^

Monde

Histoire

La Bataille de la Plaza da Se : Quand le Brésil écrasait le fascisme dans la rue

La spectaculaire défaite des fascistes le 7 octobre 1934 fit plusieurs morts et blessés. Les trotskystes brésiliens jouèrent un rôle déterminant dans la préparation de ce triomphe ouvrier et révolutionnaire, qui a contrecarré la tentative de faire naître au Brésil un mouvement fasciste à l’image des mouvements fascistes italiens et allemands. Cet acte héroïque est entré dans l'histoire sous le nom de Batalla de la Plaza da Se, et, malheureusement, la plupart des partis et des groupes qui se prétendent aujourd’hui trotskystes au Brésil semblent l’avoir oublié.

En 1930, la bourgeoisie des États riches du Rio Grande do Sul et du Minas Gerais, dirigée par Getulio Vargas, mène un coup d’État contre le président Washington Luiz de São Paulo. Suite à cela, un nouvel équilibre s’établit entre les classes dirigeantes d’Amérique du Sud. La bourgeoisie de l’Etat de São Paulo tente de résister, et, en 1932, entreprend un soulèvement armé qui fût facilement écrasé.

Le gouvernement de Getulio Vargas, dictature avec des traits parlementaires et au discours populiste, persécute à l’époque les secteurs ouvriers combatifs, entreprend de faire disparaître la gauche et impose une législation du travail sur le modèle de la Carta del Lavoro de Mussolini.

Dans les années 20 et au début des années 30, le prolétariat brésilien se développe dans un contexte d’industrialisation relative survenue entre les deux guerres mondiales. Les idées révolutionnaires influencent l’avant-garde, qui gagne et créé ses propres syndicats et organisations politiques.

Au Brésil, le communisme se développe dans les années 20 à partir des secteurs anarchistes et anarcho-syndicalistes (et non des partis socialistes comme ce fût le cas dans de nombreux endroits). Les syndicalistes révolutionnaires brésiliens, tous de tendance anarchiste, qui ont mené des luttes héroïques lors de la grève générale historique de 1919, se sont divisés suite à la grande révolution d’Octobre en Russie. Joao da Costa Pimenta, graphiste, et Joaquim Barbosa, tailleur et secrétaire syndical du PC, font parti des neuf délégués fondateurs du PC en 1922. Quelques années plus tard, ils seront tous deux des leaders trotskystes.

Vers la fin des années 1920, le mouvement communiste mondial s’était stalinisé en expulsant et en persécutant l’aile révolutionnaire, incarnée par Léon Trotsky et ceux qu’on appelait " trotskystes " de manière péjorative. Au Brésil, en 1928, la fraction syndicale de Barbosa et de Costa Pimenta avait déjà quitté le PC et rejoint le groupe dissident de Rodolfo Coutinho (avocat du nord-est, également fondateur du PC et délégué au Ve Congrès de l’Internationale communiste) et de Livio Xavier, Hilcar Leite et Aristides Lobo, responsables de la Jeunesse communiste à São Paulo.

En 1929, le stalinisme subit deux autres coups. Dans le secteur du graphisme, lié depuis le début à l’opposition de gauche, une fraction se forme avec des dirigeants comme Manoel Medeiros.

Dans le même temps, Mario Pedrosa, envoyé à Moscou pour participer à une école de formation et tombé malade en traversant l’Allemagne, prend contact avec l’opposition de gauche et lit les documents critiques que Trotsky (déjà expulsé) avait écrits pour le VIe Congrès de la IIIe Internationale. Il adhère pleinement aux positions trotskystes et décide de ne pas poursuivre son voyage. En 1929, il rentre au Brésil, regroupe tous les noyaux dissidents antérieurs et fonde ce que l’on a appelé plus tard la Ligue Communiste Internationaliste (LCI).

Dans la plupart des pays d’Amérique latine, à l’exception de Cuba et du Chili, les trotskystes sont minoritaires au sein des communistes. C’est aussi le cas au Brésil, sauf à São Paulo où l’influence des trotskystes est plus forte encore que celle du PC officiel.

En 1932, alors que le fascisme émerge en Europe, « l’Action Intégraliste brésilienne » dirigée par Plinio Salgado se développe ; ces fascistes brésiliens arborent des chemises vertes, comme leurs homologues en noir en Italie, en brun en Allemagne et en bleu en Espagne. Leur objectif immédiat : être un groupe d’action contre les syndicats et l’extrême-gauche et se mettre au service du régime bonapartiste de Getulio Vargas.

