quant au calendrier de ce retrait. Qui plus est, à Genève, Assad était censé s’asseoir à la table des négociations.

Ce virage pragmatique dans la politique extérieure des États-Unis est en train de lézarder ses alliances traditionnelles. Ainsi, le président turc Recep Tayip Erdogan est coutumier désormais, de diatribes anti-Etats-Unis, Obama étant accusé de soutenir le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) et ses alliés du PYD au Kurdistan syrien, deux formations considérées comme des courants terroristes par Ankara. L’Arabie Saoudite, de son côté, menace d’envoyer des troupes en Syrie. Profitant de sa nomination au Conseil Constitutionnel, Laurent Fabius, ancien locataire du Quai d’Orsay, ne s’est pas privé de critiquer la « politique ambigüe » des États-Unis.

Les ministres des Affaires étrangères des pays qui interviennent en Syrie de près ou de loin se sont retrouvés hier à Munich au cours de la 52ème Conférence sur la Sécurité. Avant cette rencontre, Kerry a négocié avec son homologue russe pour tenter d’arriver à un cessez-le-feu en Syrie mais rien ne presse le Kremlin et a annoncé une possibilité de cessez-le-feu pour le 1er mars. Le régime syrien, on l’aura compris, est en plein milieu d’une offensive victorieuse qui pourrait renforcer ultérieurement sa position lors de futures négociations. Tout ceci remet en cause la possibilité de renouer avec les négociations le 25 février prochain comme cela avait été proposé par le médiateur onusien.

La catastrophe humanitaire syrienne, elle, continue pendant ce temps. D’après une étude de l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme repris par The Guardian, la guerre aurait déjà coûté, d’une façon ou d’une autre, à 470.000 personnes, le double ou presque du chiffre qu’avançait l’ONU il y a un an et demi. 11,5% de la population syrienne a été tué ou blessé depuis mars 2011, l’espérance de vie a chuté de 70 à 55,4 ans en 2015, les pertes économiques se chiffrent à 22,5 milliards de dollars, près de 13,5 millions de Syriens ont perdu toute source de revenu, la moitié de la population a été déplacée et la pauvreté touche 85% des habitants du pays. Bien que la plupart des réfugiés syriens a fui en direction des pays limitrophes, avec 2,5 millions de Syriens en Turquie, des dizaines de milliers de désespérés essaient d’arriver par tous les moyens en Europe, bravant pour cela mille dangers.

Les puissances impérialistes traditionnelles et les puissances régionales, à commencer par les États-Unis, d’un côté, et la Russie, de l’autre, n’ont pour seul agenda la défense de leurs intérêts. Leur interventionnisme, lui, ne fait qu’aggraver un peu plus la catastrophe syrienne.


Trad. CT

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Mots-clés Syrie