Débats

La Pravda de Lénine

La Pravda, un journal pour conquérir le pouvoir (Partie II) : la révolution et son héritage

Publié le 13 mai 2016

Une réflexion sur la manière dont le journal la Pravda s’est transformé en facteur essentiel du développement et du triomphe de la révolution russe. Son héritage continue d’être une source d’inspiration pour les marxistes révolutionnaires.

Claudia Ferri, traduit de l’espagnol depuis l’article « Pravda : un periódico obrero para la conquista del poder » publié le 8 mai 2016 sur La Izquierda Dario

Comme nous l’avons dit dans la première partie de notre article, le journal ouvrier la Pravda s’est transformé en organisateur collectif des bolcheviques pendant les années antérieures à l’insurrection d’Octobre et la prise du pouvoir. Lénine a du livrer de nombreuses luttes politiques, aussi bien à l’intérieur du POSDR qu’au sein de sa propre fraction bolchevique, pour combattre le conservatisme et récupérer la dynamique politique. Il considérait qu’il était fondamental de tirer parti de la nouvelle période de montée révolutionnaire – produit de la crise interne au tsarisme qui commençait à se profiler depuis 1916 – et de la forte opposition qui s’était montée sur le front russe de la Première Guerre mondiale. Mais comment s’assurer que le journal, avec tout son réseau de collaborateurs et sa capacité d’atteindre et de mobiliser les masses, se convertisse en un facteur essentiel pour le triomphe de la révolution ?

Après presque deux années de censure, la Pravda recommença à être publiée le 5 mars 1917, avec la révolution de février et le renversement du tsar Nicolas II. Le régime fut remplacé par un Gouvernement provisoire, constitué d’une coalition de représentants de la bourgeoisie parlementaire soutenue par les mencheviques. Une semaine plus tard, trois dirigeants bolcheviques revenaient d’exil en Sibérie pour s’occuper de la direction du journal et constituer un comité éditorial : Kamenev, Muranov et Staline. Le premier numéro fut distribué gratuitement et, les jours suivants, plus de 100.000 copies du second numéro se sont vendues.

La révolution de février a surpris les bolcheviques en pleine recomposition de leurs rangs. La position adoptée par le parti face au nouveau gouvernement était conciliatrice, comme le montrent les pages de la Pravda. Le comité éditorial apportait son soutien au Gouvernement provisoire « tant que ses actions correspondent aux intérêts du prolétariat et des larges franges démocratiques du peuple ». Pendant ce temps, les correspondants continuaient à alimenter le journal avec des milliers de dénonciations hebdomadaires. Les informations qui émanaient des soviets – organes de démocratie directe – arrivaient de toute le Russie et démontraient dans les faits le double pouvoir qui commençait à se profiler comme une perspective réelle.

À propos de la première guerre mondiale, le journal adopta une posture nettement internationaliste, relayant les nouvelles du front mais exigeant aussi qu’on entame des « négociations avec les prolétaires des pays étrangers pour mettre fin au massacre ». La légèreté des critiques (propres à l’indécision politique dans laquelle se trouvait la direction bolchevique à ce moment) se comprend surtout en raison du contrôle croissant de Staline sur la Pravda. Cela va être démontré par l’adoption de la thèse menchevique qui soutenait la nécessité de continuer la guerre pour défendre les conquêtes démocratiques face à l’impérialisme allemand.

Le virage de la presse (et du parti) en avril et le triomphe d’Octobre


Lénine décide de rentrer en Russie le 3 avril, après son exil à Zurich, pour convaincre en personne ses camarades que l’horizon des bolcheviques devait être de condamner le Gouvernement provisoire et la guerre d’un côté, et d’expliquer patiemment aux masses que le soviet des députés était l’unique forme possible que pouvait revêtir un gouvernement révolutionnaire. Jusqu’au moment de sa venue, l’aile gauche du parti était représentée par les ouvriers et les quartiers populaires de Petrograd.

Le 7 avril, la Pravda (n°26) publiait « {}Les tâches du prolétariat dans la présente révolution », plus connues sous le nom de Thèses d’avril, lesquelles Lénine critiquait publiquement aussi bien la vision étapiste, défendue par les mencheviques, que la vieille conception bolchevique d’une dictature démocratique des ouvriers et des paysans. En substance, sa position était celle que Trotsky avait développée plusieurs années auparavant, en 1905 dans Bilan et perspectives. Dans ses Thèses, Lénine condamnait aussi la position de la direction de la Pravda en n’apportant aucun soutien au Gouvernement Provisoire. Elle devait « le démasquer, au lieu d’« exiger » - ce qui est inadmissible, car c’est semer des illusions - que ce gouvernement, gouvernement de capitalistes,cessed’être impérialiste ». À partir de cet instant, le Congrès du parti adopta à la majorité les Thèses d’avril malgré le fait que la moitié des membres du Comité Central soient contre.

Suite à son arrivée à Pétrograd, Lénine prit le poste de directeur de la Pravda jusqu’au 23 juillet, moment où il dut rentrer dans la clandestinité sous peine de détention par le gouvernement. Cependant, en seulement trois mois, il parvint à insuffler un nouvel esprit à la Pravda. D’un côté, l’éditorial commençait à soutenir ouvertement que le Gouvernement provisoire était un gouvernement « contre-révolutionnaire » et, d’un autre côté, que l’objectif des bolcheviques était de lutter pour construire une république de Soviets ouvriers et paysans pauvres dans tout le pays, de démasquer les directions réformistes qui, jusqu’à présent, étaient majoritaires dans les soviets. Cette nouvelle marque de fabrique s’exprimera par l’identification totale du journal avec la stratégie du parti et la capacité à toucher les masses à travers son réseau étendu de collaborateurs.