L’influence nazie en Amérique du Sud a bénéficié par le soutien financier direct mais aussi par la direction de certains partis politiques, tels que ces "Intégralistes" au Brésil.

Les trotskystes lancent l’idée d’un Front Unique Antifasciste, et, en juillet 1933, le F.U.A. est créé. Il se compose d’environ 30 organisations ouvrières, politiques et syndicales, à l’exception du Parti Communiste. En son sein, les trotskystes lançaient leurs propositions en s’appuyant sur le puissant UTG (Syndicat des travailleurs du graphisme et des journalistes), qu’ils dirigeaient.

En novembre 1933, l’Action Intégraliste organise une action de provocation lors d’un meeting du F.U.A., dans le but de le dissoudre. Il n’y a pas eu d’incidents majeurs en raison d’un fort déploiement militaire, mais 17 camarades sont arrêtés dans la foulée, certains pendant plusieurs jours. Le 15 décembre de la même année, les Intégralistes organisent un meeting mais les antifascistes organisent une contre-manifestation pour empêcher sa tenue.

Les Intégralistes se sentent menacés, malgré le soutien de la police. Le F.U.A maintient la manifestation, et les fascistes n’osent pas répliquer. Forts de son succès, le F.U.A. annonce la tenue d’un nouveau meeting le 25 janvier 1934.

Mais cette fois-ci, la police a pris les devants en condamnant le siège de l’UTG et en fermant l’accès à la place où la manifestation devait avoir lieu. Cependant, le rassemblement est maintenu, et 3 prises de parole ont lieu, avant que la police n’intervienne pour réprimer les militants. Des coups de feu sont même tirés. Le 1er mai, un grand meeting ouvrier contre le gouvernement de Getulio et contre les Intégralistes a lieu. Mario Pedrosa déclare : "Ce jour-là, j’ai lancé pour la première fois au Brésil le slogan de la nécessité de la construction de la IVe Internationale. Les communistes internationalistes estimaient qu’il était temps de faire de la propagande sur cette idée, en raison de la capitulation du PC allemand, qui avait ouvert la voie à Hitler...".

Le 7 octobre, les Intégralistes annoncent la tenue d’une grande manifestation et d’un défilé militaire à Sao Paulo pour commémorer le deuxième anniversaire de la création de l’Action Intégraliste. Fulvio Abramo dit : "Nous étions au siège du Syndicat des travailleurs du graphisme (UTG) quand nous avons été informés par un communiqué qu’Action Intégraliste préparaient une manifestation”. Medeiros est le premier à réagir : " Nous n’allons pas laisser ces canailles dominer les rues. On va les arrêter d’une manière ou d’une autre. En tant que secrétaire du F.U.A., je me suis occupé de convoquer une réunion pour discuter d’une contre-manifestation, armée si nécessaire.... Deux jours plus tard, toutes les organisations ont été convoquées et la contre-manifestation a été approuvée ; le but était de dissoudre la réunion des Plinians (disciples de Plinio Salgado). La population de São Paulo doit être informée des raisons qui ont justifié cette résolution, par manifestes et communiqués de presse, parce que les Intégralistes se sont vantés d’utiliser au Brésil les mêmes méthodes féroces mises en place en Allemagne et en Italie pour liquider physiquement des adversaires politiques et des organisations d’opposition ; chaque organisation devait s’efforcer de s’équiper de moyens de défense -euphémisme pour dire armes- nécessaires pour mettre en œuvre les résolutions prises ».

Si les staliniens s’opposaient au front unique et collaboraient avec la bourgeoisie, le comité régional du parti communiste brésilien, représenté par Herminio Saccheta, s’est opposé aux directives nationales et s’est associé aux préparations de la contre-manifestation. Le 3 octobre, le comité exécutif de la LCI se réunit au domicile du militant hongrois Rudolf Lauff, un militant expérimenté, qui avait combattu pendant six mois dans l’Armée rouge de Trotsky, et qui dirigeait tout l’aspect militaire.

