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Monde

Nouveau front d’inquiétude en Syrie

La Turquie abat un avion de combat russe. Vers une escalade de tension ?

Philippe Alcoy Mardi matin un avion de combat russe a été abattu par l’aviation turque. Selon les autorités d’Ankara l’avion russe aurait violé l’espace aérien turc. Le président russe, Vladimir Poutine, déclare qu’il s’agit « d’un coup de poignard dans le dos qui nous (…) [est] porté par les complices des terroristes ». C’est la première fois depuis presque cinquante ans qu’un pays membre de l’OTAN se trouve impliqué dans un incident militaire dans les airs avec la Russie.

Le gouvernement russe a reconnu que l’un des ses avions en Syrie a été abattu mais il affirme également que celui-ci n’a jamais traversé la frontière turque. La preuve de cela selon Poutine c’est que l’avion russe «  est tombé à 4 kilomètres sur le territoire syrien, alors qu’il volait à une altitude de 6 000 mètres et à une distance de 1 kilomètre de la frontière [turque]  ».

Les deux pilotes ont réussi à s’éjecter mais plusieurs images et vidéos, ainsi que des déclarations des chefs militaires de la rébellion turkmène dans la région et du gouvernement russe, signaleraient qu’au moins l’un d’entre eux aurait été assassiné. L’autre pilote aurait été capturé et remis aux autorités turques. Celles-ci affirment au contraire que les deux pilotes se trouvent sain et saufs et seront remis à la Russie.

Poutine a affirmé que « cet événement tragique va avoir des conséquences sérieuses sur les relations russo-turques (…) nous ne tolérerons jamais que des crimes comme celui d’aujourd’hui soient commis  ». Le ministère russe de la Défense a annoncé également que la Russie suspendait ses contacts militaires avec la Turquie. Pour Poutine «  notre avion, nos pilotes, ne menaçaient nullement la Turquie  ».

De son côté le Premier ministre turque, Ahmet Davutoglu, a justifié le recours à la force en déclarant que «  tout le monde doit savoir qu’il est de notre droit internationalement reconnu et de notre devoir national de prendre toutes les mesures nécessaires contre quiconque viole notre espace aérien ou nos frontières ». Pour Erdogan « nul ne doit douter que nous avons tout mis en œuvre pour éviter cet incident. Mais tout le monde doit respecter le droit de la Turquie à défendre ses frontières ». 

Le régime turc défend ses intérêts en Syrie

L’avion russe a été abattu dans le Nord-est de la Syrie, dans la région de Lattaquié à 4km de la frontière avec la Turquie. Dans cette région l’armée syrienne soutenue par l’aviation russe mène depuis début octobre des attaques et bombardements contre la population civile des villes et villages habités par la minorité turkmène (turcophone). Le 19 novembre dernier, des bombardements ont causé la mort de 78 civils turkmènes dans la localité de Bayir Bucak.

La semaine dernière le gouvernement turc a convoqué précisément l’ambassadeur russe pour protester contre les bombardements de ses alliés en Syrie. En effet, depuis 2011 la population turkmène a formé des groupes rebelles qui se battent contre le régime de Bachar Al-Assad et aussi contre Daesh. L’intervention de la Turquie en Syrie se mène en grande partie sous prétexte de « défense » des populations turcophones de la région.

Cependant, il est connu que l’armée turque intervient en Syrie également contre les groupes armés kurdes, allant parfois même jusqu’à collaborer directement ou indirectement avec Daesh. Comme l’explique Richard Haas, président du think-tank Council on Foreign Relations basé aux Etats Unis, dans le Financial Times : « oui, la Turquie a permis aux Etats Unis d’utiliser sa base aérienne à Incirlik pour attaquer Daesh, mais s’en prendre à Daesh est loin d’être une priorité pour la Turquie. Son gouvernement s’oppose au nationalisme kurde et est en train de faire ce qu’il peut pour affaiblir les Kurdes - qui sont les plus proches des États-Unis et leurs partenaires militaires sur le terrain en Irak et la Syrie contre Daesh. La Turquie a peu fait pour arrêter le flux de recrues étrangères pour Daesh, qui traversent son territoire en route vers la Syrie ».

Tout cela est vrai mais ne veut pas dire pour autant que le régime turc a cessé d’être un fidèle serviteur des intérêts nord-américains dans la région. D’ailleurs, bien que rien ne soit confirmé, il semble peu probable que le commandement des l’armée étatsunienne n’ait pas été prévenue (et donné son feu vert) de la possibilité que la Turquie abatte un avion russe en cas de violation de son espace aérien.

Comment va répondre la Russie ?

La nouvelle de la chute de l’avion russe par la Turquie a été très mal reçue par les marchés. Il y a une préoccupation évidente dans les capitales occidentales face à une possible escalade des tensions entre la Russie et la Turquie.

Le fait que la Turquie fasse part de l’OTAN limite évidemment la réponse de la Russie : répondre illico militairement à la Turquie signifierait pour la Russie un affrontement direct avec les autres membres de l’OTAN (obligation de défendre un Etat membre attaqué). Et aussi bien la Russie que les puissances impérialistes occidentales sont loin de vouloir s’affronter militairement, au moins pour le moment.

Cependant, d’une façon ou d’une autre Poutine devra répondre, il en va de sa crédibilité à l’intérieur du pays et de celle de son projet géostratégique pour la Russie. Pour le moment, les analystes sont en train de parler de sanctions économiques comme celles appliquées à l’Ukraine ou sur l’approvisionnement de gaz russe à la Turquie, dont Ankara est dépendant. Cette option semble compliquée et risquée notamment pour une Russie en pleine récession économique.

Une autre option serait déposer une plainte contre la Turquie auprès de la justice internationale pour complicité avec Daesh. En effet, la Russie disposerait d’informations attestant que la Turquie achèterait du pétrole à Daesh. Ainsi, Moscou pourrait utiliser les informations sur le trafic de pétrole entre l’Etat islamique et la Turquie pour traduire cette dernière devant la Cour pénale internationale (CPI) à La Haye.

Nous ne pouvons pas exclure non plus que la Russie attende l’occasion de la violation de l’espace aérien syrien par un avion turc pour prendre la « revanche ». Des représailles contre la population turkmène sont également envisageables.

La fin du projet de coalition internationale anti-Daesh souhaitée par Hollande ?

Depuis les attentats de Paris, le président français François Hollande essaye de devenir l’architecte d’une large coalition internationale anti-Daesh en Syrie, incluant les puissances impérialistes, la Russie et les puissances régionales. Peu à peu les lignes commencent à bouger et dans la presse on parle d’un rapprochement de la Russie avec les occidentaux.

Cependant, cette attaque contre l’avion russe semble enterrer le projet français. Un projet déjà difficile à mettre en place puisque les Etats Unis se montrent réticents à suivre une initiative en Syrie, s’ils n’y sont pas au centre.

C’est ainsi qu’Obama depuis Washington, où il s’est réuni avec Hollande, a exprimé tout son soutien à la Turquie et de son droit à la défense de son espace aérien, tout en appelant à ne pas rentrer dans une escalade. Le même son de cloche a été entendu du côté de l’OTAN, qui s’est réuni en urgence à l’appel de la Turquie pour discuter de l’évènement.

De cette façon la situation en Syrie se complique davantage. Si déjà on pouvait affirmer que chaque acteur y poursuivait ses propres intérêts ce qui rendait difficile des ententes (y compris parmi les pays alliés), après l’attaque de l’avion de combat russe par la Turquie la situation devient plus incertaine.




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