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La Bulgarie à l’avant-garde du capitalisme sauvage

Salaires impayés, licenciements sans préavis, mortels accidents du travail, grèves de la faim du désespoir. Des enjeux qui ont pourtant été délibérément oubliés pendant la dernière campagne électorale alors qu’ils préoccupent plus que jamais les citoyens. Bienvenue en Bulgarie, pays symbole du nouveau capitalisme sauvage.

Par Žana Coneva

La campagne électorale pour les élections législatives bulgares du 26 mars s’est focalisée sur la lutte contre la corruption, la réforme de la justice et la sécurité. En revanche, les questions sociales ont été les grandes absentes du débat, hormis un vague engagement d’augmentation des retraites. Pourtant, ces dossiers sont parmi ceux qui inquiètent le plus les Bulgares.

À Vetren, dans le sud de la Bulgarie, les employés d’une usine de chaussures ont lancé une grève pour réclamer le paiement de leurs salaires, qu’ils attendent depuis des mois. En février, plusieurs d’entre eux ont été licenciés sans préavis ni indemnités par leurs patrons italiens. Après la fermeture brutale de l’usine, ils étaient une cinquantaine à avoir organisé un bouclier humain autour des locaux pour empêcher les propriétaires d’accéder aux machines et de les revendre. L’objectif : que ce matériel serve de garanties pour le paiement des arriérés de salaires. Les représentants de la direction ont alors tenté de forcer le blocus en fonçant sur les employés avec des 4x4. La police a finalement dû intervenir pour calmer les esprits.

Mortelles concessions

L’usine employait 120 femmes payées entre 150 et 300 euros, avant d’être reprise par les Italiens. Ces nouveaux propriétaires n’ont jamais versé les salaires ni effectué les investissements promis pour rénover les locaux, une ancienne école délabrée, transformée au début des années 1990 en petits ateliers. Leur objectif, c’était de faire du profit à court terme, en profitant du faible coût de la main d’œuvre locale et des aides accordés par l’État. Une situation tristement banale dans le secteur textile bulgare.

Une semaine avant les élections, la mort par inhalation de produits toxiques de deux ouvriers qui réparaient un réservoir est passée totalement inaperçue. Aucun parti n’a daigné commenter l’incident ou exiger de meilleures conditions de travail. Le fait que la Bulgarie ait le taux de mortalité par accidents de travail le plus élevé de l’Union européenne n’émeut donc pas vraiment les élites politiques.

Quant à la grève de la mine d’Obrochishte dans l’est du pays, elle n’a jamais eu sa place dans les débats, et ce malgré les conditions inhumaines pour les mineurs et les décès fréquents dus la plupart du temps à l’effondrement des galeries. Peu d’employés sont prêts à évoquer leurs terribles conditions de travail, de peur de perdre leur emploi alors même qu’ils figurent parmi les mineurs les moins bien payés de tout le continent.

Merci patron !

Le 9 mars, ils ont néanmoins fini par se rebiffer : ils ont commencé par arrêter le travail puis enchainé par une grève de la faim en espérant obtenir une augmentation de salaire de 30%, un paiement régulier, la prise en charge des repas, du transport et du logement. Mais surtout, ils réclamaient la révision de l’accord sur la concession de 1999, signé avec Euromangan, une société dont les véritables propriétaires se cachent derrière un compte offshore.

Le principal propriétaire est vraisemblablement Hristo Kovachki, un baron de l’exploitation minière qui est aussi l’un des cadres du Centre démocratique bulgare, une petite formation libérale. L’homme possède aussi la mine de Bobov Dol, où une grève a éclaté à l’automne 2016. Il serait associé à Krasimir Mihailov, qui détient la mine d’Oranovo, Nikolai Banev, candidat malheureux à la présidentielle de 2016, et Ivo Prokopiev, propriétaire d’un réseau de médias libéraux.

Les employés racontent que la direction a tenté de bloquer leur grève en inondant une partie de la mine et en interdisant aux mineurs d’accéder au site pour pomper l’eau. Une enquête menée par des journalistes d’investigation a mis en évidence qu’Euromangan n’avait pas déclaré ses bénéfices depuis 2008 et qu’elle était donc exemptée du paiement de tout impôt. Depuis 2015, l’entreprise ne prend même plus le soin de s’acquitter de la redevance pour la concession : elle ne lâche que 50000 euros annuels, qui lui donnent le droit d’exploiter le du plus grand site d’extraction de manganèse d’Europe.

Que dit la loi ?

Les propriétaires d’Obrochishte font aussi des économies sur le dos de leurs salariés, qui touchent à peine 230 euros mensuels, la moitié du salaire moyen bulgare dans le secteur minier. La prime du travail de nuit atteint tout juste les 14 centimes de l’heure, sans compter que les salaires sont généralement payés en retard. Après le lancement de la grève en mars, Euromangan a ainsi versé les salaires de janvier tandis que la direction annonçait l’augmentation d’un centime de l’heure la prime de nuit...

Les grèves à Vetren et Obrocišta ont été initiées par la Confédération des syndicats indépendants de Bulgarie (CSIB) qui exige le vote d’une loi pour imposer aux entreprises le paiement des arriérés de salaires. Pour le moment, cette requête, qui a été officiellement présentée au ministère des Affaires sociales et au Parlement, n’a jamais reçu de réponse. Voilà qui montre l’intérêt que portent les pouvoirs publics vis-à-vis d’un problème qui met en danger de nombreuses familles.

Selon les textes en vigueur, il est déjà envisageable que l’État compense les salaires non payés des employés d’entreprises en faillite. Seulement, la procédure est si complexe et les résultats si peu concluants que les requérants ne rentrent pas dans leurs frais. Tant et si bien que l’État a fini par exonérer les employeurs du financement de ce fonds de garantie en raison de son excédent ! Pendant ce temps, de plus en plus de salariés font grève pour obtenir leur argent.

Article originalement publié sur Le Courrier des Balkans.




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