Mario Pedrosa s’en souvient des années plus tard :

"Pour concrétiser le front antifasciste (…), la LCI, les anarchistes et les socialistes ont lancé un journal appelé The Free Man. Le parti communiste brésilien n’a pas participé au front unique, préférant faire campagne séparément. Il n’a participé à la grande lutte contre les Intégralistes que le 7 octobre sur la Plaza da Se. Toute la gauche s’est alors unie contre la manifestation Intégraliste qui devait avoir lieu ce jour-là. L’objectif des Intégralistes était d’attaquer l’organisation de la classe ouvrière, le siège de la Fédération des syndicats de Sao Paulo et les syndicats qui se trouvaient dans le bâtiment de Santa Helena, devant lequel ils avaient prévu le défilé. Nous autres, luttons contre les fascistes et empêchons la réalisation de la manifestation..."

L’affrontement

Les chemises vertes étaient entre 6000 et 8000, et étaient parfois venus de Rio de Janeiro pour participer à la manifestation.

A environ treize heures, plus de 400 hommes de la cavalerie et l’infanterie, armés de fusils et de mitrailleuses, commencent à occuper la place.

Les Intégralistes se sentent protégés par le déploiement militaire et commencent leur rassemblement. Entre les hymnes fascistes d’un côté et les cris de "chemises vertes dehors" de l’autre, l’ambiance se tend de plus en plus. Des affrontements mineurs commencent à éclater, et la police tente d’intervenir et de disperser la foule en tirant plusieurs coups de feu. Cette première échauffourée se dissipe rapidement. Puis, alors que les fascistes commencent à converger vers les marches de la cathédrale, une rafale de mitrailleuse est triée sans que l’auteur des tirs ne puisse être identifié (ils étaient peut-être même accidentels). Mais cela suffit pour exacerber les tensions du coté des antifascistes, qui pensaient que les tirs venaient des fascistes.

« Les Intégralistes ont commencé à envahir les escaliers de la cathédrale. Je pensais qu’il était temps de commencer la contre-manifestation. J’ai grimpé sur le piédestal d’une colonne et j’ai prononcé de brèves paroles...une rafale féroce de balles a été dirigée contre notre groupe... En courant, j’ai entendu Mario (Pedrosa) dire "Je suis blessé" et il a trébuché. J’ai saisi son bras de la main gauche », témoigne Fulvio Abramo.

Suite à ces tirs, le jeune communiste Decio de Olivera a été mortellement blessé, et 3 policiers et quelques fascistes ont été tués.

Les groupes politiques s’étaient répartis dans différentes zones de la place et des environs et s’étaient engagés dans la lutte contre les Intégralistes. "La bataille continue. Les Intégralistes ne sont pas aussi lâches que nous le pensions, plus par inimitié et mépris (justifié) que par amour de la vérité. Un petit groupe continue de tirer et ne veut toujours pas quitter la place. Enfin, il se retire dès que la plupart des "glorieux miliciens" s’enfuient à toute vitesse dans toute la ville. L’après-midi, la nuit, et les jours suivants sont ramassés des chemises vertes abandonnées par leurs propriétaires dans les endroits les plus éloignés de la ville...c’était la grande évasion qui annonçait la dissolution des « poulets verts »[...] Plinio Salgado, qui n’avait pas quitté son quartier général de l’Action Intégraliste, commence alors à verser ses larmes et ses gémissements." (Fulvio Abramo).

Cette victoire a démantelé le mouvement fasciste naissant, qui n’a perduré que sous sa forme éléctoraliste de droite. Voilà pourquoi ce que dit Osvaldo Coggiola à propos du trotskysme en Amérique latine n’est pas une exagération : " Si, quelques années auparavant, en Europe, un tel front unique avait pris forme, il aurait changé le cours de l’histoire. Et les trotskystes brésiliens ont été les architectes fondamentaux de ce triomphe. Le 7 octobre 1934 est une date à ne pas oublier ».

En 1937, Getulio Vargas, à partir de l’État de Novo, lance une vague de répression féroce via l’appareil d’État, la police et la justice. Beaucoup de militants révolutionnaires partent en exil, d’autres sont emprisonnés, comme le leader ouvrier trotskyste Medeiros, qui finira ses jours en prison. C’est Herminio Saccheta, secrétaire général du PCB de São Paulo devenu trotskyste en prison, qui s’est chargé de réorganiser le trotskysme brésilien décimé. Mais c’est une autre histoire...

Trad. E. Duvel




Mots-clés

Présidentielle 2018 au Brésil   /    Crise au Brésil   /    Brésil   /    Monde