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Monde

Inde : les femmes du Kerala contre le géant Coca-Cola

La bataille de l’eau

En 2000, la célèbre multinationale Coca-Cola implante une usine d'embouteillage dans l'Etat du Kerala, en Inde, dans la Province du Pallakad, région rurale et rizicole, culture particulièrement gourmande en eau. D'usine d'embouteillage, la population Pachilmada réalise rapidement qu'il s'agit en réalité de véritable usine de pompage : assèchement des nappes phréatiques, déjection de produits polluants dans celles qui restent ; l'eau est devenue toxique, impropre à la consommation et à toute culture. La mobilisation des femmes de la région va pourtant parvenir à faire plier la multinationale, aboutissant en 2004 à un ordre de fermeture de l'Etat, puis en 2006, à sa fermeture concrète. Retour sur milles jours de lutte.

Par T. M. 

« Juste quelques jours après le début du rassemblement, les gens se moquaient de nous : ’’ Ils sont cons pour venir s’asseoir ici et perdre leur boulot. Qu’est-ce qu’ils peuvent faire face à cette énorme entreprise ? Ces illettrés n’ont même pas les moyens d’avoir un vêtement propre, ni le moyen d’acheter un savon, ils vont être là pour quatre jours puis ils vont dégager après avoir crevé de faim. Ils sont là car ils sont trop fainéants pour aller travailler’" » disait Mayilamma lors d’une interview, une veuve issue de la communauté de Adivasi qui a mené la bataille contre l’usine de Coca-Cola qui détruisait leurs vies.

Vous avez dit Coca life ?

Dès 2000, depuis l’implantation de la filiale, les eaux de puits sont devenues toxiques et les habitants ont développé de nombreuses maladies. Plus de 1000 familles autour du village Adivasis et Dalits ont été affectées. Le terme Adivasi désigne les peuples autochtones de l’Inde, quant aux Dalits, ce sont les membres d’une caste qui sont socialement et culturellement considérés comme « intouchables », soit des catégories de la population qui sont parmi les plus pauvres et les plus marginalisées.

Les femmes étaient obligées d’aller chercher de l’eau très loin car le peu d’eau dans les puits apparaissait bouillante et blanche. Les terres sont devenues infertiles. Et c’est sur ces observations que les villageois et les agriculteurs ont appris que l’usine volait 1,5 millions de litres d’eau par jour, en toute illégalité. Chaque jour, l’usine puisait les nappes phréatiques, dont le niveau a été drastiquement réduit pour produire près 561 000 litres de boisson par jour : soit près de 4 litres d’eau pour une bouteille de Coca-Cola. Par ailleurs, les produits chimiques utilisés pour le lavage des bouteilles ont été directement déchargés sans traitement préalable. Tout cela a provoqué une crise d’eau et une extrême sécheresse dans cette région. Les emplois autour de l’agriculture ont été affectés, augmentant ainsi la pauvreté. Des centaines de tonnes de déchets chimiques ont envahi les villages par sa puanteur. Le cynisme de Coca-Cola n’ayant pas de limites, il fût un temps où ces déchets chimiques étaient mêmes vendus aux agriculteurs comme engrais. Dans sa bonne grâce, Coca-Cola les a finalement distribués gratuitement.

Les multinationales, à l’image des filiales de Coca-Cola, dans les pays semi-coloniaux, n’ont aucun remords à exploiter au maximum les ressources naturelles, sans limitation, et à détruire la qualité de vie et de la santé des populations locales. La promotion du « green » n’est qu’un argument commercial qui fait vendre sur les marchés occidentaux. Il n’est jamais à destination des populations qui subissent véritablement les coûts environnementaux de la production industrielle. La lutte pour l’environnement, réduite à l’exercice d’un soi-disant pouvoir du consommateur, n’a aucun sens. Ici, c’est la lutte des populations locales et leurs déterminations qui ont fait reculer Coca-Cola, et pas un boycott depuis des Etats occidentaux.

Des paysannes font reculer Coca

En 2002, un rassemblement sit-in a été organisé devant l’usine par Mayilamma avec l’aide de C.K.Johnu, une militante Adivasi qui défend les droits du peuple Adivasi, ainsi qu’une cinquantaine de femmes de la communauté Dalit et Adivasi. C’est elle qui sera la dirigeante de cette bataille qui a duré plus de 1300 jours, jusqu’à la fermeture de l’usine en janvier 2006.

Après 50 jours de rassemblement, une marche a été organisée : les manifestant-e-s ont ramené et versé devant l’usine les déchets chimiques extrêmement puants, qui avaient été jetés aux alentours du village et sur les terrains agricoles. Bien sûr, la répression était de mise : tout au long de la manifestation les policiers menaçaient les gens en utilisant un langage abusif ou en interdisant l’utilisation du haut-parleur. Plus tard, les manifestant-e-s ont été attaqué-e-s par la police et environ 130 personnes ont été arrêté-e-s y compris 9 enfants, dont la plupart des bébés. Les femmes ont été maltraitées et les blouses de sari de cinq femmes ont été déchirées. Par ailleurs, un incident similaire s’est passé lors de la marche du 105ème jour organisé par le "comité de lutte anti coca-cola". Les militantes comme Vandana Shiva et Medha Patkar se sont solidarisées avec cette lutte, ce qui a permis en partie sa forte médiatisation. En 2005, des milliers de manifestants, dont les étudiants et agriculteurs, ont formé des chaînes humaines autour des usines de Coca-Cola et Pepsi au Kerala. Les expressions de solidarité ont été nombreuses : des mouvements étudiant-e-s aux organisations écologiques, en passant par les syndicats, les mouvements et les partis politiques. Elles étaient indispensables pour créer un rapport de force contre le géant du soda.

En 2004, la province entière a été déclarée en situation de sécheresse. Les échantillons de l’eau ont été envoyés aux laboratoires et l’eau a été déclarée inapte à la consommation. L’entreprise a été condamnée pour les activités illégales et a reçu l’ordre de fermeture par la Haute Cour de Kerala en 2004. Mais aucune mesure n’a été prise par le gouvernement de Kerala pour fermer l’usine. Pas découragé-e-s, les militant-e-s ont continué de mener la lutte jusqu’à sa fermeture en janvier 2006.

Les Dalits et les Adivasis qui habitent dans cette région vivent sous le seuil de pauvreté et la plupart des femmes qui ont commencé et mené cette lutte historique n’ont jamais eu accès à la scolarisation. Bien sûr, ces critères influencent largement le choix de localisation de la filiale Coca-Cola qui compte sur la docilité d’une population pauvre et marginalisée pour mener ses activités en toute tranquillité.

Ce n’est pas une simple lutte contre Coca-Cola mais une lutte symbolique contre le capitalisme impérialiste qui détruit les vies, les ressources et l’environnement dans les pays semi-coloniaux. Cette lutte a été menée par l’un des peuples les plus exploités et les plus opprimés du monde et les femmes étaient au cœur de cette lutte victorieuse.

1/07/15




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