Monde

L’Europe deale avec Erdogan : 3 milliards par an contre « toute la misère du monde »

La déportation des migrants hors d’Europe a-t-elle commencée ?

Publié le 7 mars 2016

Un tournant a été amorcé hier dans la gestion de la « crise migratoire » par les États européens. La chancelière allemande Angela Merkel propose de franchir un cap dans l’horreur en établissant une déportation organisée de tous les « illégaux » se trouvant sur le territoire grec, candidats ou non à l’asile politique vers la Turquie. Après la sortie de Donald Tusk (le président du Conseil européen), « ne venez pas en Europe », l’organisation de la répression ne connaît plus de limites pour celles et ceux qui n’ont plus qu’un seul espoir : l’exil.

L’année 2015 a vu la « crise migratoire » ne cesser de gagner le devant de la scène politique française et européenne. Une répression de plus en plus terrible a frappé l’ensemble des réfugiés en errance entre la Turquie et l’Europe de l’Ouest. Mais, ni les murs et les barbelés, ni les coups de matraque et les manifestations d’extrême droite ne dissuadent ces milliers d’exilés de rejoindre l’Europe. Pas plus que les risques de périr en Méditerranée. Au contraire, la misère des classes laborieuses des pays pillés par l’Occident, les guerres impérialistes aux quatre coins du monde, au premier rang desquelles le bain de sang syrien, contraignent au départ de plus en plus de démunis. Majoritairement déplacées au sein de leur pays d’origine, ou dans les camps de pays limitrophes (en Turquie, au Liban et en Jordanie dans le cas syrien), une partie des victimes de la guerre et de la pauvreté tentent de rejoindre l’Europe.

Une année de realpolitik pour des capitales européennes. Les dirigeants des États de l’Union, Hollande en tête, ont réagi à l’actualité et l’ont instrumentalisé à coup de mesures exceptionnelles, pour surfer d’un sondage d’opinion à l’autre, d’Aylan à Cologne. Avec une constante : la division symbolique entre « bons » réfugiés politique (syriens) et « mauvais » migrants économiques (tous les autres). Et des promesses à l’automne d’un accueil restreint pour les premiers en France et en Allemagne, nous sommes passées à l’expulsion pour tous.

L’hypocrisie de Hollande

À l’heure où Merkel prend sur elle la maternité du plan de « retour » vers la Turquie, François Hollande tente de marquer sa différence : « Qu’il y ait des retours des non-Syriens [vers la Turquie], oui, c’est nécessaire, puisque ce sont des migrants qui n’avaient pas vocation à être en Europe. Après, nous discuterons de savoir comment on peut faire avec les Syriens. Parce que s’ils sont en Grèce, mieux vaut les réinstaller depuis la Grèce ». Derrière les dernières trouvailles de la novlangue élyséenne (les « non-Syriens »), l’hypocrisie n’est pas difficile à discerner. Car le vrai visage de la politique de Hollande, ce n’est pas l’opportune nuance d’appréciation avec l’Allemagne exprimée à Bruxelles, mais l’incendie et la dislocation manu militari de la jungle de Calais, que ne fera pas oublier la mise en avant médiatique de quelque cabanes en bois à Grande-Synthe pour des humains qui réclament leur droit à avoir un avenir.

Le business turc du réfugié

Exhumant un accord de 2001 entre la Turquie et la Grèce, Tsipras et Merkel proposent que soit automatisée l’expulsion vers l’Asie mineure (symboliquement hors d’Europe !) des migrants bloqués à la frontière entre la Grèce et la Macédoine. 3 milliards par an, pas un euro de moins, c’est ce que réclame le gouvernement turc par la voie de son premier ministre Ahmet Davutoglu à Bruxelles, afin d’aider les millions de réfugiés sur son territoire. On peut également en douter en ce qui concerne le régime autoritaire et corrompu du président Erdogan. Mais la chance sourit au mégalomane d’Ankara, qui, en position de force face à la militarisation de la route des Balkans, se retrouve bien placé pour faire de son pays l’immense hot-spot dont rêvent les puissances européennes. De quoi faire passer la pilule de son accélération dans le musellement de la presse turque et de sa répression du peuple kurde, à une Union européenne qui n’a de toute manière plus aucune leçon de morale démocratique à faire. En prime, le voilà couvert d’euro pour jouer la police aux frontières. Un arrangement catastrophique pour tous les migrants qui seront d’autant plus soumis à la loi des mafias du passage clandestins vers les côtes grecques, coincés dans un État en guerre contre sa minorité kurde dans le Sud et l’Est, où s’installe de plus en plus ouvertement la dictature de l’AKP.