Politique

Trois dépôts de carburant débloqués

La « casse » de Valls pour briser la grève des raffineurs. Des piquets de grève pour l’auto-défense !

Publié le 20 mai 2016

Le gouvernement est passé de la parole aux actes. Après 72h de grève et de blocage des raffineries et dépôts de carburant, Manuel Valls a déployé d’impressionnantes forces de police pour disperser plusieurs piquets qui bloquaient plusieurs dépôts pétroliers. À Lorient, ce sont plus de 150 CRS lourdement armés qui ont été débarqués pour faire face à quelques centaines de manifestants, 15 fourgons de CRS ont été dépêchés pour évacuer le site du dépôt de carburants Rubis, à Grand-Quevilly près de Rouen, et une cinquantaine de gendarmes mobiles ont chargé pour débloquer le dépôt de Vern-sur-Seiche.

Damien Bernard

Quoi qu’en dise le gouvernement et son secrétaire d’État aux Transports, Alain Vidalies, après seulement 72h de grève et de blocage des expéditions, le risque de pénurie de carburant, ou plutôt de désorganisation de l’acheminement de pétrole, était déjà bien d’actualité. En témoigne notamment les nombreuses mesures de rationnement et de restrictions qui ont été adoptées par les très nombreuses préfectures, le Grand-Ouest et le Nord étant particulièrement touchés. Pourtant, à y regarder de plus près, ce qui a mis le feu aux poudres pour le gouvernement, c’est bien la décision des assemblées générales de raffineurs de l’arrêt de la production dans les trois plus grandes raffineries de France.

Quatre raffineries à l’arrêt total illimité, des dépôts pétroliers bloqués, en grève

La France compte huit raffineries, propriétés des grandes multinationales Total, Esso (ExxonMobil) et Petroineos (Ineos). Total détient en quelque sorte le monopole du marché du raffinage en France, avec l’exploitation de cinq des plus grosses raffineries, dont trois parmi les plus importantes sont totalement à l’arrêt. Pour exemple, « seul le dépôt de Brest va continuer à alimenter un peu le Grand-Ouest ».

Situé près du Havre, en Seine-Maritime, la première raffinerie de France, Gonfreville-L’Orcher (Total), produit près de 12,3 millions de pétrole brut par an, est en arrête illimité. Port-Jérôme/Gravenchon, en Seine-Maritime, la propriété d’Esso (11,7 millions de pétrole brut), elle aussi à l’arrêt total. De même pour Donges (Total) en Loire-Atlantique (11 millions de pétrole brut).

Dans les Bouches-du-Rhône se concentre trois raffineries, dont l’arrêt illimité reste pour le moment en discussion : le Lavera (Petroineos, 9,9 millions), La Mède (Total, 7,5 millions) et Fos-sur-Mer (Esso, 6,6 millions). Près de Lyon, la raffinerie de Feyzin, propriété de Total, est en arrêt total (5,4 millions). L’unique raffinerie d’Île de France en Seine-et-Marne, Grandpuits (Total), reste bloquée, l’arrêt est lui aussi en discussion (4,9 millions).

Ce sont aussi plus de 50 dépôts pétroliers qui visent à stocker du brut ou des produits pétroliers, répartis sur l’ensemble du territoire. Plus d’une dizaine d’entre eux ont été bloqués, notamment par les salariés en grève eux-mêmes, des routiers solidaires, des manifestants contre la loi Travail, ou encore Nuit-Debout. Ces dépôts de stockage de produits provenant notamment des raffineries sont également stratégiques pour le réapprovisionnement des stations-service du département.

Dépôt pétrolier : une première attaque pour casser la grève

« Les services publics doivent fonctionner » a affirmé le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, ce vendredi soir sur TF1, en référence au déblocage par la répression de certains dépôts de carburant en France. De la sorte, le gouvernement a mis la menace qu’il avait proférée à exécution, se disant prêt à faire lever par les forces de l’ordre les barrages visant les ports, raffineries et aéroports.