Les élections parlementaires de l’Assemblée Générale Constituante de septembre 1917 furent un sujet de débat au sein du journal dans les mois qui précédèrent. Confronté à l’opposition de certains bolcheviques, la Pravda devait, pour Lénine, tenir compte des élections depuis un point de vue marxiste et de la cause de la classe travailleuse, en démasquant les véritables intérêts de la bourgeoisie. La publication, le 10 juin, de trois articles qui se terminaient par un appel à voter pour les bolcheviques, constitue un exemple frappant de ce succès : « nos députés doivent se distinguer en proposant des mesures en faveur de la classe laborieuse, sans abandonner la lutte extraparlementaire, qui éduque efficacement la population, ni la mobilisation dans laquelle réside notre force réelle ». Ainsi, la presse ouvrière se transforma en organe du parti, permettant de tenir compte des élections et de la vision qu’avaient les communistes des tribunes parlementaires, de façon révolutionnaire.

Les très nombreuses dénonciations des correspondants continuaient de parvenir par milliers à la rédaction qui les publiait quotidiennement, mais les bolcheviques avaient opéré un virage très important à partir du retour de Lénine. C’est pourquoi ils commencèrent à expliquer clairement, simplement et de manière concise (c’est le style journalistique de Lénine) le programme du parti. Y compris pendant les journées de juillet où se développèrent des manifestations armées prématurées, la Pravda expliquait patiemment que les conditions n’étaient toujours pas réunies pour prendre le pouvoir. Le gouvernement s’abattit sur les bolcheviques : les presses furent fermées, les locaux incendiés et les dirigeants détenus. Lénine dut de nouveau rester dans la clandestinité jusqu’à octobre. Pendant une courte période, la Pravda disparut et fut remplacée par une grande quantité de feuilles clandestines, et ensuite par un nouveau journal « légal » avec un nom différent.

En août, le processus se remit à s’accélérer et les bolcheviques gagnèrent la majorité des soviets. Lénine, avec Trotsky, insistait pour passer à l’offensive et préparer l’insurrection, malgré le refus de dirigeants comme Zinoviev et Kamenev. Finalement, le 10 octobre, on vota en faveur de la prise du pouvoir et, malgré la censure gouvernementale, la Pravda recommença à paraître à partir du 24 octobre, en annonçant le jour suivant le triomphe de l’insurrection. Elle avait rempli son rôle d’organisateur collectif : d’un simple moyen d’agitation, elle s’était transformée en un organe fondamental de la stratégie révolutionnaire en Russie.

Nombreux sont ceux qui se demandent comment il est possible que dans un pays comme la Russie, avec plus de 70% d’analphabétisme dans la population, un journal ouvrier ait pu rencontrer une telle audience auprès des masses. Trotsky répond dans Histoire de la révolution russe : « Les journaux bolcheviques se lisaient à voix haute, ils passaient de main en main, les articles principaux étaient appris par cœur, ils se transmettaient de bouche en bouche, ils étaient copiés, et là où c’était possible, ils étaient réimprimés ».

Les tâches de la révolution et le nouveau rôle de la presse ouvrière


L’horizon post-révolutionnaire était rempli de nouvelles tâches, essentiellement liées à la reconstruction de l’économie. La Pravda joua un rôle essentiel à cette époque, en endossant un nouveau rôle : celui d’éducateur des masses. La faillite économique, les avancées et les reculs dans l’accord de paix avec l’Allemagne et le développement de la guerre civile constituaient quelques-uns des points les plus complexes que le nouveau gouvernement devait affronter. Les ouvriers et les paysans devaient avoir très clairement à l’esprit quelle était la situation que traversait la Russie, non seulement pour être conscients des difficultés mais aussi pour se transformer en sujets réels du processus. On publiait les informations des usines envoyées par les correspondants, des statistiques et des suppléments économiques ; on se chargeait d’organiser la production et la distribution ; on admettait les échecs et on s’inspirait des réussites. Par ailleurs, les nouvelles du front et l’avancée de l’Armée Rouge étaient à l’ordre du jour. Un économiste comme Nikolaï Boukharine se chargea de diriger la Pravda pour les douze années à venir.

La Pravda se maintint en tant que publication officielle du Parti Communiste de l’Union soviétique jusqu’en 1991, mais la bureaucratisation stalinienne dévoya complètement son rôle révolutionnaire. Déjà à la fin de l’année 1923, Trotsky avertissait dans la presse des dangers de la bureaucratisation. Avec la mort de Lénine, le processus s’accéléra ; les débats politiques et économiques cessèrent d’apparaître dans le journal et ils commencèrent à sortir comme « feuille de discussions internes » pour finir avec les débats dans les rangs du parti. L’esprit de la critique léniniste avait été trahi.

La presse léniniste et son héritage actuel


L’objectif de la presse léniniste est complètement différent de celui de la presse bourgeoise, aussi bien à l’époque que maintenant. Les progrès des moyens de communication et la rénovation des supports ont permis d’augmenter le rythme de diffusion de l’information et d’exprimer plus facilement la vision des classes dominantes.

C’est pourquoi, depuis Révolution Permanente, nous cherchons à retrouver l’héritage de Lénine, en rapportant au lecteur une vision marxiste de la réalité sociale, mais aussi en proposant différents organes d’organisation.

En définitive, nous ne concevons pas la presse comme une simple émettrice d’information, mais comme un organisateur collectif qui développe les meilleures conditions pour diffuser les idées révolutionnaires, pour organiser le terrain dans les usines, pour avoir plus d’outils pour combattre la bureaucratie et, surtout, pour construire un parti révolutionnaire, renouant avec l’héritage que Lénine et Trotsky nous ont légué.

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