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La carte de la guerre en Syrie

Publié le 12 octobre 2016

La guerre civile en Syrie, qui entame sa sixième année, s’est transformée en un des centres de gravité de la géopolitique mondiale ; un champ magnétique pour les diverses puissances impérialistes et régionales qui, à travers les différentes fractions en lutte, règlent leurs rivalités et défendent leurs intérêts. Cette internationalisation du conflit signifie que tant sa dynamique comme sa résolution diplomatique éventuelle dépendent des actions des multiples facteurs qui interviennent, en particulier les EEUU et la Russie.

Par Claudia Cinatti – La Izquierda diario

La dimension internationale n’est pas seulement présente dans les batailles d’Alep ou de Kobanê. La crise des réfugiés qui secoue l’Europe et l’installation au niveau mondial d’un nouveau type de terrorisme, réactionnaire et imprévisible, qui a étendu sa sphère d’action des banlieues du monde arabe et musulman aux capitales d’Occident, gardent une relation étroite avec la situation au Moyen-orient, à partir des guerres d’Irak et d’Afghanistan et, en particulier, avec la situation en Syrie.

La France s’est montré jusqu’à présent comme le pays le plus vulnérable de cette nouvelle vague d’attaques inorganiques, perpétrés par des individus « autoradicalisés » plus inspirés que dirigés par l’État islamique, ou autres organisations terroristes. En moins de deux ans, la France a vécu trois attentats de grande répercussion, de par la quantité de victimes et la valeur symbolique des cibles. Les conséquences politiques, sécuritaires et même militaires de ces phénomènes auront probablement des conséquences sur les prochaines années. Dans l’immédiat, l’effet des attentats est d’augmenter le bellicisme impérialiste, comme nous avons vu dans les escalades militaires de la France en Syrie, et les politiques de persécution et criminalisation des communautés musulmanes1 en Occident. Mais aussi en alimentant la montée de l’extrême droite xénophobe.

Le théâtre des opérations

La guerre civile syrienne a évolué vers un conflit prolongé, pour lequel il ne semble pas y avoir de sortie militaire ou diplomatique simple. Il est clair qu’aucun des belligérants ne peut gagner ni être vaincu. Dans cette situation dramatique de « match nul infini », le pays est resté divisé en des sphères d’influence qui, de manière périodique, se retrouvent sous siège, avec un coût civil important.

Même s’il est impossible de tracer avec détail la cartographie de cette guerre aux multiples visages, il y a grosso modo quatre facteurs fondamentaux.
Tout d’abord le régime de Assad, avec le soutien de la Russie, de l’Iran, du Hezbollah, des milices chiites de l’Irak, qui s’est barricadé à Damas et dans la zone côtière, un territoire d’importance stratégique, où habite la moitié de la population. Il est clair qu’il ne peut pas récupérer le contrôle total de la Syrie, mais depuis ses bastions celui-ci lance des incursions sur des zones d’opposants pour faire reculer ses ennemis, couper les accès aux ressources ou récupérer des positions stratégiques.
Nous avons vu ceci dans le brutal « siège jumeaux » (celui du régime et de l’opposition) à Alep, avec des centaines de milliers de civils attrapés par les deux forces. Et plus récemment dans la ville de Daraya. Cette banlieue rebelle de Damas, qui a été l’un des symboles du soulèvement contre Assad et un cas témoin de la brutale répression du régime, a résisté à un siège de quatre ans, jusqu’à ce que, fin août, les milices de l’Armée syrienne libre se sont rendues face à l’armée gouvernementale et ont accepté d’être transférés à la province de Idlib, tandis que les quelques milliers de civils qui restaient dans la ville ont été évacués dans des destinations incertaines, même si probablement plusieurs finiront dans les prisons du régime. Même si elle reste une ville vide en ruines, sa valeur militaire surgit de l’élimination d’un foyer de résistance à quelques kilomètres du palais présidentiel.