Dans un premier temps, ce sont donc les dépôts pétroliers bloqués qui ont été visés. Selon la préfète de la région Normandie, l’intervention des forces de l’ordre « devrait permettre de réapprovisionner en essence les stations-service du département ». Ainsi, plusieurs fourgons de CRS se sont rendus ce vendredi après-midi sur le site du dépôt de carburants Rubis à Grand-Quevilly, près de Rouen, pour réprimer et lever le barrage instauré par des manifestants opposés à la loi Travail.

Une autre évacuation était prévue sur la commune de Saint-Nicaise dans le même département. Cependant, le soutien de la population a permis de faire reculer les CRS. Selon Nuit Debout, « c’est grâce au soutien des voisins et des personnes présentes à l’extérieur qui protestaient que les CRS sont partis ». En Ille-et-Vilaine, ce sont les gendarmes mobiles qui ont été chargés de débloquer le dépôt de Vern-sur-Seiche pour évacuer les routiers solidaires des raffineurs.

Ils étaient une cinquantaine à réprimer pour évacuer les manifestants qui occupaient les lieux depuis mercredi. Au dépôt de Lorient, les gendarmes mobiles ont débarqué et chargé avec une violence terrible contre les manifestants au milieu d’un vaste nuage de gaz lacrymogène. Ces derniers avaient érigé trois piquets avec des barrages en guise de défense.

Attaquer le maillon faible des dépôts, pour attaquer les raffineries ensuite ?

Après trois journées de grève et de blocage de la production dans l’ensemble des raffineries du groupe Total, la CGT et FO Total ont appelé à durcir le mouvement à travers une grève illimitée, incluant l’arrêt illimité et complet des installations, l’arrêt des travaux et des expéditions de produit, soit un blocage total de la production, mais aussi de l’expédition des produits déjà transformés.

C’est dans ce contexte que les dépôts pétroliers revêtent pour les travailleurs un intérêt central pour maximiser l’effet de l’arrêt de la production dans les raffineries, dans le but de paralyser un secteur stratégique pour le fonctionnement de l’économie à un niveau plus accéléré. Et le gouvernement l’a bien compris, en déployant d’ores et déjà ses forces de répression contre eux pour disperser les blocages, touchant d’une certaine façon l’un des maillons faible de la chaîne. Mais c’est bien la production et le raffinage qui constituent le cœur stratégique d’une des plus grandes multinationales françaises, Total, premier bras de l’impérialisme français. Pourtant, le gouvernement, même s’il a déjà menacé les raffineurs, n’est pas encore passé au stade du déblocage des raffineries.

Le blocage du stockage des dépôts pétroliers, combiné à un arrêt total de la production des raffineries, est bien la hantise du gouvernement, qui a bien peur de voir se rouvrir une dynamique comme la grève contre la réforme de retraite de Sarkozy, dans laquelle les raffineurs ont joué un rôle politique central dans la perspective de le généralisation de la grève, une perspective qui n’a pu aboutir du fait de la politique de la désaccélération de la lutte de l’intersyndicale, qui avait abandonné les raffineurs, permettant ainsi la répression.

Bientôt la réquisition des raffineurs comme en 2010 ?

Un arrêt total du raffinage du pétrole, comme actuellement dans 4 des plus grandes raffineries française, touche clairement les intérêts stratégiques de Total et du gouvernement de Hollande. Thierry Defresne, CGT Total Normandie, explique : « Il faut savoir qu’entre le moment où on l’arrête, qu’on la redémarre et qu’on met des produits en conformité sur le marché, il se passe plus d’une dizaine de jours. Donc là, on peut considérer que les marchés autour de la raffinerie de Normandie ne seront pas alimentés pendant les 10 prochains jours ».

Cela pose d’autant plus problème pour le gouvernement que pour les travailleurs, déclencher l’arrêt de la production pour 10 jours, un temps long qui illustre leur énorme détermination. « Les salariés sont plus que jamais motivés, même ceux qui au départ étaient plutôt réticents. On franchit un cap dans la mobilisation. Notre but n’est pas de générer une pénurie mais d’obtenir le retrait de cette loi et de repartir sur des bases saines de dialogue social. Il faut que le gouvernement entende les raisons du refus », a déclaré à l’AFP Eric Sellini, coordinateur CGT du groupe Total.

