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Débats

L’actualité de Jeanne d’Arc

La Pucelle selon Bensa

Daniel Bensaïd a travaillé, à rebours de tous les réactionnaires, sur la figure de Jeanne d’Arc, notamment dans l’un de ses ouvrages, Jeanne de Guerre lasse, publié en 1991. Il y livre, comme dans cet article, une lecture diamétralement opposée à la rhétorique instrumentale à laquelle s’est livré Emmanuel Macron, dimanche, aux côtés d’Olivier Carré, le maire de droite d’Orléans.

L’actualité de Jeanne d’Arc est multiple. J’y vois au moins trois raisons.

D’abord, son histoire, et non son mythe, car il s’agit bien d’une histoire étayée de témoignages et de documents, dont les extraordinaires actes du procès de Rouen, consignés par des adversaires de la Pucelle. Voilà donc une fille de 19 ans, analphabète, qui se révèle stratège militaire dans la campagne de la Loire, stratège politique en privilégiant le sacre par rapport au siège de Paris, et redoutable théologienne qui « triche par simplicité », en déjouant les pièges tendus par un aréopage de prêtres et de docteurs. Elle balbutie un sentiment populaire national en un temps dynastique où la nation n’a pas encore de sens. Enfin, elle est condamnée d’abord en tant que femme, pour déni de féminitude, du fait d’avoir revêtu l’habit d’homme et coupé ses cheveux. Voilà de quoi occuper pour longtemps encore les historiens, et l’histoire, c’est du passé conjugué au présent.

Ensuite, il y a un mystère profane de Jeanne d’Arc, qui déborde son temps. Un mystère de portée universelle, au même titre que celui d’Antigone ou de Médée, à la différence que la vie de Jeanne est historiquement attestée. Son procès, comme celui de Socrate, comme celui du Christ est l’archétype de tous les procès en hérésie, religieux ou politiques. Et un procès est un formidable révélateur d’une société. Jeanne devant ses juges nous touche par sa franchise, par sa malice, par son humour. Seule devant l’église et la Sorbonne, c’est elle qui a le dernier mot.

Cette universalité de Jeanne permet enfin de comprendre qu’elle soit devenue un formidable miroir dans lequel chaque époque se reflète. Il y eut la Jeanne méprisée de Voltaire et des Libertins. La Jeanne anticléricale (« jugée et brûlée par les prêtres) de Léo Taxil et des francs-maçons. La Jeanne communarde de Clovis Hugues. La Jeanne républicaine et socialiste du premier Péguy. La Jeanne préprotestante de Bernard Shaw. La Jeanne débordante de vie de Joseph Delteil, la Jeanne résistante d’Aragon. La sainte Jeanne prolétarienne des abattoirs de Brecht. La Jeanne de Michel Tournier. Sans compter la litanie des Jeanne sulpiciennes et des Jeanne chrétienne, dont la superbe Jeanne de Bernanos. L’actualité de Jeanne, c’est aussi la dispute sans dénouement possible entre ces multiples légendes de Jeanne qui en disent souvent plus long sur l’esprit du temps que sur Jeanne elle-même.

Raison subsidiaire enfin de s’intéresser encore et toujours à Jeanne : ne pas abandonner son éternelle jeunesse (celle de Chérubin, de Saint Just, de Rimbaud), son merveilleux mystère, aux pattes grossières d’un Le Pen. Elle ne le mérite pas.




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