Les « rebelles » qui luttent contre Assad ont fait leurs bastions dans les provinces de Idlib et Alep. Dans cet arc de forces se trouvent des organisations et milices laïques, islamistes modérés et salafistes, soutenus par les États arabes du Golfe, principalement l’Arabie Saoudite et le Quatar, la Turquie, les EEUU et d’autres puissances occidentales. La fragmentation interne et les intérêts divergents de leurs soutiens externes, la rivalité pour le contrôle du territoire et la dispute pour les parts de pouvoir lors d’une éventuelle fin de conflit font que les affrontements internes demeurent récurrents.
Les organisations les plus importantes sont l’Armée syrienne libre, formée par des déserteurs de l’armée de Assad et des islamistes « modérés », avec le soutien de la Turquie et les EEUU. En dehors des organisations soutenues par les occidentaux - mais pas nécessairement d’autres États - se trouve Al Nosra, filiale syrienne de Al Qaeda, qui a rompu publiquement son lien avec ce réseau et a changé de nom pour Front pour la conquête de la Syrie, afin d’éviter le stigmate du terrorisme2.

Ce changement esthétique n’est pas sans conséquences tactiques. À la différence de l’État islamique, Al Qaeda semble avoir compris qu’il est nécessaire d’être au moins toléré par la population civile. On a vu ceci lors de la bataille de Alep, où ses milices cherchaient à capitaliser politiquement la popularité qu’elles ont eu lorsqu’elles ont brisé le siège du gouvernement.

L’État islamique, exclu sans appel du champ rebelle, a perdu, selon des analystes militaires, 20% de son territoire syrien incorporé au califat (et 40% en Irak), entre autres la ville de Palmyre, même s’il conserve sa capitale de Raqqa. Le modus operandi de l’EI a été principalement de conquérir des zones sous contrôle de l’oppositionnel, évitant ainsi un affrontement direct avec l’Armée syrienne.
L’EI et l’ex-Al Nosra sont considérés comme des cibles légitimes tant par la coalition internationale dirigée par les EEUU comme par le champ contrôlé par la Russie. Il est également connu que la Turquie a joué un double jeu, ou au moins a eu une certaine tolérance pour l’EI, puisque son objectif principal était d’éviter qu’une entité autonome kurde puisse surgir.

Le quatrième acteur local avec du poids sont les kurdes, dirigés par un Parti de l’union démocratique (PYD) radicalisé et son aile armée, les Unités de protection du peuple, qui contrôlent le Nord-est du pays. La région connue comme le Rojava comprend trois communes autonomes (Cizre, Kobanê y Afrin), gouvernées sous le « confédéralisme démocratique »3. Le PYD a bénéficié d’une alliance ad hoc avec les EEUU dans sa lutte contre l’EI, ce qui lui a donné une légitimité internationale, et également une certaine tolérance tacite vis-à-vis du régime de Assad.
Pourtant, ce serait impressionniste de leur accorder une force propre que, en principe, ils ne semblent pas posséder. Un seul fait montre que dans le système d’alliances américain, les kurdes (et en particulier leurs ailes plus radicales) continuent à être monnaie de change et que les EEUU n’échangera pour rien un allié stratégique comme la Turquie, qui est membre de l’OTAN depuis 1952.

Fin août, la Turquie a lancé sa première intervention militaire directe sur la ville de Jarablis, au Nord de la Syrie, avec le double objectif de lutter contre l’EI et les milices du PYD, dans le contexte de la confusion causée par la bataille de Alep, profitant pour avancer l’extension du territoire sous son contrôle. Les EEUU n’ont pas hésité à approuver l’offensive turque. Internement, sa position est faible et la gouvernance des zones autonomes dépend en dernière instance de fait de maintenir une alliance avec les autres secteurs, principalement arabes sunnites, avec lesquels ils forment les Forces Démocratiques Syriennes, le parapluie sous lequel ils obtiennent de l’aide des EEUU.

Il est clair que ces alliances internationales et locales ont une dimension tactique et circonstancielle, liées aux nécessités du combat contre l’EI, plus qu’une convergence au long terme. On pourrait encore moins dire qu’il s’agit du soutien politique à l’émergence d’un Kurdistan autonome.

La dimension géopolitique

A partir de 2014, avec l’apparition de l’État islamique et l’autoproclamation de leur califat, s’approfondit le caractère réactionnaire de la guerre avec l’intervention russe et états-unienne. L’enlisement dans une guerre civile avec plusieurs forces belligérantes avec une guerre internationale « contre le terrorisme » met à l’épreuve les théories militaires traditionnelles4. Et avec raison : un ensemble d’alliances croisées, contradictoires et changeantes fait que les mêmes acteurs s’affrontent sur un champ de bataille et collaborent tactiquement dans un autre. Mais comme dans chaque folie, dans ce puzzle il y a également une méthode. Et celui-ci s’explique par les trois conflits fondamentaux, deux régionaux et un international, qui surdéterminent la guerre en Syrie.