C’est dans ce contexte qu’en 2010 le gouvernement avait tenté de réquisitionner des raffineurs pour briser leur grève, qui a duré durant trois semaines, alors qu’il était accompagné par les cheminots, les dockers, ainsi que d’autres secteurs du public et du privé. Pour cela, il est notamment passé par plusieurs étapes, de la réquisition pour « maintenir la sécurité du site, classé Seveso 2 » pour notamment « livrer du fuel aux services publics », dont la police qui répriment ces mêmes raffineurs. C’est ensuite que le gouvernement est passé à la réquisition pour permettre les livraisons aux clients de Total.

Des piquets de grèves pour lutter contre la répression et les réquisitions !

Alors que la dernière journée de mobilisation a vu un rebond limité dans la rue, alors que l’escalade de la répression et des provocations visaient essentiellement la jeunesse et la rue, il attaque désormais le blocage des dépôts pétroliers, ainsi que les piquets de grève mis en place par les manifestants, routiers et salariés. Ces piquets sont des moyens d’auto-défense qui seront une des conditions vitales pour le développement de grèves illimité des raffineurs, mais aussi des cheminots et d’autres secteurs qui pourraient entrer dans la bagarre.

Dans ce contexte, notamment marqué par un état d’urgence et un climat de répression bien supérieur à celui de 2010, former des piquets de grève, préparés pour faire face à la répression et aux réquisitions que le gouvernement n’hésitera pas à user pour briser la grève pendant ses 10 jours incompressibles d’arrêt, sera un organe fondamental de défense face aux moyens de répressions de l’état et à l’atteinte au droit de grève qu’il tentera d’imposer à travers les réquisitions.

Pour gagner, il faudra un « tous ensemble » !

Les raffineurs sont résolument déterminés à faire reculer la loi Travail. Pourtant, l’isolement le taraude, c’est par exemple ce qui avait mis fin à leur grève reconductible en 2010. Il sera ainsi d’autant plus nécessaire que les cheminots en lutte généralisent la reconductible, et massifie la mobilisation alors que les directions syndicales CGT et SUD notamment tergiversent, en n’appelant pas clairement à une reconductible qui dépasse les grèves de 48h toutes les semaines.

C’est aussi le secteur des routiers pour le moment en pointe et notamment très solidaire des raffineurs qui ont conjointement bloqué des dépôts pétroliers et des raffineries. De la même façon, les directions syndicales, notamment FO a appelé à démobiliser pour reporter la lutte, tandis que la CGT a mis le frein pour repartir en lutte le seul lundi. Les dockers, qui ont démontré toute leur forces au Havre sont toujours aussi déterminés et auront un rôle clé à jouer dans la situation.

De même que la fonction publique qui avait joué un rôle important en 2010. Pourtant leurs directions syndicales préfèrent pour le moment rester sur des revendications sectorielles, ne souhaitant pas se lier à la mobilisation contre la loi Travail. Mais c’est aussi la jeunesse qui a joué un rôle prépondérant dans la première phase, qui aura un rôle déterminant notamment pour faire que la pointe avancée du mouvement ouvrier, parti pour une reconductible durable, puisse entraîner d’autres secteurs.

Pour mettre en musique l’ensemble des secteurs, des cadres d’auto-organisation de la lutte sont tout sauf illusoire, comme le montre l’exemple de l’assemblée générale interprofessionnelle organisée ce jeudi à Paris à République. Avancer vers ce type d’organisme, comme ce que représenter les assemblées générales interprofessionnelles de 2010, dès maintenant, en lien avec les comités de grève et les équipes syndicales combatives, peut être un élément décisif dans la suite des événements. Pour faire reculer Hollande et sa loi Travail, c’est bien d’un « tous ensemble » dans la grève reconductible qu’il faut tendre à généraliser dont on a besoin.