Le premier est une « guerre froide » entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, qui, après l’accord sur le nucléaire signé avec les EEUU, a été réadmis comme puissance régionale avec le droit à des aspirations hégémoniques. Cet affrontement, qui renvoie en dernière instance au conflit inter-musulman entre chiites et sunnites5, n’est pas de caractère religieux, même s’il peut prendre ces formes, mais est avant tout politique, et s’étend de la Syrie à l’Irak, en passant par le Yemen.

Le deuxième est la guerre de la Turquie contre la minorité kurde, tant à l’intérieur de ses frontières comme en Syrie. Ceci a mené à un affrontement avec la Russie, qui a dérivé dans la destruction d’un avion de chasse russe en novembre 2015. Ses options en politique extérieure et l’échec dans la capitalisation des processus du « Printemps arabe » ont laissé la Turquie dans une situation d’isolement international. Le rapprochement entre la Russie et l’Iran et la recomposition de la relation avec les EEUU après la tentative de coup d’État contre Erdogan en juillet fait partie d’une stratégie plus large de récupérer du terrain comme puissance régionale.

Le troisième élément déterminant est le conflit stratégique entre les EEUU (et l’ « Occcident ») avec la Russie qui, avec sont intervention en Syrie, est devenu un des principaux obstacles de quelconque sortie de conflit. L’administration Obama6 est devant un dilemme puisque, d’un côté, elle nécessite de la collaboration avec la Russie pour tout accord de paix en Syrie, et c’est ce qu’elle essaye dans les rencontres à Genève, mais elle essaye ceci sans accorder de victoire politique à Poutine, ce qui semble inévitable. Les prochaines élections aux EEUU rajoutent une inconnue puisque Hillary Clinton, soutenue par les faucons de l’establishment américain, a annoncé une politique plus interventionniste qui aille dans le sens d’un harcèlement à la Russie.

La guerre civile et le débat dans la gauche

La situation en Syrie a divisé à la gauche internationale, qui a soutenu un des deux camps : un secteur minoritaire défend toujours le régime dictatorial de Assad (et même l’intervention de la Russie), qu’ils voient comme une résistance à l’offensive américaine et à l’avancée de forces réactionnaires de l’islamisme salafiste ; tandis que me secteur majoritaire, que ce soit avec des arguments démocratiques ou humanitaires, a opté pour soutenir le camp « rebelle » ou ses versions « laïques » comme l’Armée syrienne libre, indépendamment de son caractère de classe et sa stratégie. Dans les deux cas, les camps ont remplacé les classes. La tragédie de la Syrie a été que les tendances allaient vers un développement du processus révolutionnaire à partir de la lutte contre Assad, avec des mobilisations démocratiques de masses ou l’établissement de conseils populaires locaux, qui ont été écrasés dans une opération de tenailles entre la brutale répression du régime et l’émergence de fractions armées avec des objectifs réactionnaires, à exception des milices kurdes, qui répondent à leurs sponsors internationaux que à leur base dans la population locale.

Cette définition de la guerre civile ne nie pas la nécessité de lutter contre la dictature de Assad, ni le caractère authentique du soulèvement populaire contre le régime despotique qui a éclaté en 2011, faisant partie du « Printemps arabe ». Pourtant, le problème est que ce qui aurait pu être correct aux débuts du conflit résulte complètement d’une insuffisance au moment de rendre compte de la situation actuelle, qui a plus les caractéristiques d’une guerre par procuration que d’un affrontement populaire, même s’ils peuvent rester des poches de résistance. Et c’est plus en général le produit de la défaite de ces soulèvements.

La nécessité d’une position indépendante est posée actuellement dans la lutte contre la guerre impérialiste, contre la dictature de Assad et l’intervention de la Russie et contre la réaction islamiste et son « néoterrorisme », qui n’a rien à voir avec le terrorisme individuel anarchiste ou populiste avec lequel discutait le marxisme classique, mais qui imite l’impérialisme dans ses méthodes de guerre contre la population civile.

Illustration : Joaquin Bourdieu

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Mots-clés Syrie